‹ Traditions, coutumes, légendes et contes des ArdennesChapitre 329 sur 392 · ENGUERRAND · texte numérisé non relu

ENGUERRAND

Chevalier, baron de Rozoy Mort le même jour A LXXVIH ans.

Frappée en plein cœur, le sire de Rumigny refusa de bénir à sa naissance ce fils qui lui avait tant coûté. Le vieux baron reprit donc son armure, s'agenouilla une dernière fois sur la tombe de sa douce Adeline et jura de ne jamais plus revoir ces lieux si pleins de cruels souvenirs et de regrets. Et, pendant de longues années, on n'entendit plus parler du sire de Rumigny dans son beau château aux six tours crénelées.

Mais le fidèle écuyer du cbâtelain avait reçu dans ses bras l'enfant rejeté par son père, pauvre enfant maudit dont la naissance si désirée avait été un jour de deuil, frêle créature dont la tête se penchait comme une fleur détachée de sa tige. Et ses soins purent le rappeler à la vie, car il fut un père pour le fils de son seigneur et maître. Tant qu'il resta petit enfant, il prit un cœur de mère pour veiller sur lui, et lorsqu'il commença à grandir, il éleva, en vrai descendant de chevalier qu'il était, le noble et dernier rejeton des sires de Rumigny.

Souventes fois il conduisait son élève à l'antique église du prieuré de Rozoy. Là, mignonnement, le pauvre orphelin, joignant ses petites mains, s'agenouillait et répétait après le fidèle écuyer la prière des trépassés pour le repos de haute et

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puissante dame Adeline, sa mère. Puis il disait un rosaire à la bienheureuse Vierge Marie, l'adjurant de sauver de tout péril le noble sire de Rumigny guerroyant on ne savait où et de le ramener bientôt au manoir de ses pères.

Un jour, vers l'heure des Vêpres, bien longtemps, bien longtemps après qu'était morte la douce Adeline, car déjà les lettres d'or commençaient à brunir sur la pierre sépulcrale, un vieux chevalier couvert d'un riche manteau noir doublé de vair et d'hermine, suivi de deux écuyers et de vingt hommes d'armes, mit pied à terre près le castel silencieux de Rozoy. Puis, seul, il s'achemina vers l'antique église du prieuré.

Sur la tombe de marbre noir était agenouillé un jeune homme récitant l'oraison des trépassés pour sa mère et ajoutant d'une voix douce qui faisait tressaillir :

— Notre-Dame de Rozoy, qu'il vous plaise garder de tout péril et ramener bientôt le sire de Rumigny, mon noble père.

Et comme l'enfant achevait sa prière, il entendit un cri à ses côtés et sentit deux bras qui le serraient. C'était le vieux chevalier qui l'embrassait, pleurant et l'appelant son fils. Car, après avoir longtemps cherché la mort dans les combats, il s'était, enfin, rappelé qu'il avait laissé dans son manoir un berceau à côté d'une tombe et, se faisant relever de son serment, il venait revoir les lieux où il avait tant aimé son Adeline, tant souffert, et peut-être y mourir. En entrant dans l'église où dormaient ses aïeux, la douce voix de l'enfant l'avait fait tressaillir, et, ne le laissant pas achever sa prière, il serrait dans ses bras le pauvre orphelin.

Depuis ce jour, la joie put renaître dans le manoir aux six tours crénelées et les trois merlettes d'or en champ d'azur flottèrent de nouveau sur le donjon. Le front du vieillard avait comme rajeuni. De ses regrets il resta seulement au sire de Rumigny cette tendre mélancolie venant avec les années comme pour témoigner que, seuls, hélas! les souvenirs douloureux laissent dans la vie des traces qui ne s'effacent pas.

