LES HABITANTS DE CHATEAU-PORCIEN
Il y avait une fois un curé de Châtcau-Porcien qui, allant à l'église pour y dire sa messe, vit qu'un de ses paroissiens malappris, ou peut-être pressé par le besoin, avait déposé le long du mur certaine chose que l'on a plus communément l'habitude de porter dans l'endroit le plus secret de sa maison.
— Non certes! s'écria le curé, une pareille ordure ne restera pas contre l'église, ce serait une injure faite à Dieu.
Et scandalisé au possible, ne songeant plus à sa messe, il court aussitôt chez le maire, répétant tout le long du chemin :
— Non certes ! ça ne restera pas là ! Non certes ! ça ne restera pas là !
Arrivé, il conte le cas au maire qui, sans perdre une minute, convoque d'urgence tout son conseil municipal au grand complet. On s'installe en séance et, après bien des mais, des si et des car, l'adjoint, qui était la tète forte de l'assemblée, trouve un moyen :
- C'est de tresser une grosse corde en laine et de l'attacher à l'église, car, ajoute-t-il très judicieusement, en tirant sur la corde nous amènerons à nous l'église qui, forcément, se trouvera éloignée de cette saleté.
Voilà donc immédiatement tressée et attachée à l'église cette corde de laine au bout de laquelle tirent, de toutes leurs forces, le maire en tête, puis le curé et tous les gens de bonne volonté sauf l'adjoint qui, sous prétexte de diriger la manœuvre et resté près de l'ordure, la poussait un tantinet avec une pelle chaque fois que les tireurs donnaient une secousse accompagnée de formidables « han ! hari ! ■>
De minute en minute, le curé venait voir à quelle distance de l'église se trouvait le fameux objet et revenait se remettre à la corde, disant :
— Ce n'est pas encore assez loin ! Ce n'est pas encore assez loin !
Et il fit, ainsi, une douzaine de voyages. Or, comme la corde de laine se distendait, laissant croire aux hâleurs qu'ils gagnaient du terrain, et que l'adjoint donnait toujours un coup de pelle à chaque « han! han! » qu'il entendait, le maire jugea que l'église devait être assez reculée pour que la majesté divine fût sauve. Le curé approuva et, sa conscience ainsi mise en repos, il put dire sa messe à laquelle, pour appeler sur eux la bénédiction du ciel, il convia tous les paroissiens de bonne volonté qui l'avaient aidé dans ce nettoyage.
Bien ! Mais ce n'est pas tout, car voilà qu'en rentrant au presbytère et voulant voir l'heure, il lève la tête et aperçoit trois tofflées, ou plants d'herbes, qui avaient poussé sur le clocher, tout en haut, tout en haut.
CONTES DIVERS
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— Non certes, dit-il encore, de plus en plus scandalisé, ces tofflées ne. peuvent rester sur le clocher, le bon Dieu dirait que nous n'avons pas soin de son église.
Et vite de revenir chez le maire, répétant tout le long du chemin :
— Non certes ! ça ne restera pas là ! Non certes ! ça ne restera pas là !
Tout aussitôt, nouvelle convocation du conseil, et l'assemblée ne manqua pas de faire appel aux lumières de l'adjoint qui avait si brillamment dirigé la première opération.
— C'est bien simple, fit l'adjoint, nous allons prendre une vache, nous lui attacherons une corde au cou, nous la lasserons jusqu'à ce qu'elle arrive aux tofllées, assurément qu'elle les mangera et le clocher, alors, deviendra aussi luisant qu'un chaudron bien récuré.
Ainsi dit, ainsi fait et, sans perdre une seconde. Un fermier prête sa vache, on lui passe une corde au cou, puis on la hisse au clocher.
Et plus on la hissait, plus la pauvre bête tirait la langue.
■ — Voyez, voyez la gourmande, criait-on, elle croit déjà tenir les toftïées !
Bref, on la hissa si fort et si bien que la vache mourut étranglée juste lorsqu'elle atteignit ces fameuses tofflées qui désespéraient si fort M. le Curé.
Et c'est ainsi qu'à Château, autrefois, les habitants trouvèrent le moyen de rendre leur église digne de Dieu.
On disait autrefois — et même encore de nos jours — « les Fous de Château, » les habitants de Château ayant toujours passé, niais . on ne sait vraiment à quel titre, pour être les Béotiens des Ardennes. Nombreuses sont les historiettes que l'on raconte dans le pays sur ces pauvres « fous. » Par exemple :
— Quand Château fut assiégé « au moyen-àge, par un seigneur voisin (?), » les habitants, ne trouvant pas de verrou pour fermer la porte des remparts donnant accès dans la ville, remplacèrent le verrou par une carotte qu'un cochon ne tarda pas à manger. Naturellement, les ennemis entrèrent. C'est depuis cette époque, sans doute, que l'ut sculpté sur la porte, aujourd'hui à la mairie, un cochon mangeant une carotte.
— Les habitants de Château s'obstinent à faire passer de front, à l'entrée du pont, une grosse poutre; ils ne savent comment s'y prendre et n'ont l'idée de la faire passer en l'obliquant que lorsqu'ils voient un oiseau portant eu long un brin de paille pour faire sou nid.
— On vient de dire aux habitants de Château qu'une baleine remonte la rivière. Ils courent et voient en effet une grosse bête à la surface de l'eau. Avec force harpons et force cordes, ils la retirent : celte baleine n'était qu'un baudet noyé depuis cinq jours.
