PAIE TES DETTES ! PAIE TES DETTES
Il y avait une fois un homme très riche, très riche. Par malheur, il avait pour ami un homme très pauvre, très pauvre qui, sans sou ni maille, logeait le diable dans sa bourse et cherchait toujours à emprunter.
Or, cet homme pauvre dit un jour à cet homme riche :
— Prêtez-moi donc, je vous prie, quelqu'argent dont j'ai fort besoin et, par la queue du diable ! je vous le rembourserai plus vite que vous ne le pensez.
CONTES DIVERS
Mais les jours, les semaines, les mois s'écoulèrent, et notre emprunteur ne s'était pas libéré; bien mieux, il semblait même avoir oublié complètement ce grand service qui l'avait, avec tant d'à-propos, tiré d'embarras. Pourtant, quelque singulière que lui parut cette conduite de son débiteur, l'homme riche ne voulut pas lui en tenir rigueur, se rappelant les bonnes relations qu'avant ce prêt ils avaient toujours eues ensemble. Pourtant voici ce qu'il imagina :
S'étant procuré une caille vivante, il l'enferma dans une cage et l'envoya ainsi à son ami par trop oublieux, le priant de bien traiter l'oiseau en souvenir de leur ancienne camaraderie. Notre homme qui la reçut fut très étonné, comme bien l'on pense, n'y comprit rien d'abord, l'oiseau encore moins, sans cloute, et se méfia; puis, le naturel reprenant le dessus, l'emprunteur oublia plus que jamais. Mais, un beau matin, il entendit la caille qui chantait :
— Paie tes dettes ! paie tes dettes ! paie tes dettes !
— Ah ! j'y suis, se dit-il, on a voulu me rafraîchir la mémoire ! C'est pourtant vrai que je dois, mais comment payer, je n'ai pas un sou !
Heureusement qu'un vieux canard qui barbottait depuis longtemps dans la mare de la basse-cour, voyant l'embarras où se trouvait son maître, lui vint en aide en répondant à la caille :
■ — Quand? quand ? quand ?
— Bon ! bon ! pensa la caille, voilà déjà que notre homme veut payer, puisqu'il demande quand il devra se libérer. Je vais de suite m'échapper de ma cage pour aller porter cette bonne parole à qui m'a enfermée dans cette prison. Peut-être, en récompense, me donnera-t-il la liberté.
Et la caille continuait toujours, fière d'un aussi beau résultat :
— Paie tes dettes ! paie tes dettes ! paie tes dettes ! A quoi le canard ne cessait de répondre :
■ — Quand ? quand ? quand ?
Mais voilà qu'au même instant, un vieux bouc qui, par une fente de la porte disjointe, regardait malicieusement et la caille et le canard et l'homme, se mit à bêler :
— Bèe, bée, jamais ! bée, bêe, jamais !
— Enfin, dit le débiteur, voilà donc ce qu'il me faut répondre à mon créancier. Et ouvranLla cage de la caille :
— Tu as bien entendu, n'est-ce pas, ce qu'a dit le bouc? Eh bien ! va le redire à ton maître.
Et depuis ce jour, il vécut heureux et content, sans être jamais inquiété par celui qui lui avait prêté de l'argent.
Ce petit coûte nous a été dit par M. Bruge-Leuiâître, d'Attiguy.