Cependant les danses recommencèrent aux jours de fête dans la cour du château ; les pèlerins partant pour la Terre-Sainte se détournaient de leur route, voulant recevoir à Rumigny l'hospitalité du seigneur châtelain; les compagnies franches n'osaient plus ravager les terres seigneuriales et les chevaliers et nobles hommes du voisinage apprenaient le chemin du manoir, car le vieux sire y tenait tous les jours table ouverte, comme il convenait à un riche suzerain revenant des combats, comblé d'honneurs et de biens. Et quand ses anciens frères d'armes et les fds de ses amis, lui parlant de ses richesses, de ses belles chàtellenies de Rozoy, d'Aubenton, d'iviez, des nombreux hommes d'armes qu'il entretenait pour leur défense, de la faveur du glorieux roi Philippe et de l'amitié du saint évêque Guérin de Senlis, le proclamaient aussi heureux que magnifique, le bon seigneur soupirait, pensait à la tombe de la douce Adeline, faisait venir son fils le damoisel doré et, s'appuyant sur lui avec orgueil :

— Or, voyez, Messires, disait-il à ses hôtes, ai-je pas là un noble fils et héritier de mon nom? Vaut-il pas mieux qu'hommes d'armes, richesses, chàtellenies et faveurs du roi ?

Et, en vérité, il avait raison d'être fier de son fils, le vieux sire de Rumigny, car

on eut, en vain, cherché dans toute la Thiérache un jeune damoisel de meilleur air. A quatorze ans il avait presque la taille et la force d'un chevalier et, cependant, à voir son teint blanc et rose, ses grands yeux noirs, on l'eut volontiers pris pour gente damoiseile. Car, lorsque le sire de Rumigny voulait se souvenir de sa douce et belle Adeline,il le regardait tant c'était le vrai portrait vivant de sa mère. Comme elle, il avait cette longue chevelure dont les anneaux tombant sur ses épaules l'avaient fait surnommer le damoisel doré ; comme elle, il avait ce regard tendre, velouté, qui vous laissait une si profonde impression de tristesse. Mais il avait encore dans les yeux cette mélancolie indéfinissable, signe d'une mort prématurée que l'âme pressent peut-être. Aussi les vieillards, en le voyant passer, secouaient-ils tristement la tète, car tous avaient la même pensée. Pourtant pas une mère qui n'eût voulu l'avoir pour fils, et toutes les filles se surprenaient à soupirer, pensant au beau damoisel doré.

Car vraiment, parmi ceux de son âge, aucun ne le surpassait à manier la lance ou la niasse d'armes, à diriger au but la flèche ou la hache. A la course il était toujours le premier, à la lutte toujours il terrassait ses adversaires Nul ne savait mieux dompter un cheval et dresser un faucon, comme il convient au fils d'un haut seigneur. Cependant, le cœur du damoisel de Rumigny était triste. Le fier jeune homme soupirait en voyant les éperons d'or des chevaliers et l'étendard des bannerets. Ses yeux s'enflammaient quand le soir à la veillée, dans la grande salle du château, on lui contait les exploits des anciens preux. Déjà il avait demandé à son père d'aller, comme lui, porter la bannière de Rumigny aux premiers rangs de l'armée du roi de France, et le vieillard, le serrant dans ses bras, avait répundu :

— Mon fils, par Notre-Dame de Rozoy, tu seras le digne rejeton de tes aïeux, mais attends, je te prie, car je suis bien vieux, et si tu partais, possible serais-tu pas là pour me fermer les yeux. Tu es bien jeune pour le rude métier de la guerre, vois, il a tût blanchi mes cheveux !

Et le gentil damoisel doré, embrassant le vieux sire :

— Père, plus ne veux te quitter.

Mais le soir revenu et malgré sa parole donnée, il écoutait, plus anxieusement encore, le récit des hauts faits de Charlemagne et des sept preux, les aventures merveilleuses de Tristan ou d'Ogier l'Ardennois, ou les guerres du roi Philippe et du roi Richard en Palestine.