— On leur dit encore qu'il ne faut pas manquer de recevoir en grande pompe I'évèquc, attendu à Château pour la confirmation. Se conformant à ces recommandations, ils mettent toutes leurs pompes dehors et aspergent consciencieusement monseigneur, ne sachant que penser d'une telle réception.
— Une fois, un habitant de Château va faire boire son âne à la rivière, et justement la lune se reflétait dans l'eau. Passe un nuage qui la cache. — •< Ah! tu as mangé la lune! dit le brave homme; attends! attends! « Et il tue son àne.
— Il y avait à Château de l'eau très mauvaise à boire, mais par contre il y avait à Saiut- Fergeux un puits où l'eau était excellente. Voulant s'en rendre compte, les habitants de Château envoient un des leurs au fond du puits et, pour qu'il y puisse descendre, ils se tiennent l'un l'autre par la main. Mais l'un d'eux ayant lâché pour cracher dans ses deux mains, voulant ainsi et ainsi se donner plus de force, voilà tous nos gens qui dégringolent dans le puits.
— Une année, la récolte fut très mauvaise, et les habitants de Château décidèrent qu'il fallait se plaindre à Dieu. Mais comment arriver jusqu'à lui ? Pour atteindre le ciel, ils imaginèrent de mettre l'un sur l'autre tous les tonneaux du pays et envoyèrent en haut de cet échafaudage le plus éloquent de la bande. Mais, justement, il manquait un tonneau pour toucher le ciel; aussi, l'orateur fut-il obligé de redescendre avec un discours rentré, n'ayant pu, faute d'un tonneau, porter, à Dieu les doléances de ses concitoyens, bien qu'on eût proposé de prendre le tonneau de dessous pour le mettre dessus.
— Un habitant de Château, très avare, a besoin d'une caisse; mais, pour qu'on ne le vole pas, pour qu'on mette bien le bois qu'il a demandé, il fait faire cette caisse sous ses yeux, dans sa maison. La caisse terminée, elle était si large qu'elle ne put jamais sortir par la porte, et il fallut, pour qu'elle pût passer, démolir tout le devant de la maison.
— C'est encore un habitant de Château qui veut aller chercher la lune au fond d'un puits, la prenant pour un fromage blanc.
A Barby, même anecdote pour la vache étranglée, seulement, la tofflée d'herbe est remplacée par un coquelicot et l'adjoint par un passant qui dit : « Vous croyez que l'église change de place parce que votre corde de laine s'étire? N'est-il pas plus simple d'enlever l'ordure avec un balai et une pelle? » Et c'est ce qu'il fait, à la grande stupéfaction des habitants, qui n'avaient pas trouvé ce moyen.
Mais faut-il allonger cette nomenclature et ces historiettes ? A titre de spécimen, no suffisent-elles pas ? Aussi bien, nous les retrouvons à peu près les mêmes dans maints endroits en France : à Libourne, par exemple, à Brive-la-Gaillarde, à Pont-à-Mousson, à Garpentras et surtout — très gentiment racontées par M. Victor Brunet — à Villedieu-les-Poëles, dans la Manche. — Voir Revue des Traditions populaires, années 1887-1888, Carxoy : Littérature orale de la Picardie, aux aventures de Gribouille; un conte du Bas-Languedoc : Je mange la lime; — Les Anes de Beaune, dans Ciievulot de la Palue ; Contes populaires, de Sébillot, etc., etc.
On peut consulter aussi le Blason populaire de France, par Gaidoz et S é billot. Dans ce volume, la majeure partie de ces histoires sont mises sur le compte des habitants de Saint-Maixeut. La Berne des Traditions (septembre 1887) en attribue quelques-unes aux Malinois et aux Hasseltois. Les habitants d'un village, dont le nom nous échappe, sur la rive droite du Léman, ont été surnommés « les Étrangle-Taureau » parce que, eux aussi, ils hissèrent un bœuf jusqu'au sommet du clocher pour lui faire manger de l'herbe.
Dans la Bévue des Traditions, numéro de mars 1890, nous trouvons cette « facétie wallonne : » Les gens de Veson, pour mieux jouer à la balle, veulent reculer leur église. Après avoir consullé le plus intelligent du village, qui « avait failli faire ses études pour être avocat, » il est décidé qu'on va se mettre à l'ouvrage. Chacun ôte sa veste, et les vêtements sont posés en tas, à dix mètres, juste, du mur de l'église. Puis, tous s'areboutent contre l'église et la poussent à qui mieux mieux. Vers midi, repos; mais au moment de reprendre le travail, on s'aperçoit que l'église a reculé de deux mètres. Un Tournaisien malicieux avait déplacé d'autant les vestes, base de la mesure à prendre.
Voir, d'ailleurs, entre autres similaires sur cette église qui se déplace, ou mieux que l'on déplace si facilement, voir aussi sur cette plaisanterie de la vache ou de la chèvre qu'on étrangle en la hissant jusqu'au clocher pour lui faire manger une touffe d'herbe, le très amusant petit volume de notre confrère Victor Brunet : Blason populaire de Villedieu-les-Poëles, par le compère Jean de la Cloche; A l'Enclume, Sourdinopolis, 1888 : XVIII et XIX, Vne église déplacée; V, La Vache du Sourdin.