LE FIN VOLEUR
Il y avait une fois un seigneur dont la servante e'tait la mère du plus fin voleur qui fût au monde. D'ailleurs, elle s'en vantait, répétant matin et soir :
— Non ! personne n'est aussi fin voleur que mon fils !
— Soit ! lui répondit un jour le seigneur, mais je veux m'en rendre compte. Amène-moi donc ton garçon.
La mère amena son garçon.
■ — Bonjour, seigneur.
— Bonjour, mon garçon; comment t'appelles-tu?
— Je m'appelle le fin voleur.
— C'est bien ! nous allons voir si tu es aussi fin voleur que tu t'en vantes, et malheur à toi si tu as menti.
— Que dois-je faire?
— Voici : j'envoie demain matin à la foire un troupeau de bœufs avec deux bouviers. Il faut que tu leur voles ces bœufs et que tu me les ramènes ici sans que les bouviers s'en aperçoivent. Si tu ne le fais pas ainsi, tu seras pendu.
■ — Seigneur, il sera fait comme vous le désirez. Je volerai les bœufs aux bouviers et je vous les ramènerai sans qu'ils s'en aperçoivent ; autrement, je serai pendu.
Le lendemain, au petit jour, le fin voleur se leva et alla se poster au coin du bois par où devaient passer les bouviers et les bœufs. Dès qu'il les aperçut, vite il se pendit à une branche. Les bouviers passèrent et virent le pendu. Pourtant ils ne s'en étonnèrent pas outre mesure, car, en ce temps-là, c'était jeu pour les seigneurs que de pendre les manants.
Mais à peine avaient-ils tourné le dos que le fin voleur se dépendit et courut aussitôt, par un petit sentier, à l'autre extrémité du bois par où devaient sortir les bouviers et les bœufs. Quand ils y arrivèrent, le fin voleur s'était déjà rependu à une haute branche.
■ — Diable ! diable ! dit l'un des bouviers, il paraît que dans ce pays la justice n'est pas tendre pour les malfaiteurs : voilà un second pendu.
— Second pendu toi-même ! tu ne vois donc pas que c'est notre pendu de tout à l'heure? répondit l'autre bouvier.
— Imbécile ! puisqu'il était bien pendu et bien mort, comment veux-tu qu'il soit venu se rependre ici ?
— Imbécile toi-même, je parierai bien tous ces bœufs, s'ils étaient à moi, que c'est le même pendu.
— Je te dis que non !
■ — Je te dis que si !
— Allons-y voir.
Et les voilà, abandonnant le troupeau, qui reviennent, en courant, à l'entrée du bois. Pendant ce temps, le fin voleur poussait les bœufs et les ramenait, par un autre chemin, entre deux haies, jusqu'au château de son seigneur.
— Certes, lui dit le seigneur, tu dois être un fin voleur, mais ce que tu as fait là ne prouve pas encore grand'chose, car les bouviers pouvaient s'être endormis en route après avoir bu. Tu vas donc me donner une autre preuve de ton adresse. B
CONTES DIVERS
faut que, cette nuit, tu couches avec ma femme, que tu nous voles nos draps de lit et que tu ch. . . dans mes bottes. Si tu ne le fais pas ainsi, tu seras pendu ; et je dois l'avertir que tu vas être surveillé par mes hommes d'armes, que je commanderai moi-même.
— Seigneur, il sera fait comme vous le désirez : je coucherai avec votre femme, je volerai vos draps de lit et je ch. . . dans vos bottes. Autrement, je serai pendu.
Le fin voleur, s'étant retiré, passa tout le restant du jour à fabriquer un mannequin qui lui ressemblât à s'y méprendre. Lorsque la nuit fut venue, il le hissa jusqu'à la fenêtre de la chambre où dormait la femme de son seigneur. Au même moment, tous les hommes d'armes firent feu sur le mannequin qui tomba dans la cour, pendant que le lin voleur courait se cacher derrière la porte.
— Il est enfin tué ce fin voleur, dit le seigneur, il faut tout de même l'enterrer.
Et tous, hommes d'armes et seigneur, descendirent pour aller enterrer le fin voleur. Mais, dès qu'il les vit occupés à creuser une fosse pour y enfouir le mannequin, le fin voleur entra dans la chambre où dormait la femme de son seigneur et, contrefaisant sa voix :
■ — Femme ! femme ! il gèle, j'ai bien froid; fais-moi donc une petite place bien chaude à côté de toi.
— Ah ! c'est toi ! Et le fin voleur '?
— Le fin voleur? répondit-il en se couchant à côté de la femme de son seigneur, nous l'avons tué et les hommes d'armes l'enterrent en ce moment.
— Ah ! ce n'est vraiment pas dommage.
— Mais, j'y pense, bien qu'il ne valut pas grand'chose, c'était tout de même un chrétien et il serait honteux qu'un chrétien fût enterré comme un chien, dans une fosse, sans linceul. Femme, donne-moi tes draps que j'aille vite l'envelopper avant qu'on ne le recouvre de terre.
Et le fin voleur se leva, prit les draps que lui donna, elle-même, la femme de son seigneur, prétexta d'un besoin pressant qui l'empêchait d'aller plus loin pour ch..., comme il l'avait' dit, dans les bottes de son seigneur, et sortit, ensuite, en toute hâte.
Bon ! Mais à peine le lin voleur sortait-il de la chambre, que le seigneur y rentrait.
— Femme ! femme ! il gèle, j'ai bien froid ! Fais-moi donc une petite place bien chaude à côté de toi.
— Comment? Une place bien chaude à côté de moi ! Mais tu es fou ! Tu viens, toi-même, de sortir avec les draps pour enterrer le fin voleur.