Or, un jour que le damoisel de Rumigny, suivi d'un seul écuyer, allait chassant au faucon sur les terres de Rozoy, il aperçut en chevauchant sur la route qui conduit à Montcornet neuf pennons de bannerets flottant au bout d'autant de lances plantées en terre. Plusieurs chevaliers arrêtés en cet endroit s'y reposaient. Elevé dans les lois de courtoisie, le jeune damoisel s'approcha d'eux, sans façon, son faucon au poing et, les saluant gracieusement :

— Sires chevaliers, vous paraissez abattus par la chaleur et la faligue, sans doute vous rendez-vous à quelque tournoi ou passe d'armes, car vous êtes tous nobles et de renom, si j'en juge par vos bannières; parlant, m'honoreriez si vous vouliez reposer au manoir qui est à mon père, le sire de Rumigny, dont sans doute vous avez entendu vanter la courtoisie.

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Ce disant, le gentil damoisel, avec l'assurance d'un vieil écuyer, se tenait en selle sur son palefroi, les yeux baissés, ayant au poing son faucon qui faisait sonner ses sonnettes d'argent. Le vent soulevait en ondes la plume blanche et bleue aux couleurs de sa mère, la douce Adeline, et sous son chaperon de velours flottaient ses longs cheveux dorés. Et il rougissait à demi, car le cœur lui battait bien fort d'avoir parlé à de si nobles et de si puissants chevaliers. Et levant ses longues paupières et ses yeux noirs fixés sur eux, il attendit leur réponse.

Lors, le plus âgé s'avança visière levée. Il était armé de toutes pièces, ayant une aigrette rouge à son morion.

Il portait d'argent aux huit tourteaux de gueules en or et une fleur de lys d'or au chef.

— Messire damoiseau, dit-il, en appuyant son gantelet d'acier à la crinière du cheval, serez un noble chevalier et aimé des dames, car vous êtes courtois et de haut lignage. Peut-être avez-vous entendu parler de Geoffroy de Roucy, dont la baronnie est devers les Ardennes?

— Le renom du noble sire Geoffroy de Roucy est venu jusqu'au château de mon père, reprit le damoisel doré, ôtant sa toque de velours à la plume blanche et bleue aux couleurs d'Adeline de Rozoy.

Le baron sourit en le regardant, car il semblait ainsi, tête nue, la Vierge en l'Assomption, peinte en la cathédrale de Laon par un célèbre imagier qui, dit-on, vit miraculeusement les traits de la mère de Dieu.

— Mes compagnons que vous voyez ici, dit-il, tous de noble lieu, et moi, avons juré de défendre pendant un an, à partir de la Saint-Jean prochaine, le Saint Père de Rome attaqué, dit-on, parles Sarrazins et mécréants. Or, nous avons fait vœu, pour obtenir les saintes indulgences, de chevaucher en pénitents, recevant l'hospitalité du pèlerin dans la maison de Dieu. Adonc, merci et adieu, beau damoisel, nous allons de ce pas à l'abbayede Buccilly, recevoir la bénédiction du saint abbé Raymond.

Et le noble sire s'inclina, baissa la visière de son casque, puis éperonna son grand destrier de combat. Les bannerets, ses compagnons de pèlerinage, le suivirent, et le cliquetis de leurs armes sur l'acier de leurs cottes de mailles et de leurs cuirasses retentissantes, se mêlait au bruit des chevaux bardés d'airain. Les neuf bannières flottaient déployées au vent. Les yeux du damoisel de Rumigny brillaient à travers ses cheveux agités sur son front. En passant devant lui, le sire Geoffroy s'arrêta encore :

— Gentil damoisel de Rozoy, vous voyez neuf bannières seulement ; nous étions dix qui devions combattre ensemble pour la sainte Eglise. Le sire de Beffroy est resté affligé de maladie en la ville de Montcornet. Ne voudriez-vous point envoyer le physicien de votre noble père, afin de le guérir avec l'aide de Dieu et de nos prières. Dieu vous garde, gentil sire. Ah ! que n'avez-vous les éperons d'or!

