LE CURÉ DE BULSON
Il y avait une fois — au siècle dernier — un certain abbé Gilbert, curé de liulson, prompt à la réplique et joyeux vivant. Aussi, ses réparties, ses bons tours, ont-ils mérité dans les légendes ardennaises une place tout exceptionnelle. Le petit village en a été comme immortalisé, si bien que de nos jours on dit encore en langage courant : « Fou ou gai comme le curé de Bulson. »
Juché, au beau milieu d'un sol ingrat, sur une colline haute de trois cents mètres et, alors, comme à l'écart des hameaux voisins, Bulson en ce- temps-là — et les temps n'ont guère changé depuis — n'avait d'autre ressource que l'exploitation de ses nombreuses carrières de pierre de taille. Or, à cette époque, c'est-àdire vers l'an 1700, on ne bâtissait guère dans le pays d'alentour, et la misère des Bulsonais, obligés de se croiser les bras tout le long du jour, était passée en proverbe. Le maître d'école tout particulièrement, car il lui fallait faire figure, ne savait à quel saint se vouer pour, du premier janvier à la Saint Sylvestre, joindre tant bien que mal les deux bouts; alors en même temps qu'il enseignait « la Croix-de-par-Dieu, » ce qui revient à dire l'alphabet, il était à la fois chantre, bedeau, fossoyeur, voire même barbier, pensant à part lui qu'il n'y a pas de sots métiers, mais seulement de sottes gens.
C'est ce que pensait aussi l'abbé Gilbert, un Ardennais pur sang d'Arlaisele-Vivier que son évèque avait perché sur ces hauteurs de Bulson comme l'oiseau sur la branche la plus élevée. Dans ce village où l'on ne connaissait qu'à peu près de réputation l'agriculture et ses produits, la dîme l'apportait à peine, à peine, de quoi faire maigre en Carême. Aussi, sa messe expédiée, notre curé poussait-il, de ses bras vigoureux, le soc d'une charrue ou même gardait-il les cochons, ne pensant pas mal agir, puisqu'on cela, répétait-il à ses ouailles, il imitait le pape Sixte-Quint qui, lui aussi, fut un grand gardeur de pourceaux devant l'Eternel, négligeant d'ajouter que c'était avant la tiare.
Mais le bruit de ces singulières occupations arriva jusqu'à Pévêché et, jugeant qu'elles n'étaient rien moins qu'ecclésiastiques, l'évéque, un beau matin, se dit :
— Il faut, enfin, que j'aille voir ce fameux curé de Bulson et que je lui lave la tète comme il le mérite.
Il part donc de Reims, arrive au pied de la colline, la grimpe pour monter jusqu'à Bulson, mais, au beau milieu de son ascension, ne voilà-t-il pas qu'il rencontre le curé, ayant, justement ce jour-là, troqué sa soutane contre un costume de porcber et gardant une bonne douzaine, et plus, de ces animaux si chers à saint Antoine.
— Brave homme, lui dit l'évéque, vous êtes de Bulson ?
— Oui, monseigneur!
— Et connaissez-vous votre curé ?
— Si je le connais! bon Dieu du ciel, si je le connais! C'est mon plus proche voisin. Oh! un bien brave homme, je vous l'assure! Voulez-vous que je coure le chercher? Cela vous dispensera de monter jusqu'au village.
— Volontiers !
■ — Oui, mais un service en vaut un autre, monseigneur, aussi me feriez-vous plaisir, pendant ce temps-là, de garder mes cochons et de les tenir à l'œil, car s'ils s'échappaient il ne serait plus possible de les rattraper !
Et voilà donc notre curé qui, laissant ses bêtes à l'évéque peu habitué à pareil troupeau, encore qu'il fût pasteur, grimpe vite, vite, jusqu'à Bulson et reparaît une demi-beure après, la mine radieuse, la démarche assurée et une soutane toute flambante neuve.
— Mais, Dieu me pardonne, curé, dit l'évéque, je vous reconnais! n'êtes-vous pas mon porcher de tout à l'heure ?
— Eh bien oui, monseigneur, c'est moi ! Mais pouvez-vous me reprocher ce que fit autrefois Sixte-Quint?- Pouvez-vous me reprocher ce que vous venez de faire vous-même ? Et si noblesse oblige, nécessité n'oblige-t-elle pas encore davantage ?
— J'en tiens ! répondit l'évéque. Je vois, curé, que vous avez la langue bien pendue et plus d'un tour dans votre sac, mais patience ! peut-être, un jour ou l'autre, n'aurez-vous pas le dernier mot.