— Ce n'est Dieu pas possible ! fit-il, quand il vit qu'il n'y avait plus de draps au lit et que, portant ses bottes à son nez, il put se convaincre que le fin voleur y avait ch. . . Ce n'est Dieu pas possible, il me le paiera !
Il se mit alors dans une belle fureur et, à grands cris, appela tous ses gens.
— Allez me chercher le fin voleur, mettez-le dans un sac et liez bien le sac pour qu'il n'en puisse sortir. Vous irez ensuite le porter sur le pont et je vous y rejoindrai, car je veux, moi-même, avoir le plaisir de jeter le fin voleur dans la rivière. Cette fois, il sera bien rusé s'il m'échappe.
Le fin voleur fut donc lié dans le sac et porté sur le pont. Mais en attendant
l'arrivée du seigneur, les hommes d'armes allèrent boire, le laissant seul. Du fond de son sac, il ne cessait de se lamenter.
— Je ne la veux mie! je ne la veux mie !
— Et de quoi donc tu ne veux mie ? demanda un passant qui survint eu ce moment.
— Je ne veux mie de la fdle de mon seigneur qu'il prétend me faire épouser à toutes forces. Il m'a dit que si je ne me mariais pas avec elle, je serais noye' dans la rivière. J'ai tout juste un quart d'heure pour réfléchir. Mais je n'en veux mie ! je n'en veux mie !
— Est-elle donc bossue, borgne ou bancale, que tu n'en veuilles mie ?
— Par ma fine, non ! Elle est plus belle que le jour, mais, tout de même, je n'en veux mie , car j'en aime une autre.
— Eh bien ! dit le passant qui s'appelait Jeannot, moi je m'en contenterai donc, si tu veux me donner ta place.
— Qu'à cela ne tienne ! Délie-moi.
Et Jeannot s'étant fourré dans le sac, le fin voleur le ficela aussi bien qu'il le put et prit, ensuite, la fuite à toutes jambes. Il n'était que temps, car, au même moment, arrivait le seigneur escorté de ses hommes.
— Je le veux bien ! je le veux bien ! criait Jeannot du fond de son sac.
— Ah ! tu le veux bien ! Et moi aussi, dit le seigneur.
Et, d'un coup de pied, il poussa dans la rivière le sac où était enfermé Jeannot. Quant au fin voleur, il court encore.
M. Lefebvre fils, instituteur à Saint-Menges, près Sedan, a recueilli, au moment même où ce volume était sous presse, une deuxième version ardennaise de ce conte du Fin Voleur. Nous ne pouvons, étant donné les exigences de notre tirage, que la signaler à grands traits.
Un seigneur entre chez une de ses fermières : « — Que fais ton fds ? — 11 est voleur ! — Soit ! mais si demain il ne me prouve pas cpi'il connaît son métier, il sera pendu. » Grand désespoir de la mère. « — Ne te désole pas, dit le fils, le seigneur sera content de moi, et il ne me pendra mie. » Il va le trouver. « — C'est toi, tin voleur? — Oui, seigneur. — Eh bien! fin voleur, il faut que demain tu m'aies volé mon cheval; autrement, tu seras pendu. » Notre larron se déguise en maquignon, boit avec les valets d'écurie, les enivre et vole la jument.
« — Ce n'est pas tout, dit le seigneur, tu me me voleras les dix pains qui, demain, cuiront dans moii four. Dix hommes garderont ce four. Si tu ne réussis pas, tu seras pendu. Le fin voleur enlève des briques et se fraye un chemin invisible dans un grand trou souterrain, entre dans le four, vole les pains et laisse à leur place une magnifique galette. Quand il pense la cuisson terminée, le seigneur fait ouvrir le four en sa présence. Il ne voit plus les pains, mais il s'extasie devant la belle galette dorée. « — Au moins, dit-il, il n'a pas tout pris, puisqu'il me laisse une si friande galette. Goûtons-la. » 11 la porte à la bouche, la mord à belles dents. « — Pouah ! le cochon, fait-il eu la rejetant au loin, il a ch. . . dedans. »
Bref, le fin voleur s'empare des coffres-forts de son seigneur, malgré qu'ils fussent gardés par cent valets, couche avec la châtelaine qui, le prenant pour son mari et fort surprise de ses exploits amoureux, lui dit : « Cher époux, vous rajeunissez! » et, finalement, entre au château pour y être intendant, après avoir su donner à son maitre, grâce à tant d'exploits, une haute opinion, fort méritée d'ailleurs, de son incomparable habileté.
Ce conte du fin voleur est un de ces récits à tiroir, permettant d'intercaler les aventures les plus diverses, que l'on retrouve dans maints pays de France et de l'étranger, tant les similaires en sont nombreux.
Nous citerons principalement le « Fin Voleur <> et le « Fin Larron, » recueil de Skbillot (Contes île la Haute-Bretagne; Contes des paysans et des pécheurs.)