Pendant les premiers mots du baron, une sorte de tristesse timide et irréfléchie s'était glissée dans le cœur de l'enfant. Il le regardait muet, immobile, l'œil fixe et la bouche entr'ouverte ; et puis, aux dernières paroles, à l'adieu du sire, il rougit et baissa les. yeux avec embarras. Quand il les releva, les chevaliers étaient déjà bien loin, et l'on ne voyait qu'un nuage de poussière où venait briller parfois, comme un éclair en Forage, au bout de neuf pennons brodés, un fer de lance étincelant au soleil, le reflet d'un morion ou d'un haubert d'acier. Il regarda longtemps.

— Le faucon de mon noble maître s'est essoré, dit l'écuyer.

Le damoiseau tourna la tête, suivit pensif le vol du faucon, éperonna son cheval et courut longtemps, bien longtemps.

Lorsqu'il s'arrêta enfin, il était près des tours de Marie, au vieux château-fort, la ville des sires de Coucy. Lors, il se prit à soupirer.

— Ah ! dit-il, pourquoi n'ai-je pas les éperons d'or?

Et l'écuyer avait remarqué, en passant devant l'église de Rozoy, que, pour la première fois, le damoisel doré ne récitait point l'oraison des trépassés pour l'âme de sa noble mère.

C'était fête au château du sire Raoul de Coucy. Le noble baron, revenu des saints lieux, avait réuni pour un tournoi et passes d'armes la noblesse du Laonnois. L'on était venu de loin au manoir du baron, car le prix du tournoi était une chaîne d'or où pendait un médaillon entouré de rubis, enserrant un morceau de bois précieux de la vraie croix.

La belle Hermance de Coucy devait, de sa main blanche, donner le prix au mieux faisant des trois courses en champ clos et de six passes d'armes à pied, à la hache et au poignard.

C'était donc précieuse récompense de vaillance, et le cœur battait à plus d'un chevalier.

Un varlet annonça à messire Raoul que le damoisel de Rumigny, suivi d'un seul écuyer, demandait à le saluer de la part du noble sire son père.

— Sois le bienvenu, mon fils, dit le croisé au jeune damoisel, qui se tenait debout devant lui, après avoir baisé, pliant le genou, la main qu'il lui tendait.

Et certes, il avait bon air, le damoisel doré, promenant sur les chevaliers et les daines, assises en cercle, ses grands yeux noirs, avec la modeste assurance qui convient à haut lignage. Il se redressait, tenant à la main son chapeau à plumes, revêtu de sa dalmatique de velours bleu brodé d'or avec ses chausses de samis blanc, ayant ses longs souliers brodés à la poulaine.

Lors, on déploya à la barrière du camp la bannière de Coucy, où flottait en orle cette devise :

« Ne suis roy ni prince aussy, « Je suis le sire de Coucy. »

Et trompettes et clairons sonnèrent le signal des courses.

— Or, mon cousin, dit le messire Raoul au damoisel, pouvez regarder les joutes et prendre leçons de bien faire aux pieds des dames.

Et s'en fut le damoisel de Rumigny s'asseoir sur un coussin de velours, au bas de l'estrade où était la reine du tournoi, la belle Hermance de Coucy.

L'on combattit longtemps avec diverses fortunes, et aux belles passes les dames criaient, agitant les éeharpes :

— Noël ! Noèl !

Mais le damoisel doré restait pensif sur son coussin de velours, car il sentait sur lui le regard de la belle Hermance, et son haleine effleurait ses cheveux quand elle se penchait au bord de l'estrade pour jeter un sourire aux combattants, mais rarement, car, elle aussi, était pensive.

Et même son cœur battait bien fort sous sa gorgereltc brodée, ses yeux ayant rencontré ceux du damoisel assis maintenant à ses pieds. Pourtant elle voulait ne point penser à lui.

