LES TROIS SOUHAITS
Il y avait une fois un paysan si pauvre, qu'il eût e'té difficile d'en trouver un plus pauvre sous toute la calotte des cieux. 11 habitait une misérable cabane dans les bois et était toujours à la veille de mourir de faim, lui et toute sa famille. Un jour qu'il errait plus triste que d'habitude, il rencontra sur son chemin un vieillard à la barbe blanche, à cheveux blancs, presque tout aussi cassé, presque tout aussi minable que lui. Il l'arrêta :
— Eh ! l'ami ? tu as dû passer comme moi à côté de la fortune. Je ne peux pas t'offrir même un morceau de pain, puisque je n'en ai pas, mais ce soir, si tu ne sais où coucher, viens frapper à ma porte ; il ne sera pas dit que j'aurai laissé à la belle étoile plus mendiant que moi.
— Soit ! accepté ; mais où vas-tu? où te trouver quand la nuit sera venue?
— Je vais ramasser quelques branches sèches pour que ma femme et mes enfants ne meurent pas de froid et je rentre après dans ma cabane qui est là-bas, en plein bois.
— Eh bien ! reviens tout de suite chez toi et souhaite trois choses : ce que tu auras souhaité te sera accordé.
Puis le vieillard à barbe blanche, à cheveux blancs, continua sa route, laissant le paysan assez embarrassé :
— Se serait-il moqué de moi ? pensait-il. Après tout, rentrons. Je ne risque pas grand'chose. Je n'aurai, tout au plus, que la peine de ressortir pour revenir aux branches.
Il rebroussa donc chemin. Sa femme l'attendait sur le pas de la porte. Le voyant revenir les mains vides :
— Ah ! te voilà, traînard ? Et les fagots ? tu veux donc que nous mourions de froid cette nuit ?
— Paix ! paix ! ma femme, j'ai rencontré en route un vieillard tout cassé, tout miné, à barbe blanche, à cheveux blancs, qui m'a dit : « Souhaite trois choses et ce que tu auras souhaité te sera accordé. »
— ■ Tu es fou, mon pauvre homme, la misère fa fait perdre la tête; mais enfin, voyons, que vas-tu demander ? ^^^^
— D'abord le paradis pour moi, pour toi et pour les enfants.
— Imbécile ! le paradis maintenant ! Nous aurons bien le temps d'y songer ! Le joli souhait, vraiment, quand on meurt de faim.
Le paysan haussa les épaules et reprit :
— Je veux, maintenant, une belle table garnie de pain, de vin, de viande, pour que nous puissions manger et manger encore, tout notre content.
A peine avait-il parlé qu'une table se dressa tout d'un bloc. Elle était chargée de bouteilles pleines d'excellents vins, de pains tout chauds, de plats en si grand nombre qu'ils se serraient les uns contre les autres. Les pauvres diables, qui jeûnaient depuis vingt-quatre heures, burent et mangèrent comme jamais ils n'avaient bu et mangé de leur vie, puis, le repas terminé, le paysan, frappant d'aise sur son ventre bien rebondi, s'écria :
— Et, maintenant, au troisième souhait ! Je désire que la chambre d'à côté se remplisse de pièces d'or, du plancher au plafond.
Il voulut, tout aussitôt, ouvrir la porte pour voir si ses vœux avaient été exaucés ; mais il eut beau la pousser, appeler à son aide et sa femme et ses enfants, il n'y put parvenir, car elle s'ouvrait en dedans et la chambre était, du plancher au plafond, pleine de pièces d'or. 11 fallut la défoncer, l'abattre à grands coups de hache et les pièces d'or, roulant les unes sur les autres, montaient jusqu'aux genoux, jusqu'au ventre, jusqu'aux épaules du paysan et de sa famille. Pensez que de leur vie ils n'en n'avaient jamais tant vu. Ils n'auraient même pu s'imaginer qu'on en pût voir autant à la fois. Mais, revenus de leur surprise, de leur joie, ils songèrent à compter tant de richesses.
— Nous ne pouvons compter les pièces d'or une à une, dit le père, nous n'aurions peut-être pas fini de toute notre vie; nous allons les mesurer au boisseau, comme des grains de blé.
Alors il dit à son fils :
— Cours vite chez ta tante et prie-la de nous prêter son boisseau, au moins jusqu'à demain.
L'enfant ne fit qu'un saut chez la tante qui était bien la femme la plus avaricieuse de tout le pays.
— Tu viens encore mendier un morceau de pain, lui cria-t-elle toute méfiante, le voyant arriver de loin, je n'en ai pas, tu peux refiler chez toi!
— Il s'agit bien de pain! riposta l'enfant, si vous en voulez, c'est nous qui vous en donnerons tous les jours, jusqu'à votre mort, et même de la viande avec ! Nous sommes, maintenant, riches à remuer notre argent à la pelle, riches à mesurer notre argent au boisseau.
— Vas-tu te moquer de moi, méchant galopin ?
Elle allait lui allonger une maîtresse giffle, lorsqu'elle s'avisa de penser, fort à point, que si par aventure l'enfant avait dit vrai, son intérêt était, à tout hasard, de prêter le boisseau. C'est donc ce qu'elle fit en rechignant, car, nous l'avons dit, elle était fort avaricieuse. Mais elle eut soin de le bien suiffer en dedans.
