LE CURÉ D'ARDENNE
Il y avait une fois un cure que Ton appelait le curé d'Ardenne. Ne sachant pas lire, il ne pouvait se servir de calendrier pour distinguer le dimanche des autres jours de la semaine, aussi ne disait-il sa messe que lorsque sa poule avait pondu sept œufs. Or, il arriva qu'un beau matin le maître d'école lui vola un œuf, et la semaine, ainsi, se trouva rognée d'un jour.
Le curé étant allé, le soir, voir sa poule au poulailler, pensa :
— Je n'ai eu jusqu'à présent que cinq œufs, c'est donc demain samedi. Et, tout tranquillement, il rentra au presbytère.
Le lendemain, il se leva et, en se chaussant, il vit qu'à l'un de ses souliers le talon s'en allait en lambeaux. Comme il était quelque peu cordonnier, il prit son soulier et se mit en train de le ressemeler. Mais à peine avait-il assujetti son ligneul qu'entra dans sa chambre sa gouvernante, tout essoufflée :
— Monsieur le curé ! monsieur le curé ! Vous n'y pensez donc pas? Travailler un dimanche ! Auriez-vous oublié que c'est péché mortel ?
— Comment ! travailler un dimanche. . . Vous êtes folle, gouvernante.
- Fou vous-même ! Au lieu de ressemeler votre soulier, allez donc dire votre messe : il y a beau temps qu'elle est sonnée. Tous vos paroissiens s'impatientent ! C'est un scandale !
— C'est alors, fit le curé, que ma poule n'aura pondu que six œufs.
Et, en toute bâte, il s'habilla, se chaussa de son unique paire de souliers qu'il
CONTES DIVERS
était en train de raccommoder, passa son surplis et d'un bond fut à l'église où déjà tout le monde attendait, chacun assis ou debout à sa place.
Il entra. Par contenance, comme pour s'excuser d'un pareil relard, il donna, onctueusement, une bénédiction des mieux conditionnées et se dirigea vers le chœur.
— Oh! oh! dit une vieille dévote à sa voisine qui avait le nez enfoncé dans son paroissien, M. le curé vient de son poulailler : voyez donc le grand brin de paille qui traîne à son soulier.
Et pour débarrasser son pasteur de cet appendice qu'elle jugeait contraire à la dignité sacerdotale, notre dévote mit le pied sur ce brin de paille. Mais c'était le ligneul que le curé n'avait pas eu le temps de couper, si bien qu'arrêté tout brusque dans sa marche, il alla donner du nez sur les dalles et, par dessus lui, l'officieuse dévote.
Qui fut penaud ? Le curé d'Ardenne et aussi la brave femme. Mais enfin, s'étant relevés l'un l'autre tant bien que mal, le pasteur put dire sa messe qu'il expédia à la diable, car toutes ces aventures lui avaient singulièrement troublé l'esprit.
La messe terminée, le curé d'Ardenne avise le maître d'école.
— Parbleu, maître d'école, j'ai bien besoin, aujourd'hui, de me distraire. Ma tête est tout à l'envers. Voulez-vous que nous allions passer l'après-midi chez la cousine? Nous mangerons un morceau chez elle, c'est une fine gueule, et, vrai, vous ne regretterez pas cette petite promenade.
■ — Ça va, curé.
Bun ! Ils parlent d'un pied léger, le maître d'école, en homme de précaution, ayant eu soin de fourrer dans la poche de sa veste à quartiers de lard une énorme michette. Mais ne voilà-t-il pas qu'en route éclate un orage épouvantable : éclairs, tonnerre, pluie, rien n'y manquait. Heureusement que, fort à propos, nos deux voyageurs rencontrent un hangar abritant du foin. Ils s'y réfugient. Or, pour passer le temps, le maître d'école prit sa michette et la grignota, mais en se cacbant et le plus doucement qu'il lui fût possible.
Il sembla pourtant, au curé, entendre un bruit de mâchoires.
— Que mangez-vous donc, maître d'école ?
— Un peu de foin ! Il faut bien faire quelque chose.
— Singulière nourriture ! . . . Mais si j'en essayais, pour faire quelque chose, moi aussi !
Or, il pensa étouffer, tant il en fourra une grosse poignée dans sa bouche, et criait d'une voix étranglée :
— Maître d'école ! maître d'école ! ça ne veut pas passer!
Il finit cependant par l'avaler et, entre deux éclaircies, on se remit en route. Ils arrivèrent chez la cousine juste au moment où sonnait le dernier coup de vêpres. Ne voulant pas manquer l'office, elle desservait en toute hâte.