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Enfin les trompettes sonnèrent de nouveau et la voix des hérauts d'armes proclama vainqueur du tournoi le sire Enguerrand de Crécy.

Et quand la reine de la fête voulut, penché sur Uestrade, donner le prix de la victoire au sire de Crécy, les anneaux d'or glissèrent entre ses doigts blancs et effdés, et la chaîne vint tomber aux pieds du damoisel doré.

Car elle avait tremblé à rencontrer son regard, alors qu'il tournait la tête, toujours assis au bas de l'estrade. Il ramassa la chaîne et l'offrit avec grâce et courtoisie à la belle Hermance, tout émue et rougissante. Et en même temps il déposa doucement un baiser sur sa main tremblante.

— Bien ! par Notre-Dame de Coucy, très bien! damoiseau, cria le sire Raoul. Ah! quand donc aurez-vous aussi les éperons d'or?

Et les yeux de la belle Hermance, tombant sur lui, semblaient dire aussi :

— Quand donc aurez-vous les éperons d'or?

Or, lorsque le damoisel de Rumigny retournait vers le soir au manoir de ses pères, chevauchant lentement en compagnie de son écuyer qui portait son faucon, une foule de pensées nouvelles et inconnues se pressaient en son cœur.

Et quand ils passèrent près des tours de Rozoy aux dentelures légères, dorées par le soleil descendant à l'horizon, il fallut que le vieil écuyer se découvrit et dit tout haut la prière des trépassés.

Alors le damoisel doré se signa et pria pour sa mère la douce Adeline de Rozoy, et puis il retomba dans sa rêverie et plusieurs fois se prit à répéter :

— Pourquoi n'ai-je point les éperons d'or !

Laissant à leur gauche la hauteur de Brubamel où les sires de Margival bâtirent depuis un château-fort flanqué de neuf tours de briques, ils avaient dépassé Blanchefosse et descendaient la colline au lieu appelé Bonne-Fontaine, pour une source d'eau vive qui coule au milieu des bois.

1 — Messire Jacquelin, dit le damoisel, voici un beau site, et convenable; par Notre-Dame de Rozoy, si Dieu me prête vie, j'y veux faire bâtir une abbaye de saints religieux et leur donner ces bois, à la charge de prier Dieu à toujours pour ma noble mère, le très honoré seigneur mon père, toi, mon bon Jacquelin, et moi. .

• — Amen! dit le vieil écuyer. C'est une bonne et salutaire pensée de prier pour les morts.

Le jour baissait. Tous les deux, en silence, chevauchèrent sur la route qui mène au château de Rumigny à travers les bois. Il faisait noir sous les grands arbres qui semblaient fuir derrière eux comme de grandes ombres, à mesure qu'ils s'avançaient au bruit des pas de leurs chevaux sur les feuilles séchées. L'écuyer marchait en avant à la distance d'une demi-portée d'arc; le damoisel suivait pensif et préoccupé.

Il lui semblait entendre derrière lui une voix, comme un souille, qui faisait frémir sa chair; elle le suivait semblable au bruit d'un écho éloigné, répétant sans cesse : •

— Damoisel doré ! Damoisel doré !

— Qui m'appelle? demanda-t-il enfin.

Et il entendit les feuilles frémir à côté de lui. Il tourna la tête vers sa gauche.

Un chevalier armé de toutes pièces, sans plume ni cimier à son morion d'acier bruni, était à ses côtés, monté sur un cheval sombre.

Or, cette armure d'acier se fondait dans l'ombre du soir, et nulle science de héraut n'aurait pu lire les devises et blasons gravés sur le bouclier noir. La couleur de son écharpe n'avait de nom dans aucune langue d'hommes. La visière de son casque brillait sur son visage comme une plaque d'airain qu'a chauffée le feu.

Le damoisel se pencha et vit ses larges éperons d'or.

Mais ses yeux s'agrandirent de terreur quand il remarqua son cheval glissant sur la terre comme un nuage.

— Notre-Dame! fit-il en se signant.