Le lin larron déclare à sa mère qu'il sera voleur. Le seigneur le met à l'épreuve et. pour montrer ce dont il est capable, le fin larron lui vole la robe de sa femme, puis les chevaux qui sont dans l'écurie du château et aussi le cheval du seigneur, lors qu'il était monté par le seigneur lui-même. 11 vend cent francs un chat en même temps qu'il donne une vache pour un sou et dit au seigneur quel prix extraordinaire il a retiré de ce chat. Aussitôt, le seigneur crédule réunit tinis les chats de sa seigneurie et veut vendre chaque chat pour cent francs. On se moque de lui. Furieux contre le fin larron, il le fait enfermer dans un sac et ordonne qu'on aille le noyer. Mais il
CONTES DIVERS
parvient à sortir du sac dans lequel il laisse à sa place des feuilles et des pierres. Puis, déguisé en ange, il rosse un pauvre prêtre, abuse de la fille du roi en se faisant appeler La Sauce. Pendant qu'il la viole, la fdle crie : ■< La Sauce m'étouffe, au secours ! » et le roi répond : « C'est que tu en as trop mangée. »
Dans un conte lorrain, Richedeau, qui a joué un mauvais tour à son seigneur* est, comme, notre fin voleur, enfermé dans un sac pour être jeté à l'eau. En attendant d'être noyé, il récite le Pater. Passe un berger qui l'entend. « — Berger, dit Richedeau, on m'a enfermé dans ce sac pour que j'apprenne le Pater et qu'ensuite on me fasse curé ; mais je ne veux pas être curé, et je ne sais pas le Pater. — Je le sais, moi, dit le berger, qui prend la place de Richedeau et qu'on jette ensuite dans la rivière, bien qu'il ne cesse de crier : « Mais je sais mon Pater et je veux être curé. »
Sans nous étendre, davantage sur les similaires de ce conte, nous rappelerons encore, clans Webster, le Fin Voleur, conte basque; dans les contes corses d'Ortai.i, le Ruse' Voleur. Cette version ne ressemble nullement à la version ardennaise et se rapproche parfois du conte breton. Le rusé voleur abuse aussi d'une jeune fille eu se faisant appeler successivement : J'ai trois poils dans l'œil, Ça. me démange, Dominus vobiscum. Même ruse dans un conte picard recueilli par Carnoy : le malin compère se fait appeler aussi successivement : Moi-même. Retenez-moi par derrière, La Lune, La Sauce: dans Fleuhy, un conte de la Basse-Normandie : Jacques le Voleur.
L'épisode des bœufs volés se retrouve, notamment , dans un conte allemand de Grimm, un conte islandais de la collection Arnaso.n et aussi dans plusieurs récits norwégiens, saxons, toscans. Cosquix, dans ses Gloses des contes lorrains, signale un « conte afghan » dans lequel le lin voleur, enfermé dans un sac et sur le point d'être noyé, arrive à faire prendre sa place par un badaud, sous prétexte qu'il n'a été mis dans ce sac que parce qu'il ne voulait pas épouser la fille du roi. Absolument comme dans l'affabulation ardennaise.
L'HISTOIRE DE GRILHON
Il y avait une fois un homme qui s'appelait Grillion. Il était plus pauvre que Job et mangeait, à peine, une fois toutes les vingt-quatre heures. Mais, par contre, il entendait dire chaque jour que bien des gens avaient sur leurs tables des plats à profusion, tous plus appétissants les uns que les autres sans compter les vins exquis dont ils les arrosaient. Dans ses rêves, Grilhon qui voyait successivement défiler des rangées de poulardes dorées à point et de larges tranches de bœuf, des bouteilles pansues remplies jusqu'à la gueule d'un chaud bourgogne ou d'un fin bordeaux, songeait tout haut : « Quand donc pourai-je faire au moins trois bons repas, il me semble qu'après, peu m'importerait de mourir ! »
Et sans cesse hanté par cette idée de faire, au moins, trois bons repas, il pensa que s'il se donnait pour sorcier et parcourait le pays offrant de prédire l'avenir et de deviner les choses les plus secrètes, il finirait, une fois ou autre, par trouver un imbécile qui mettrait à contribution sa prétendue science.
— Je lui dirai : « Il me faut trois jours pour connaître ce que vous désirez savoir et, surtout, il faut que je mange à ma faim les meilleurs plats et que je boive à ma soif les meilleurs vins. » Alors, au bout des trois jours, quand j'aurai bien mangé et bien bu, advienne que pourra.
Bon ! il se mit donc en route et après avoir marché longtemps, longtemps devant lui, il arriva le soir devant un château où demeurait une dame riche, très riebe qui, justement, avait perdu le matin même un diamant d'une valeur inappréciable.
— N'est-ce que cela ? dit Grilhon à la dame, je m'engage à vous faire retrouver votre diamant, mais à une condition.
— Et laquelle ?
— C'est qu'il me faut faire trois repas, mangeant et buvaut ce qu'il y aura de meilleur au château, et le troisième repas achevé, je vous dirai aussitôt et sûrement où se trouve le diamant que vous avez perdu.
Donc, marché conclu et on sert à notre Grilhon un souper comme jamais on n'en servit au plus grand roi de la terre. Un domestique avait assez d'ouvrage à lui passer les plats et à lui verser les rasades. 11 mangea et but deux grandes heures sans discontinuer et, n'en pouvant plus, tant il s'était gavé, il s'endormit sur sa chaise eu disant :
— Enfin ! en voilà déjà un d'attrapé!
Le lendemain soir, repas encore plus somptueux que la veille, et il fut servi par un autre domestique qui ne semblait pas avoir assez de bras pour lui tendre les plats et les bouteilles. Il mangea et but tout son saoul, puis, ne pouvant avaler une bouchée ou boire une gorgée de plus, il s'endormit encore sur sa chaise en disant :
— Allons ! en voilà déjà deux d'attrapés !
Pour aller au bref, le troisième repas non moins abondant, non moins succulent que les deux autres, lui fut donné comme c'était convenu, mais il remarqua, sans toutefois y attacher grande importance, qu'il était servi par Un domestique qui n'était ni celui d'hier ni celui d'avant-hier. Et, comme les autres fois, ayant mangé jusqu'à plus faim et bu jusqu'à plus soif, il se laissa aller sur sa chaise en disant :
— Eh bien ! tu les as donc attrapés tous les trois !
Au même moment, la porte de la salle où il mangeait s'ouvrit et les deux domestiques qui l'avaient servi Favant-veille et la veille, étant entrés subitement, se jetèrent à ses genoux, avec leur troisième camarade qui venait de le servir, et lui dirent, les mains jointes :
— Seigneur sorcier, nous vous en prions, ne nous perdez pas ! Eh bien ! oui, nous trois avons volé le diamant, et certes, vous êtes un grand devin puisque, nous voyant l'un après l'autre, vous n'avez pas manqué de dire chaque fois : En voilà un d'attrapé !
