LE BUCHERON, LA FEMME ET LE PETIT CHIEN
Il y avait une fois un bûcheron appelé La Jeunesse, si vieux, si vieux, que son dos était couvert d'une épaisse couche de mousse. Un jour, ennuyé d'attendre si longtemps la mort et pouvant à peine, malgré tous ses grands efforts, gagner non pas de quoi se mettre sous la dent, car depuis une centaine d'années il ne lui en restait plus une seule dans la bouche, mais de quoi ne pas mourir de faim, il partit, ayant résolu d'aller trouver saint Pierre, le portier du paradis, afin de lui demander pourquoi il le laissait vivre si longtemps. En route, il rencontra une femme qui lui demanda :
— Où allez-vous, bûcheron?
— Ah ! ma brave femme, lui répondit le bûcheron, je vais trouver saint Pierre, afin qu'il me dise pourquoi il me laisse vivre si longtemps?
— Et moi aussi, reprit la femme, je vais trouver saint Pierre, afin qu'il me dise pourquoi il m'envoie tant d'enfants ?
— Alors, femme, nous ferons route ensemble.
Bien ! Tout en cheminant et en causant, ils rencontrèrent un petit chien qui leur demanda :
— Où vas-tu, bûcheron? Et toi, femme, où vas-tu?
Et quand il sut qu'ils allaient trouver saint Pierre : le bûcheron afin de savoir pourquoi on le laissait vivre si longtemps, la femme pourquoi on lui envoyait tant d'enfants, le petit chien continua :
■ — Et moi aussi, je vais trouver saint Pierre afin de savoir pourquoi il me force à courir si longtemps et si vite, moi qui suis si jeune.
Bien ! Les voilà donc faisant route tous les trois.
Arrivés à la porte du paradis, le bûcheron frappa le premier :
— Toc ! toc !
— Qui est là? cria saint Pierre d'un ton bourru et agitant ses clefs.
— Moi, La Jeunesse, le vieux bûcheron.
— Que veux-tu ?
— Je viens te trouver afin que tu me dises pourquoi tu me laisses vivre si longtemps ?
— Regarde par cette fenêtre, lui dit saint Pierre.
La Jeunesse, ayant longtemps regardé, se retourna vers saint Pierre.
— Eh bien ! lui demanda le saint, qu'as-tu vu?
— J'ai vu, répondit le bûcheron, un tout petit enfant que Ton portait en terre.
— Alors, reprit saint Pierre, si l'on t'avait porté en terre aussi jeune que ceL enfant, tu ne serais plus en vie.
— Ça, c'est juste, fit le bûcheron, et j'ai eu tort de me plaindre. Aussi, vais-jc revenir sur terre, content de savoir pourquoi tu me laisses vivre si longtemps.
Ce fut ensuite le tour de la femme.
— Toc ! toc !
— Qui est là? s'écria saint Pierre d'un ton bourru et agitant ses clefs.
— Moi, qui viens te trouver afin de savoir pourquoi tu m'envoies tant d'enfants.
— Regarde par cette fenêtre, lui dit saint Pierre.
La femme, ayant longtemps regardé, se retourna vers saint Pierre.
— Eh bien ! lui demanda le saint, qu'as-tu vu ?
— J'ai vu, répondit la femme, un homme et une femme qui se tenaient éloignés l'un de l'autre.
— Alors, reprit saint Pierre, si tu t'étais toujours tenu aussi éloignée de ton mari, tu n'aurais pas eu autant d'enfants.
— Ça, c'est juste, fit la femme, et j'ai eu tort de me plaindre. Aussi vais-jc revenir sur terre, contente de savoir pourquoi tu m'envoies tant d'enfants.
Et, là dessus, elle repartit bras dessus, bras dessous avec le bûcheron.
A cet endroit, s'arrête le conte; mais il se trouve toujours un auditeur naïf qui demande :
— Eh bien ! et le chien?
— Le chien ! reprend vivement le conteur, lève-lui la queue et mets-y ton nez.
Ce conte se dit surtout dans cette partie de la frontière franco-belge qui sépare Sedan de Bouillon.
11 nous aurait été facile de donner dans ce volume certains contes ardennais plus que gaulois; mais on comprendra notre réserve ; ils ne paraissent pas, d'ailleurs, avoir un véritable caractère traditionnel. Nous ne pourrons alors que signaler pour mémoire : VÉclosion mystérieuse (récit du pays de Neuvizy) ; Histoire de trois Curés qui allaient à la conférence; Pareille chose ! (à Viel-Saint-Remy) ; De la Demoiselle qui se trouvait en paradis avant d'y être arrivée (à Viel-Saint-Remy) ; Oit l'on voit que l'Honneur se remet (à Lalobbe) ; Le Bouc de Sery (à Viel-Saint-Remy) ; l'Accouchement miraculeux ; le Roulement ; la Sauce; Sauvez les meubles; la Couleuvre; etc., etc.
C'est M. Turquin, instituteur à l'école primaire supérieure de Rethel, qui nous a communiqué ces divers contes. 11 y a aussi l'histoire des Trente-trois petits Cochons.