Puis il entendit encore derrière lui la voix : ■ — Damoisel doré ! Damoisel doré !

— Qui m'appelle ? dit-il encore.

Et le chevalier noir glissait toujours à ses côtés.

— Qui ètes-vous ? par Notre-Dame de Rozoy ! Et un instant après, il entendit encore la voix :

— Damoisel doré !

— Qui êtes-vous donc? répéta-t-il encore.

— Vous allez vite, sire damoisel doré, répondit une voix qui n'était ni du ciel ni de la terre, vous allez vite ! Le pèlerin des saints lieux a fait un long voyage, son destrier a usé la corne de ses pieds, vous allez vite et le pèlerin ne peut vous suivre.

— Qui est ce pèlerin des saints lieux? dit le damoisel sans tourner la tête.

— Le chevalier aux armes noires !

— Croyez-vous en Dieu? N'êtes-vous point lame d'un mort? Voulez-vous des prières ?

— Je crois ! je n'ai besoin ni de tombe, ni de prières !

— D'où venez-vous?

• — Des saints lieux, sire damoisel, où j'ai laissé mon renom aux plaines de Syrie et de Saint-Jean-d'Acre, avec le roi Richard Cœur-de-Lion. Gloire vaut mieux que fleurons ou bannières de comte et de baron !

— Ah ! vous l'avez dit, messire, que ne puis-je ajouter deux années à mes seize ans, sans blanchir d'autant les cheveux de mon père !

— Le pouvez, sire damoisel, si le voulez.

Et le damoisel doré, plein de défiance, regarda le chevalier mystérieux.

— Par nécromancie ou maléfices peut-être, dit-il, non, non ! Mon âme est à Dieu, et je veux voir en paradis ma noble mère Adeline de Rozoy.

— Ne craignez pas, sur ma vie ! J'ai trouvé dans la Thébaïde au désert, où le grand ermite du Seigneur, Paul, fut nourri par un corbeau, un saint solitaire qui m'a béni. « Tiens, m'a-t-il dit, porte au cou ce petit coffret d'or, il renferme les saintes reliques qui sauvent du mal et des tentations. De plus, tu y trouveras un fd de soie roulé autour d'un diamant, il a été fdé au ciel par la Vierge, c'est la vie de qui tu voudras. » La tienne, damoisel doré !

— Dieu me préserve de tous maléfices, dit l'enfant. Est-ce reliques du ciel, messire chevalier ?

— Tiens. . . regarde ! . . .

Et le peloton de fil était déjà aux mains du damoisel, mais le chevalier noir avait disparu.

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Et le soir, lorsque tout dormait au manoir de Rumigny, sauf les deux hommes qui veillaient sur chacune des six tours crénelées, le damoisel doré pensait, à part lui, assis sur le pied du lit dont les rideaux à franges d'or se repliaient en dais sur sa tête :

— C'est un saint du ciel sans doute, Dieu ne me damnera pas.

Lors il se leva, s'approcha de la lampe d'argent brûlant sur une table de bois de cèdre et regarda le peloton de fil aussi brillant que la soie et l'or, sans pourtant que ce fût de l'or ou de la soie. Il était cent fois plus délié que les fils de la Vierge qui volent en l'air à l'automne, et le bout était retenu par un nœud scintillant comme l'opale de la châsse de Saint-Gorgon.

— Eperon d'or ! . . . Hermance ! . . . Deux ans dans la vie ! murmurait le damoisel doré.

Il pensa longtemps et son doigt détacha le nœud brillant. Il lui sembla alors voir tout trembler autour de lui. Le peloton s'échappa de ses doigts, le fd se déroula rapidement et, à mesure qu'il se déroulait, le damoisel doré grandissait, son front brunissait, et les éperons d'or brillaient à ses talons.

Or, le fil se déroulait toujours. . .

Et la belle Hermance rougissait devant le noble chevalier et son regard ne disait plus :

— Pourquoi n'avez-vous pas gagné les éperons d'or ?