Comme bien vous pensez, grande fut la stupéfaction de Grilhon qui, en disant : En voilà un d'attrapé! n'avait entendu parler que des dîners. Mais comprenant tout le parti qu'il pouvait tirer de cette aventure inespérée :
— Parbleu, oui, leur dit-il, je savais que vous aviez, tous trois, volé le diamant, et demain je vous aurais certainement dénoncés; mais puisque vous avouez, puisque vous faites appel à mon bon cœur, vous ne m'aurez pas prié en vain. Portezmoi donc ce diamant et, en même temps, portez-moi aussi un dindon que vous prendrez dans la basse-cour, un dindon qu'il soit possible de distinguer facilement des autres, puis laissez-moi faire et ne vous inquiétez de rien.
— Ravis d'en être quitte à si bon compte, alors qu'ils se voyaient déjà pendus à la plus haute potence du château, nos trois voleurs coururent chercher le diamant et l'apportèrent à Grilhon avec un dindon que sa queue panachée de plumes vertes et blanches rendait reconnaissable entre tous. Grilhon prit le diamant, le lit avaler au dindon et dit ensuite :
— Reportez le dindon dans la basse-cour et dites à la dame du château qu'elle vienne de suite.
Cinq minutes après la dame arrivait.
— Madame, lui dit Grilhon, il y a trois jours n'avez-vous pas traversé la hassecour ?
— En effet !
— Eh bien, Madame, en traversant cette basse-cour vous avez laissé tomber votre diamant et un dindon t'a avalé.
— Ce n'est pas possible! Mais, ce dindon, le reconnaitrez-vous?
CONTES DIVERS
— Oh ! rien de plus facile, suivez-moi !
Ils descendirent tous dans la basse-cour, la dame suivant Grilhon, cl les trois domestiques suivant la dame ; pins, une fois arrivés, Grilhon dit :
— Gens du château, faites défiler devant moi tous les dindons !
Alors commença le défilé des dindons, et ils étaient innombrables. Il y en avait de gros et de petits, de gras et de maigres, de noirs et de toutes les couleurs, mais quand passa le dindon à la queue panachée de plumes blanches et vertes, Grilhon, prenant un air inspiré, le frappa d'une petite baguette de coudrier, disant :
— Le voici! ouvrez-lui le ventre et vous y trouverez le diamant.
Le dindon fut aussitôt éventré et, tout naturellement, comme l'avait prédit Grilhon, le diamant fut retrouvé. La dame ne se tenait pas de joie.
— Vous êtes un grand sorcier, Grilhon, lui dit-elle, restez au château tant que vous voudrez, faites-y bombance à votre faim et, lorsque vous aurez idée de partir, je vous donnerai, par surcroit, une grosse, grosse somme d'argent.
Or Grilhon, qui ne se le fit pas répéter deux fois, festoyait depuis huit jours au château du malin au soir et du soir au matin quand, revenant de voyage, arriva le mari de la dame. Elle lui conta point par point tout ce qui s'était passé, ne se lassant pas de faire l'éloge de Grilhon, le plus fameux sorcier qu'il fût possible de trouver, affirmait-elle.
— Ça, c'est à prouver, répondit le mari moins crédule, voilà bientôt quinze jours qu'il fait bombance à nos dépens parce qu'une fois, par hasard, il a rencontré juste; mais, moi, je vais le mettre à l'épreuve. Si vraiment il est aussi sorcier que lu le dis, je lui donnerais la grosse somme d'argent que tu lui as promise, et même davantage. Mais s'il s'est moqué de nous, il sera pendu haut et court.
Et, prenant un grillon qui, justement, grimpait le long de la cheminée et le cachant entre deux assiettes, il ajouta :
— Qu'on aille me chercher ce fameux sorcier !
Qui fut bien inquiet ? Qui arriva plutôt mort que vif? Notre devin, comme vous le pensez.
— Eh bien ! lui demanda le mari de la dame, toi qui te vantes d'être si grand sorcier, peux-tu seulement me dire ce qu'il y a de caché entre ces deux assiettes?
— Hélas ! hélas ! lit-il la mine toute piteuse et toute déconfite, te voilà pris, mon pauvre Grilhon !
— Par ma foi, s'écria le mari incrédule, ma femme avait raison, et tu es vraiment le plus grand sorcier des temps passés, présents et à venir, reçois donc ce qui t'a été promis.
Et lui ayant donné une grosse bourse toute pleine d'or, il congédia notre Grilhon qui, n'en revenant pas encore d'avoir si merveilleusement réussi dans son audacieuse entreprise, n'eut plus envie de continuer son dangereux métier de sorcier; d'autant plus que sa bourse lui permit de faire bombance jusqu'à la fin de ses / jours.
Une autre version de co même conte recueilli pour nous à Saint-Menges, par M. Lefebvre, instituteur, se termine d'une façon quelque peu gauloise. Lorsque Grilhon quitte le château, tout heureux de sa fortune inespérée, les trois domestiques lui jettent dans la cour un paquet soigneusement enveloppé, lui criant : « Tiens, voilà encore ce que le maître t'envoie. — Répondezlui que je n'en veux pas, riposta Grilhon, quand même ce serait de la m ! »
Et une fois de plus Grilhon avait deviné !
Ce coûte, est-il besoin de le dire, a de nombreux similaires. Citons notamment. : une version bourguignonne, dans Cdnïsset-Carnot, Vocable dijonnais. En Bourgogne, l'expression : Te voilà
pris Grillot est très populaire.. Voir- d'ailleurs : Mignard, Glossaire de l'idiome bourguignon; un conte de la Bresse : Le Devin, etc.