— Ah ! vous voilà, dit-elle, les voyant entrer, ah ! vous voilà ! Avez-vous pensé qu'à cause de vous je manquerais vêpres?
Et elle sortit les laissant bien interloqués d'une telle réception. Ils s'assirent et revenus de celte alerte :
— Maître d'école, dit le curé, sauvez-vous que j'enrage de faim ?
— Et moi donc ! répondit avec une feinte mauvaise humeur le maître d'écolo qui avait le ventre plein. Est-ce là une réception digne de chrétiens comme nous? La jolie promenade vraiment si, au bout, il faut mourir de faim, surtout quand rien ne doit manquer dans la maison.
— Ça, c'est vrai ! car la cousine est une fine gueule. Cherchons, maître d'école.
— Cherchons, curé.
Mais, après avoir mis tout sens dessus dessous, vidé buffets, tiroirs et gardemanger, ils ne trouvèrent que des restes : aussi, le curé faisait-il une mine plus longue que d'ici à Charleville.
— Voyez-vous, curé, la cousine a tout mangé. Mais je crois avoir vu dans le grenier un sac plein de farine. Ventre affamé, vous le savez, n'a pas d'oreilles, et à la guerre comme à la guerre ! Allons prendre la farine, nous saurons bien faire un gâteau.
Voilà donc la farine versée dans une cuve pleine d'eau et le curé d'Ardenne, la manche retroussée, le bras nu, pétrissant cette farine. Au même moment revient la cousine portant un gros pâté bien chaud, bien doré, bien garni de viande.
— J'ai acheté ça pour vous, curé, et aussi pour vous, maître d'école. Vous devez avoir faim : allons, à table ! à table !
Le maître d'école fit honneur au pâté dont il s'octroya de larges tranches, mais le pauvre curé ayant caché dans les poches de sa soutane ses mains blanches de farine qu'il n'osait montrer, ne sut que répéter tant que dura le repas :
— Merci bien, cousine! merci bien! mais vraiment, je n'ai pas faim. J'ai fort bien déjeuné, ce matin, au presbytère, et j'ai même, par surcroit, mangé en route. N'est-ce pas, maître d'école ?
— Ça, c'est vrai ! et tellement mangé qu'il a fallu lui retirer la nourriture de la bouche pour l'empêcher d'étouffer.
Quand on eut fini de bien boire et de bien manger — sauf le curé d'Ardenne, comme vous voyez, — chacun s'en alla dans son lit.
Mais voilà qu'au beau milieu de la nuit, le curé réveillle le maître d'école qui ronflait à briser les carreaux.
— Maître d'école ! maître d'école ! J'enrage de faim ! Je n'y peux plus tenir. Il faut que je me lève pour aller manger le restant du pâté. Savez-vous où l'a mis la cousine ?
— Oui ! sur l'évier; mais marchez bien doucement, bien doucement, car il ne serait pas convenable qu'il fût dit, si quelqu'un s'éveillait, qu'un curé a été si gourmand que de se lever pour manger.
— Vous avez raison, je ne mettrai pas de souliers et je vais marcher si doucement, si doucement, que personne ne m'entendra.
Il se leva donc, mangea le restant du pâté et, pour se laver les mains, les plongea à même dans une cruche pleine d'eau ; mais ses mains ayant gonflé, il ne put les en sortir.
CONTES DIVERS
— Mailre d'école ! maître d'école ! Je suis pris, je ne peux pas retirer mes mains de la cruche.
— C'est pourtant bien simple ! Allez dans la chambre à côté, vous y verrez une grosse pierre blanche. Tapez dessus, de toutes vos forces, avec la cruche, elle se cassera et vous dégagerez vos mains.
— (l'est pourtant vrai, maître d'école, voilà une bonne idée, répondit le curé qui passa dans la chambre à côté et de toutes ses forces asséna un coup de cruche sur une surface blanche qu'il put distinguer, malgré l'obscurité de la nuit.
— Ah ! ah ! je suis morte ! je suis morte ! j'ai la tète fendue ! je suis tout en sang ! s'écria douloureusement la bonne.
Car cette surface blanche n'était que le drap du lit dans lequel dormait cette pauvre fille que le curé venait d'assommer
Ici a l'ait défaut la mémoire de .M. Bruge-Lemaître de qui nous tenons ce conte, très populaire dans les Ardennes, du temps de son enfance, il y a environ une soixantaine d'années. 11 est vrai que ce conte peut s'allonger indéfiniment, suivant l'imagination du couleur qui fait arriver plus ou moins d'aventures à ce pauvre curé d'Ardenne, toujours victime du maître d'école.