Le sire Raoul de Coucy tendait la main en souriant au vieux baron de Rumigny ; — et le fd se déroulait toujours, encore toujours.

Puis c'était une église, dans la grande nef aux ogives de mille couleurs, sous les arceaux obscurs et à la lueur de mille cierges. Sur le velours des tapis, une noble dame tremblante laissait aller sa main aux mains du chevalier; et le peuple criait : « Noël ! Noël ! au damoisel doré, » à qui tant belle et noble dame engageait sa foi !.. .

Et le fd se déroulait toujours et encore toujours.

Ensuite la grande salle d'honneur du manoir et le lit de bois de cèdre sculpté, aux quatre colonnes en torsades perdues sous les épais rideaux. . . Des femmes s'éloignaient. . .

La belle Hermance était là debout, près de l'estrade, seule et rougissante avec un sourire plein de larmes. . . A ses pieds le chevalier. Et le fd se déroulait toujours et encore toujours.

Alors l'écuyer Jacquelin dit au vieux sire de Rumigny, qui était toujours à genoux, pleurant la prière des morts :

— Messire, voici la noble dame Adeline de Rozoy en son cercueil.

— Rien, ami, répondit-il, faites dire l'antienne pour les trépassés.

— Ne la voulez-vous point voir encore une fois en la mort !

— Non ! je l'ai vue belle sur la terre, il y a longtemps ; je la vois toujours belle

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en mon cœur et souvenance, je la verrai tôt maintenant avec les saints de Dieu, belle en paradis.

Et lors on descendait dans le caveau un autre cercueil de chêne merveilleusement ouvré et garni de plomb et de lames d'argent. Et le bon abbé Raymond de Bucilly, découvrant le mort, lui donna par trois fois sa dernière bénédiction. Ensuite il dit à haute voix :

— Nous prierons, frères, pour l'âme de haut et puissant seigneur Éverard de Rumigny, le damoisel doré, que tous vous aimiez et que vous voyez céans, déjà mort en son cercueil. Prions, pour ce que son rédempteur est vivant.

C'était grand pitié de voir étendu là sans vie ce pauvre jeune seigneur, le dernier de sa noble race, si beau, même dans la mort, avec son chaperon à plume et sa dalmatique de velours bleu et or sur chasses de samis-blanc. Tous pleuraient et chacun vint, tour à tour, baiser sa main froide. D'aucuns pensaient qu'il dormait, tant sa tête pâle était encore belle au milieu de ses cheveux dorés. Le vieux sire de Rumigny n'avait plus de larmes aux yeux.

Lorsque tout fut fini et que la pierre aux lettres d'or eut fermé le caveau, le vieux sire s'agenouilla et pria longtemps.

— Bienheureux ceux qui pleurent, lui dit le bon abbé Raymond, ils seront consolés !

— Vrai ! fît-il, Ah ! mon Dieu, j'ai bien pleuré ici-bas, me donneras-tu pas aussi ton paradis au ciel ?

Et se relevant :

— Bonnes gens, dit-il, priez pour moi !

Et il partit. Mais cette fois il ne revint pas, armé de toutes pièces, prier sur le tombeau et dire adieu au mort. Il retourna en son manoir aux six tours crénelées, se voulant préparer à plus long voyage.

Or, à quelques jours de là, il était pensif en la grande salle du château. Messire Jacquelin, derrière lui, s'appuyait au dossier de sa chaise de bois doré, merveilleusement peinte et sculptée. C'était l'heure de none.

— Messire, dit l'écuyer, ne ferez-vous pas bâtir une abbaye de saints religieux au lieu appelé Bonne-Fontaine, pour ce qu'une source d'eau vive coule dans ses bois ?

— Voire, reprit-il.

— Ce pauvre enfant y voulait établir des prières à toujours pour l'âme de sa noble mère, de son très honoré seigneur et père, pour la sienne, mêmement pour celle de son vieil écuyer Jacquelin.