Nous lisons dans Laisnel de la Salle, Croyances et Légendes du centre de la France : c< Toutes les fois qu'un de nos paysans voit quelqu'un ou se voit lui-même en présence de difficultés qu'il juge insurmontables, il a coutume de s'écrier : « Tu es pris Grelet. » Cette exclamation lire son origine d'un vieux conte populaire très goûté dans nos villages et que nous avons rencontré parmi les légendes recueillies en Allemagne par les frères Grimm. Nous allons donner ce récit tel qu'on le répète depuis des siècles dans le- pays. Cette historiette, dans le recueil de Grimm, est intitulée le Docteur universel, et le héros de l'aventure, au lieu de se nommer Grelet, comme en Berry, porte le nom â'Écrëvisse. >< Suit alors le conte berrichon : Le Devin sans le savoir.
JEAN BÊTRI
Il y. avait une fois une femme dont le fils était si bête, mais là, si bête, si bête qu'il était surnommé : Jean Bêtri, ce qui revient à dire, Jean l'imbécile. Ne sachant à quoi l'occuper, l'ayant tout le long du jour sur le dos, sa mère, un beau matin, le prit à part :
— Jean Bêtri, je pars à Charleville où c'est le marché ; pendant mon absence, tu couleras la lessive et, surtout, coule-la de très haut. Ah! j'oubliais, ne manque pas de bien soigner la vache et les autres bêtes. Gagne, au moins, le pain que tu me manges.
Bon! La mère se met en route et Jean Bêtri reste seul à la maison.
— La mère, pensa-t-il, m'a dit : Coule la lessive et surtout coule-la de très haut. Je vais, alors, monter sur le toit et j'y ferai un grand trou par lequel coulera la lessive.
Il monta donc sur le toit avec une hache, fit dans les ardoises et la charpente une grande ouverture et s'apprêtait à couler la lessive quand il aperçut à ras la gouttière une épaisse touffe d'herbe.
— La mère, pensa-t-il, m'a dit : Ne manque pas de bien soigner la vache. Je vais lui faire manger cette herbe. Elle sera contente quand elle aura le ventre plein.
Passer une belle corde au cou de la vache et, tant bien que mal, la bisser sur le toit ne fut pour Jean Bêtri que l'affaire d'un instant. Mais lorsqu'elle put atteindre la touffe d'herbe, la pauvre bête mourait étranglée.
Après ces beaux exploits, Jean eut soif et descendit à la cave. 11 alla droit au tonneau de cidre, ouvrit le robinet, but tout son content et remonta jusqu'à la huche pour y couper un morceau de pain, car la soif lui avait donné faim. Pendant qu'il le mangeait à belles dents, il se rappela qu'ayant oublié de fermer le robinet, tout le cidre avait dû se répandre dans la cave.
— Oh! il ne sera pas perdu pour cela, dit-il, la mère n'a plus de pain, il faut qu'elle en cuise. Je vais faire de la pâte
Et le voilà qui redescend à la cave avec un grand sac de farine qu'il verse dans le cidre. Des mains et des pieds il en fait une belle pâte. Mais, justement au beau milieu de son travail, voilà qu'une oie qui couvait sur les marches de l'escalier, se mit à pousser des « can ! can! can ! » formidables.
— Ah! c'est comme ça, oie, lu me menaces de tout dire à la mère! Attends! Attends!
Et il pril l'oie et lui tordit le cou.
CONTES DIVERS
— Ah! quel malheur ! Ah! quel malheur! s'écria-i-il eu voyant les œufs; si pourtant je ne lui avais pas tordu le cou nous aurions eu, dans huit jours, de jolis petits oisillons. Il faut absolument que je cache les œufs pour que la mère ne s'aperçoive de rien.
Et il s'assit sur les œufs, ce qui lui fit sur le fond de sa culotte la plus belle omelette qui se puisse imaginer.
— Mais, continua-t-il, ce n'est pas tout, il ne faut pas, maintenant, que l'on voie du jaune sur mon pantalon, car la mère devinerait bien que j'ai cassé les œufs.
Il prit alors, pour s'essuyer, un beau paquet de chanvre qu'il gâta, barbouilla et jeta ensuite, après s'en être bien servi, comme une ferloque, dans un coin de la cuisine.
Voilà que la mère revient du marché de Charleville.
— Eh bien ! Jean Bètri, as-tu bien coulé la lessive? As-tu bien soigné la vache et toutes les autres bêtes?
— Oui, la mère !
Et Jean raconta tout ce qui s'était passé.
— Malheureux! Malheureux! tu seras donc toute ta vie un grand imbécile, mon pauvre Jean Bêtri ! Comment veux-tu, maintenant, que je te laisse seul à la maison? C'est alors toi qui iras au prochain marché.
Donc, lorsqu'arriva le prochain marché de Charleville, la mère dit à Jean Bètri :
— Jean Bètri, tu vas aller au marché de Charleville : tu achèteras un cochon, un « trois-pieds, » aussi un fléau et tu loueras une servante.
— C'est bon, la mère, je vais aller au marché de Charleville et j'achèterais un cochon, un trois-pieds, aussi un fléau et je louerai une servante.
Et s'étant répété tout le loug du chemin ce qu'il fallait faire pour être bien suide ne pas se tromper, il arriva au marché de Charleville, sur la place Ducale, où il acheta, tout d'abord, le cochon et le trois-pied.
Il mit le cochon sur la grande route et lui dit :
— Cochon! tu as quatre pattes, moi je n'en ai que deux, tu seras donc plus vite que moi à la maison.
Et il lui indiqua par où il fallait passer.
11 mit aussi le trois-pieds sur la grande route et lui dit*:
— Trois-pieds, tu as trois pieds, tu seras donc plus vite que moi à la maison. Et il lui indiqua, également, par où il fallait passer.
