LE DOUBLE BOSSU
11 y avait une fois entre Omont et Chagny, à la << Culée-Gilette, » un vieux, vieux chêne appelé le « Bouc. » Sous ce chêne, jadis, se réunissaient les sorciers et les sorcières- du pays guettant les passants et leur jouant de bons ou de mauvais tours, selon qu'ils se sentaient bien ou mal disposés.
Or, un beau matin, un paysan d'Omont — peut-être même de Chagny, — qui était bossu, se dit :
— Ce soir, lorsque sera venue la nuit, j'irai voir les sorciers et si, par hasard, ils sont de bonne humeur, c'est bien le diable s'ils ne m'enlèvent pas ma bosse.
Bon ! Le voilà parti, après avoir, toute la journée, attendu la nuit qui jamais ne lui avait semble' si longue à venir. Il arrive.
— Ah ! nous t'espérions, lui dirent les sorciers assis au pied du Bouc, et ma foi ! bossu, tu arrives à propos, car nous sommes de gaillarde humeur. Tu vas nous chanter quelque chose, et si tu chantes bien, peut-être seras-tu content de nous.
— Mais, je ne sais mie chanter, répondit le bossu qu'avait interloqué cette brusque réception, car il s'était dit : « Je parlerai le premier et demanderai ce que je voudrai. »
— Va toujours, chante comme tu sauras, et que ça sonne !
Notre homme, alors, à pleine voix, que vraiment il avait très belle et très sonore, chanta sur un air de son invention :
Lundi, mardi, mercredi, Jeudi, vendredi, samedi, Et dimanche aussi !
— Ça, c'est bien envoyé, s'écrièrent les sorciers, tu es un bon « avanl-baloce » et pour te prouver que nous sommes contents, regarde-toi : tu n'es plus bossu.
Et, de fait, la bosse était tombée si bien que notre homme se trouvait droit comme un I. Vous pensez s'il rentra joyeux au village où il ne se lassa pas, tout le restant de la nuit, de conter son aventure à qui voulut l'entendre.
— Eh bien, moi aussi, dit un autre bossu d'Omont, j'irai voir les sorciers, et si, par hasard, ils sont de bonne humeur, c'est bien le diable s'ils ne m'enlèvent pas ma bosse.
Bien! Le voilà parti, après avoir, toute la journée, attendu la nuit qui, jamais, ne lui avait semblé si longue à venir. Il arrive. «
— Ah ! nous t'attendions, lui dirent les sorciers assis au pied du Bouc, et, ma foi ! bossu, tu arrives à propos, car nous sommes de gaillarde humeur. Tu vas nous chanter quelque chose, et si tu chantes bien, peut-être seras-tu content de nous.
Pour aller au bref, notre homme, à pleine voix, qu'il avait très fausse et très criarde, chanta, sur un air de son invention :
Lundi, mardi, mercredi, Jeudi, vendredi, samedi, Et dimanche aussi !
— Ça, c'est mal envoyé, s'écrièrent tous les sorciers en faisant une horrible grimace, et tu es vraiment bien osé de venir nous écorcher les oreilles. Aussi, pour punition, porteras-tu sur ton \ entre la bosse que ton camarade portait sur le dos.
Et, de fait, s'étant regardé, il se trouva bossu comme un polichinelle. Qui resta penaud? — Notre homme, car il n'osait rentrer au village où il était impatiemment attendu, chacun voulant connaître le résultat de son pèlerinage à
CONTES DIVERS
la Gulée-Giletle. Mais, setant raisonné, il pensa qu'il valait mieux faire contre fortune bon cœur, si bien que, par la suite, il vécut heureux, content et gai, surtout, comme un double bossu qu'il était, mais sans jamais avoir d'enfants, car aucune fille ne le voulut pour mari.
Voir sur la « Culée-Gilette » et le « Bouc » : Livre I. Chapitre I, les usages relatifs aie mariage.
Nous avons entendu dire ce même conte à Saint-Menges, mais avec ces quelques détails nouveaux que nous résumons.
Le bossu s'est fait contrebandier par misère. Revenant, une nuit, de la frontière, il entend une musique ravissante. 11 prête l'oreille. On chante une chanson dont le refrain est : « Samedi, dimanche. »
« Lundi ! » ajoute-t-il alors de sa plus belle voix, et il l'avait fort belle. Aussitôt, il est entouré d'une trentaine de femmes, toutes fort jolies et qui, eu soufflant l'une après l'autre sur sa bosse, la font disparaître.
Un de ses amis, bossu comme lui, veut, à son tour, tenter l'aventure. Il se fait bien indiquer l'endroit où il trouvera les fées, bien expliquer ce qu'il devra faire et, plein d'espoir, se met en route. 11 ne tarde pas à entendre chanter : -< Samedi, dimanche, lundi. »
« Mardi! » s'écrie-t-il alors d'une voix triomphante mais horriblement fausse, horriblement nasillarde. Aussitôt, il est entouré par ces mêmes fées qui lui reprochent amèrement de les avoir troublées dans leurs jeux et leurs chants. « Puis il se sent enserré dans des bras de fer qui ne lui permettent aucun mouvement » et toutes les fées, l'une après l'autre, soufflent sur sa poitrine jusqu'à ce que s'élève une bosse formidable, plus grande que celle qu'il avait sur le dos, et disparaissent sans qu'il fût possible de savoir par où elles étaient passées.
Notre double bossu, confus, n'osa, de quelques mois, revenir à Saint-Menges et vécut errant dans les bois et dans les campagnes. Enfin, il se décida, non sans peine, à rentrer au village, où l'on fut tellement touché de son malheureux sort qu'«on se cotisa pour lui fournir une somme assez ronde qui lui permit de vivre de rentes jusqu'à la lin de ses jours. »
Même conte à Mogues. L'aventure se serait passée au lieu dit « le Paquis-de-Frappant, » sur l'emplacement même qu'occupe actuellement le bureau des douanes.
Ces légendes de lutins remettant ou enlevant des bosses aux bossus sont assez communes en France et aussi à l'étranger. Nous en trouvons deux, notamment, dans les Contes des Paysans et des Pêcheurs, recueillis par Sébillot : « Les Sorciers de Knca » et « Les Chats sorciers et les Bossus. » Voici, à titre de rapprochement, la deuxième de ces légendes :