— Ce sera le diable, grommela-t-elle, si au moins une pièce d'or ne reste pas " collée : alors j'aviserai.
Or, c'est précisément ce qui arriva, car, le lendemain, lorsque l'enfant revint rendre le boisseau, elle aperçut, collée au fond, une belle pièce d'or.
— Mon homme ! mon homme ! s'écria-t-elle, voilà ton frère devenu si riche, qu'il compte l'or à la mesure. Va donc vite lui demander d'où lui vient cette forLune. A-t-il tué quelqu'un? Et s'il a hérité d'un parent que nous ne connaissions pas, il est bien juste que nous en ayons notre part, puisque c'était aussi notre parent.
Il ne se le fit pas répéter deux fois et, vite, vite, courut chez son frère qui, ne jalousant personne, lui raconta de point en point son aventure et comment il avait eu toute sa chambre pleine de pièces d'or, du plancher au plafond. Il revint de suite dire à sa femme ce qui s'était passé.
CONTES DIVERS
— Eh bien ! alors, reprit-elle quand il eut achevé, rien de plus simple : mets tes habits les plus vieux, les plus déchirés, et va, clopin-clopant, sur la grand'route. Tu ne manqueras pas de rencontrer ce fameux vieillard à la barbe blanche, aux cheveux blancs, tu lui demanderas l'aumône et s'il te dit, comme au frère, de revenir chez toi et de faire trois souhaits, ne manque pas d'arriver aussitôt.
Il partit donc et à peine avait-il fait quelques pas qu'il rencontrait le vieillard.
— Il est inutile que tu mendies, je sais ce que tu veux et je te l'accorde, car il est juste que tu sois traité comme ton frère. Reviens donc chez toi et demande trois choses, elles te seront accordées.
Tout joyeux, il ne fit qu'un saut chez lui.
— Eh bien ?
— Eh bien ! je l'ai vu. Je n'ai qu'à souhaiter trois choses et elles me seront accordées. Mais, ne nous pressons pas, prenons notre temps ; il ne s'agit pas de souhaiter à la légère. Et d'abord, femme, laisse-moi me chauffer un brin; dehors, il fait un froid ! . . .
Il s'assit et mit les pieds sur les chenets qui étaient brûlants.
— Peste soit des chenets ! s'écria-t-il, retirant vivement ses pieds, je voudrais les savoir tordus.
Au même instant, les chenets se tordirent comme une vrille.
— Misérable, hurla la femme, encore un souhait pareil et nous serons dans de jolis draps !
— Tu en parles à ton aise ! Tu ne t'es pas brûlée comme moi ! Je voudrais bien savoir ce que tu aurais fait si tu les avais eus à tes oreilles ?
Et, aussitôt, les chenets sautèrent et allèrent s'attacher aux oreilles de la femme qui poussa des cris horribles, car ils étaient encore brûlants.
— Vois-tu, ma pauvre femme, fd l'homme mélancoliment, nous n'avons plus, à cette heure, qu'une chose à souhaiter, c'est que les chenets reviennent à leur place dans la cheminée.
Il n'avait pas plus tôt dit, que les chenets, d'eux-mêmes, vinrent se remettre à leur place et c'est ainsi, qu'ayant épuisé leurs trois souhaits, l'homme et la femme furent punis de leur avarice et de leur supercherie.
Dans ces contes, nombreux sont les héros ou les héroïnes de l'affabulation qui demandent trois souhaits et sont toujours exaucés. La liste des similaires, même les plus connus, serait assez longue à donner. Voir notamment dans ce volume : Le petit Berr/er du pont des Aulnes.
Nous rapprocherons plus particulièrement ce conte ardennais des Trois Souhaits, du conte de Perrault : Les Souhaits ridicules. 11 est sans doute dans toutes les mémoires, et il est alors facile de les comparer entr'eux. On verra combien la version ardennaise diffère du type primitif. Mais, d'ailleurs, d'où nous vient-il, ce type primitif ? Du Panchatantva, probablement, puisque tout, ou presque tout, en pareille matière, nous arrive de l'Inde. — Voir la traduction d'ED. Lancereau (p. 333); voir aussi les Contes de la mère l'Oye avant Perrault, par Deulin.
On trouve à peu près le même conte dans les Paraboles de Sendabar, traduites de l'hébreu par Carmoly et du grec par Deulin, dans l'ouvrage cité. Mais le troisième souhait de la femme est particulièrement obscène.
A citer encore, comme similaire : le fabliau des Trois Oremeuz, ou du Vileins et de sa femme publié dans le recueil de Roquefort ; Les quatre Souhaits de saint Martin, dans le recueil de Méon; les « Soixante-dix-huit Nouvelles » de Philippe de Vigneulles, que M. Deulin a entendu conter en patois -wallon, dans la province de llaiuault ; La Farce divertissante de trois jeunes Garçons frères, qui dansèrent avec les fées, par Philippe d'Alcripe (Philippe le Picard), seigneur de Neri-en-Verbos (rien en bourse) ; un conte allemand de Si.mrock : Les trois Souhaits; un conte breton de Souvestre ; Les quatre Dons; deux contes de Grhim : Le Pauvre et le Riche, le Pécheur et sa Femme, et enfin pour ne pas allonger cette nomenclature : Les trois Souhaits, de Mmo Leprince de Beaumont.