Bien sûr, alors, que le cochon et le trois-pieds iraient tout droit à la maison, il revint au marché pour y acheter le fléau et y louer la servante. Ayant trouvé l'un et l'autre, il passa la fourche du fléau dans le cou de la servante, chargea le tout sur son épaule et s'en retourna joyeux. Arrivé chez lui, il rencontra la mère sur le pas de la porte.
— Eh! bien, garçon, as-tu fait un bon marché? Ou est le cochon? Où est le trois-pieds? Où est le fléau? Où est la servante?
— Comment! la mère, vous n'avez encore vu ui le cochon, ni le trois-pieds? Oh ! les traînards ! Ils se seront, sans doute, arrêtés en route au cabaret. Ils auraient dû, pourtant, marcher plus vite que moi, puisque le cochon a quatre pieds et que le trois-pieds en a trois.
- Malheureux! Malheureux! cria la mère, tu seras doue toujours un imbécile, mon pauvre Jean Bêtri ! Enfin ! où est le fléau?
— Le voici, la mère.
— Bon ! et la servante ?
- Là, couchée par terre. Oh ! la traînarde! Comment peut-elle être fatiguée puisque je l'ai portée tout le temps ?
— Allons! allons, la belle, dit la mère, levez-vous et entrez sans façon! Ne soyez mie honteuse ! Nous sommes de braves gens et vous aurez, ici, tout votre content.
Mais la servante ne bougeait pas plus qu'une souche. Jean et la mère, ayant voulu la relever, virent qu'elle était morte.
— Malheureux! Malheureux! voilà encore un de tes coups! Tu seras donc toujours un imbécile, mon pauvre Jean Bêtri ! Les gendarmes vont arriver et, ils nous prendront pour nous mener en prison.
— N'ayez pas peur, la mère, j'ai une bonne idée. Nous allons asseoir la servante à l'entrée du pont, nous lui mettrons devant elle un panier d'œufs, et si quelqu'un s'arrête pour lui acheter des œufs, nous dirons partout qu'il l'a tuée.
Ils installent donc, aussi bien qu'ils le peuvent, la servante morte à l'entrée du pont, lui mettent un panier d'oeufs sur les genoux et se cachent derrière une grosse pierre.
Passent, justement, un monsieur et sa dame.
— Combien les œufs, marchande?
Pas de réponse !
— Encore une fois combien les œufs, marchande ? Toujours pas de réponse.
— Ah ! tu ne veux pas répondre, grossière !
Et le monsieur donna à la servante une telle poussée qu'il l'envoya, elle et ses œufs, rouler au beau milieu du pont.
— Assassin! assassin! crièrent Jean Bêtri et la mère qui sortirent de leur cachette, nous allons vous faire arrêter par les gendarmes.
— Chut! chut! ne dites rien! Combien voulez-vous pour ne rien dire?
— Au moins cent écus.
— Les voici.
Et Jean Bêtri et sa mère, contents de celte aubaine inespérée, revinrent chez eux laissant ce monsieur et sa dame se débrouiller, comme ils l'entendirent, avec la servante morte.
Huit jours après, la mère dit à Jean Bêtri :
— Jean Bêtri, tu sais que je n'ose pas te laisser seul à la maison et pourtant j'ai de la toile à vendre. Tu vas donc prendre la toile et tu iras la vendre au marché de Charlcville, mais, surtout, ne la vends pas à ces babillards qui n'ont que de belles paroles pour monnaie.
Jean Bêtri part et arrive avec sa toile au marché de Charlcville, sur la place Ducale.
CONTES DIVERS
— Combien la toile, marchand?
— Vous ne l'aurez mie, vous êtes trop babillard.
Et à toute personne qui marchandait, il répondait : « Vous ne l'aurez mie, vous êtes trop babillard, » si bien que le marché prit fin sans qu'il eût vendu sa toile. Tout morfondu il revenait à la maison quand, en route, il se trouva nez à nez avec une belle statue de saint Fiacre, mais si bien faite, si bien faite, à la ligure si parlante que tout le monde l'aurait prise pour un homme en chair et en os.
— Coûte que coûte et fût-il plus babillard que les autres, se dit Jean Bêtri, je lui vendrai ma toile, car la mère ne serait pas contente si je ne la vendais pas. Eh ! l'homme, voulez-vous m'acheter ma toile?
Pas de réponse, comme bien vous pensez.
— Eh! l'homme, encore une fois, voulez-vous m'acheter ma loile? Toujours pas de réponse.
— Ah! par exemple, en voici un qui ne s'usera pas la langue à parler ! C'est bien à lui que je dois vendre ma toile.
Et il la jeta à la tête du saint.
— Eh ! l'homme ! il faut payer maintenant ! Tu ne veux pas répondre, brigand? Tu crois donc que je vais te donner ma toile pour rien, voleur? Tiens ! pour toi !
Et il lui asséna sur la tête un si furieux coup de bâton qu'il la lui fendit en deux. Or, comme cette tête de saint Fiacre était un tronc dans lequel les fidèles déposaient leur obole, tout l'argent qu'elle contenait se répandit sur la route. Jean le ramassa et le porta à sa mère.
— Tenez, la mère, vous serez contente, j'ai vendu la toile un bon prix. Et il lui expliqua ce qui s'était passé.
— Malheureux! Malheureux! Qu'as-tu fait? Tu as tué saint Fiacre : les gendarmes vont arriver el ils te prendront pour te mener en prison.
Elle disait juste, car, au même moment, apparaissaient les gendarmes.
— Bonjour, la mère ! N'avez-vous pas un fils qui se nomme Jean Bêtri?
— Oui, gendarmes.
— Eh bien ! il a cassé saint Fiacre et si d'ici demain il n'a pas remis sur la route, à la même place, un Saint-Fiacre aussi beau, aussi riche, nous viendrons le chercher pour le mener en prison.