— Vrai ! fit le baron ; mon noble fils, il sera fait selon ton bon vouloir.

El il manda son aumônier et octroya la charte de fondation sur parcbemin à son sceau. C'était vers l'heure de none.

Et puis, lorsque vint le temps, il s'endormit dans le repos du Seigneur.

Mathieu de Gronas, son cousin, succéda en la baronnie et fiefs de Rumigny et fit bâtir l'abbaye au lieu de Bonne-Fontaine, ainsi qu'il était ordonné en la charte dudit seignéur baron.

A sa mort, la baronnie passa à Claude, duc de Lorraine, qui avait épousé sa fille, l'héritière de Rumigny, d'où est descendu très haut et très puissant seigneur François de Lorraine Vaudcmont, présentement duc do Guise et baron de Rumigny.

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Ici finit la chronique comme quoi fut fondée et bâtie l'abbaye de Bonne-Fontaine en Thiérache. Priez Dieu pour celui qui l'a écrite.

Cette légende du « Damoisel doré » est reproduite d'après un manuscrit appartenant aujourd'hui à M. Larnotte-Renard, propriétaire de l'abbaye. Ce manuscrit a fait partie de l'ancienne bibliothèque du couvent. Les « rideaux à frange d'or » dont, au cours de la légende, il est parlé, font toujours partie du trésor de l'abbaye.

Bonne-Fontaine — bonus fons — dépendant actuellement de la commune de Blanchefosse, aurait été fondée par Nicolas II ou Nicolas 111, seigneur de Rumigny. « L'an 1155 de l'incarnation, » disent les auteurs du Gallia Christiania, d'après un parchemin du cartulaire de Signy qui leur fut communiqué par don Bertrand Tissier, le seigneur de Rumigny donna à Bernard, abbé de Signy, une ferme appelée autrefois Scri-Fontaine et dont le nom s'est changé depuis en celui de Bonne-Fontaine. Don Bernard choisit douze religieux de son couvent qu'il envoya prendre possession de ce lieu après leur avoir donné Thierry pour abbé.

Les douze frères envoyés à Bonne-Fontaine ne consentirent à quitter Signy qu'à la condition que, lorsqu'il mourrait un moine ou un frère convers de ce couvent, tous les moines ou convers de Signy feraient pour lui les mêmes prières et les mêmes offices et cérémonies qu'ils avaient coutume de faire pour ceux de leur propre abbaye, et, réciproquement, les religieux de Bonne-Fontaine promirent d'en faire autant; ce qui, en effet, fut toujours fidèlement observé.

Le fondateur de Bonne-Fontaine donna à l'abbaye la ferme, ou mieux le village, de Seri-Fontaine avec la seigneurie de tout le territoire. Mais ces biens étant insuffisants pour la construction et la dotation du nouveau monastère, l'abbé D. Bernard détacha des possessions de Signy les trois fermes de Martin-Sart, Waleppe et Coingt qu'il donnait à l'abbaye de Bonne-Fontaine. Puis furent faites de nombreuses libéralités et, grâce à tous ces dons, les religieux eurent bientôt des fonds suffisants pour élever une vaste abbaye ainsi qu'une magnifique église, où de toutes parts on venait adorer les reliques de saint Caprais, martyr d'Agen, dont la fête se célèbre le 22 octobre.

L'église de l'abbaye de Bonne-Fontaine, telle que les religieux l'avaient construite aux douzième et treizième siècles et telle qu'on pouvait encore l'admirer à la fin du siècle dernier, était d'une structure élégante et magnifique. « Ecclesia est insignis et magnifias structura;, » dit le chroniqueur.

Cette église fut détruite à l'époque révolutionnaire par le général Oudinot, mais les ruines admirables qui nous en restent permettent de conjecturer toute la belle splendeur de ce monument. — Voir Monographie de Vabbage de Bonne-Fontaine, par l'abbé J. Chardon.

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