— Vous ne ferez pas ça, gendarmes, vous ne ferez pas ça ! Nous connaissons un marchand de saints et nous lui achèterons un beau Saint-Fiacre pour le remettre sur la route.
Faites donc ainsi, la mère, autrement vous et votre fils vous iriez en prison.
Le. lendemain, la mère et Jean Bêtri ne manquèrent pas d'aller acheter un Saint- Fiacre. Ils se mirent en route. Tout justement ils se croisèrent avec le marchand de saints.
— Bonjour, marchand de saints.
— Bonjour la mère, bonjour Jean Bêtri; et où allez-vous?
— Tout droit chez vous pour aller acheter un Saint-Fiacre.
— Je n'en ai pas sur moi, mais nous allons revenir ensemble à la maison et vous en pourrez choisir, car j'ai les plus beaux Saint-Fiacre de tout Charleville.
Ils revinrent donc ensemble et, arrivé devant sa porte, le marchand frappa :
— Toc ! Toc !
— Qui est là?
— C'est moi, ouvrez!
Qui fut bien surprise? La femme du marchand de saints, car, en l'absence de son mari, elle avait fait venir le curé qui, depuis longtemps, attendait impatiemment ce rendez-vous. Ne sachant comment cacher ce galant, elle lui dit :
— Montez vile au grenier, ôtez votre soutane noire et, quand vous serez en chemise, vous vous mettrez en rang avec les autres saints en plâtre, bien fin qui vous reconnaîtra.
Bon ! Jean Bêtri, la mère, le marchand de saints et sa femme montent au grenier pour choisir un beau Saint-Fiacre et voilà que Jean Bêtri tombe en arrêt devant le curé dont la belle prestance et la mine réjouie avaient attiré ses regards.
— Parbleu ! la mère, j'ai trouvé le Saint-Fiacre qu'il nous faut.
Et il toucha l'épaule du curé qui, sans attendre son reste, prit la fuite, à la grande stupéfaction de Jean Bêtri, de sa mère et du marchand de saints.
— Miracle ! Miracle ! s'écria la femme du marchand de saints, notre Saint-Fiacre qui se sauve. Etes-vous donc tous des parpaillots que vous ne puissiez dévisager un saint sans qu'il ne détale! Mais n'ébruitons pas cette affaire, nous passerions pour des païens. Nous allons choisir un autre Saint-Fiacre tout aussi beau.
Et elle vendit elle-même à Jean Bêtri et à sa mère un beau Saint-Fiacre tout doré, qui fut aussitôt remis sur la grande router si bien que les gendarmes n'eurent plus rien à dire.
Lorsqu'arriva le nouveau marché de Cbarleville, la mère dit à Jean Bêtri :
— J'espère que, depuis le temps, tu as dû prendre un peu de raison et que toutes ces histoires qui te sont arrivées ont dû te mettre un peu de plomb dans la cervelle. Ecoute! il faut aller vendre au marché la peau de cette pauvre vache que tu as étranglée en voulant lui faire manger de l'herbe. Elle commence à sentir mauvais et il est l'heure de s'en débarrasser.
— Il faut bien que j'y aille, la mère, dit Jean Bêtri d'assez méchante humeur, car il s'était juré de ne plus faire de commissions.
Il sortit donc en claquant la porte, mais si fort qu'elle lui resta dans les mains.
■ — C'est bien ! je la porterai sur mon dos, avec la peau.
Mais traversant le bois pour se rendre à Charleville, il entendit un grand bruit. Effrayé et toujours sa porte sur le dos, il grimpa sur un arbre. Une fois bien perché, bien en sûreté sur la plus haute branche, il regarda et vit, au pied de l'arbre, des voleurs qui comptaient de l'or, de l'or et encore de l'or. Puis le partage du butin étant fait, ils se mirent à table et mangèrent de beaux poulets dans de belles assiettes.
— Ah ! ils mangent, dit Jean Bêtri, et moi, si je ne me retenais, ce serait tout le contraire.
Car il avait été pris, subitement, d'un si pressant besoin que, malgré qu'il serrât les fesses, il dut lâcher tout le paquet qui tomba dans les assiettes.
— Voilà le bon Dieu qui nous envoie de la bonne moutarde, dirent les voleurs. Ah ! voici encore du vinaigre.
Mais presqu'au même instant qu'il se soulageait de son trop-plein, il laissait
CONTES DIVERS
échapper la porte qui, dégringolant de branche en branche, avec fracas, s'affala bruyamment en pleine table, au beau milieu des voleurs. — Le diable! le diable ! s'écrièrent-ils.
Et ils s'enfuirent à toutes jambes, sans demander leur reste, abandonnant les poulets et aussi leur or. Jean Bètri descendit de l'arbre, mangea tout son saoul, ramassa l'or qu'il mit dans la peau de sa vache et rentra chez lui, plus riche que Crésus, pour toute sa vie.
Car, depuis ce temps, Jean Bètri et sa mère vécurent heureux, contents, à l'abri du besoin et n'eurent plus envie, jamais, ni l'un ni l'autre, d'aller au marché de Charleville.
Ce conte est certainement l'un des plus connus, et les similaires, avec des épisodes plus ou moins variés, sont nombreux. On ne peut que les esquisser à grands traits. La version ardennaise parait être une soudure plus ou moins bien faite de diverses aventures qui arrivent au Jean Bêtri classique, et dont quelques-unes, ici, paraissent appartenir a d'autres contes.
Une variante de ce conte nous est envoyée par l'instituteur de Marquiguy, variante qui se retrouve dans certains autres contes n'ayant aucun caractère local.
La mère a dit à Jean Bétri, son fds : « — Tu soigneras bien les deux cochons, tu sais que l'un est pour Pâques, l'autre pour Noël. » Arrivent deux « traînards » qui, trouvant Jean Bétri seul, lui demandent les cochons. « — Impossible, répond notre imbécile, la mère a dit que l'un était pour Pâques et l'autre pour Noël.» — « Ça tombe bien, répondent les maraudeurs, je me nomme Pâques et mon compagnon Noël. » Jean, alors, leur donne les cochons. Fureur de la mère à son retour. Ils vont à la recherche des voleurs, mais en sortant, Jean ferme si brusquement la porte qu'elle lui reste dans les mains. 11 la charge alors sur ses épaules. Arrive ensuite, plus ou inoins bien soudé au récit et avec les détails scatologiques que l'on sait, l'épisode de l'arbre et des voleurs. Surpris par l'orage, Jean se réfugie dans une cabane pendant que sa mère restée dehors frappe à coups redoublés sur la porte disant à son fds « qu'il tombe des cailloux cornus. »
M. Roiîi.net, instituteur à Pauvres, nous fait aussi connaître encore une variante de cet épisode. Mais dans la version qu'il nous envoie, il y a trois cochons : l'un pour Noël, l'autre pour mardi-gras, le troisième pour Pâques. A la recherche de leurs animaux, ils soulèvent de terre une racine qu'ils croient être la queue d'un cochon. Suit, comme plus haut, le récit de la table qui tombe de l'arbre avec les incidents scatologiques que l'on connaît.
Dans un conte, ou mieux un fragment de conte, recueilli à Francheval : Le curé et le Poirier, un mari surprenant sa femme en tête-à-tête avec le curé, le tue, et très embarrassé de ce cadavre, va le percher sur le poirier de son voisin. Le lendemain, le voisin se réveille, aperçoit le curé sur son poirier : « Ah! voleur! voleur! attends! » Et il lui donne un grand coup de gaule. Le cadavre dégringole : « Malheureux! Malheureux! j'ai tué M. le curé; tu n'en diras rien, n'est-ce pas voisin? » (qui, bien entendu, assistait à cette scène). — « Mon voisin, je te le promets. » Ils creusèrent donc ensemble une fosse, y mirent le curé, et toujours le secret fut bien gardé. — Voir à ce propos dans Luzel : Le Petit Moine et le Grand Moine.
Parmi les très nombreux similaires nous citerons :
Jeanne la Diote, conte breton recueilli par Sébillot, dans lequel nous retrouvons l'épisode du cidre. Jeanne et Brimberiau; Renée et son Seigneur, contes lorrains auxquels a été soudé plus ou moins adroitement l'épisode de la porte et des voleurs. Nous retrouvons d'ailleurs cette mémo aventure dans maiuts contes allemands, tyroliens, anglais, siciliens, italiens, grecs, indiens, etc., etc. Pauçot (conte berrichon recueilli par Carnoy), Pauçot, qui s'est enveloppé dans la peau d'une vache, la laisse tomber d'un arbre, et les voleurs prenant la fuite lui abandonnent d'immenses richesses. Cette variante de la peau de vache se retrouve dans un Conte breton de Luzel; un Conte grec de Legrand.
Mais il serait trop long d'indiquer les variantes. Nous continuerons donc en ne citant seulement que quelques titres : Jean Bête, conte lorrain de Cosquin ; un Conte basque, de Vinson; un Conte russe, de Ralston, où nous retrouvons aussi l'épisode de la statue brisée; Jeanne la Diole. conte breton, de Sébillot; Cadet Cruchon, conte bourguignon; Temps long, conte du Quercy; Jean le Diot, conte breton, de Sébillot; Le Nigaud, conte russe, de Léger; Jean le Fin et Jean le Fou; Comment il arriva malheur à Jean le Diot, contes bretons; Kiot-Jcan le Badaud, conte picard ; Jean le Pec, conte gascon, de Bladé; Jean et Jeanne, conte de la Basse-Bretagne, recueilli par Luzel; Maître Jean l'habile homme et Ambroise le Sot, conte gascon de Cénac-Moncaut ; Pierre i; Badaud, conte picard ; Les Deux Frères sages et fous, conte basque de Cekquand; Jean de Plouberze, conte breton de Luzel; Sachali l'innocent, conte indien cité par Sébillot; Jean le Fou. conte breton de Sébillot; La Mire et le Fils idiot, conte basque de Vinson; Gribouille, conte picard, de Carnoy; et encore dans Carnoy : Pierre Bézilli; Jean-Bête; Comment Kiot-Jean épouse Jacqueline;
dans le Recueil russe d' Affanassieff, cilé par de Gubernatis, nous trouvons aussi un Jean Bêtri qui se nomme Iran Barak (l'idiot); en Italie (voir Marc Monnier, les Contes populaires en Italie) il se nomme r/iatla, r/uicca; chez les Albanais il se nomme guicha, cl guivali en Calabre.
Ce mythe de Jean Bêtri a été tout particulièrement étudié par M. de Gubernatis dans sa Mi/l h ol or/ ie zool og ique.
M. Cosquin cite quelques similaires étrangers trouvés dans le tyrol italien (Schneixer, n° 57); la Toscane (Pitré, n° 32 j ; à Rome (Miss BusKi;,p. 371); dans un conte napolitain (p. 14 de la Revue Giàmbattista Basile); dans un conte sicilien (Pitré, t. 111 p. 1901); dans un conte de la Basse- Autriche où la mère envoie son fils vendre de la toile; dans un conte allemand (Simrock, u° 18); dans un conte souabe (Meier, n° 52) ; dans un conte delà région du Hars supérieur (Proehle, n° Gi)).
Partout ce sont toujours à peu près les mêmes épisodes de la toile à vendre, de la barrique, du cidre qui coule, du saint brisé, de la servante étranglée, de la porte et des voleurs, etc., etc., entourés d'un plus ou moins grand luxe de détails.