Et il redescendit la colline, plus vite qu'il ne l'avait montée, cela va sans dire, n'ayant même pas voulu aller jusqu'au presbytère pour s'y reposer.
Or, contrairement à ce qu'il pensait, l'évéque, comme vous allez le voir, n'eut pas le dernier mot.
Ayant encore une fois entendu parler des faits et gestes de son curé, il se dit :
— Je vais revenir à Bulson, et celle fois mon curé ne s'en tirera pas avec une plaisanterie.
El voilà donc l'évéque, décidé à ne s'en pas laisser conter, qui arrive, sans s'être arrêté en roule, jusqu'à Bulson.
— Toc ! loc !
Il entre au presbytère.
— Bonjour, curé !
— Bonjour, monseigneur!
— Eh bien ! j'en ai appris de belles sur votre compte !
; — Oh ! monseigneur, fit le curé, prenant une mine penaude et bête à plaisir, si vous connaissiez mes paroissiens, peut-être jugeriez-vous, avec moi, qu'ils sont fous et n'attacheriez-vous aucune importance à leurs sottes histoires!
— Fous, vos paroissiens !
— Fous, oui, monseigneur, fous, comme je vous l'assure, et si vous vouliez bien assister demain à la messe que je chanterai en votre honneur, point ne me sera besoin de vous en dire davantage.
— Soit, curé, je resterai !
Mais le curé avait son idée. Le lendemain, lorsque les derniers trois coups de la messe eurent sonné et que tous les fidèles furent entrés à l'église, il arriva, suivi de son évêque. Armé de son goupillon, il traverse la foule, bénissant par-ci, bénissant par-là, n'oubliant personne; mais comme il avait soin, à chaque aspersion, de tremper son goupillon dans de l'eau brûlante, tous ceux qui recevaient ces gouttes cuisantes faisaient des grimaces, des contorsions horribles, si bien que l'évêque se dit :
— Ces gens-là sont tous fous et je plains mon pauvre curé de Bulson de les avoir pour ouailles! Quant à moi, je ne resterai pas ici une minute de plus.
Et il partit sans vouloir en entendre ni, surtout, en voir davantage.
Qui fut content encore une fois? Ce fut notre curé ! Et comme ses paroissiens s'étonnaient de cette fuite si subite de l'évêque, il monta en chaire et, d'un air courroucé :
— Ah! vous pouvez vous vanter de votre conduite, mes très chers frères! Comment ! lorsqu'il nous fait l'honneur de venir nous voir et nous apporter la bonne parole, vous recevez monseigneur en lui faisant des grimaces. J'en serai, toute ma vie, honteux pour vous, et que répondrai-je à Dieu quand, paraissant à son tribunal, il me demandera : « Expliquez-moi donc, curé, pourquoi vos paroissiens ont chassé leur évêque? » Songez à ma confusion, et ne serai-je pas obligé de répondre : « Seigneur! seigneur! bêtes vous me les aviez donnés, bêtes je les ai gardés, bêles je les ai laissés ! »
Il faut d'ailleurs vous apprendre que notre curé avait une façon toute particulière de prêcher, s'élevant, parfois, jusqu'à cette éloquence fruste et pourtant si vraie de ces hommes incultes que le fabuliste comparait aux paysans du Danube, et, parfois aussi, mystifiant les auditeurs par des phrases sans queue ni tête, sans rime ni raison, par des « carabistouillcs, » en un mot, comme l'on dit en langage ardennais.
A chaque première communion, il avait pour coutume de prononcer une homélie quelconque absolument à la « va comme je te pousse, » au hasard de l'inspiration. Aussi, une fois, les Sedanais, en bons voisins, étaient-ils venus à l'église avec l'intention bien arrêtée de rire aux dépens du prédicateur.
Mais notre homme n'était pas de ces hommes que l'on prend sans vert.
Le moment arrivé, il monte donc en chaire.
— Mes très chers frères, dit-il, je suis un peu fatigué ce matin et il me serait
impossible de prêcher, mais soyez sans crainte, vous ne perdrez rien de la parole de Dieu parlant par la bouche du plus humble, du dernier de ses serviteurs, car ce soir, à vêpres, je vous ferai le sermon habituel, comme le veut, d'ailleurs, la grande solennité que nous célébrons en ce jour.
Bon ! voilà donc nos Sedanais qui, ne voulant pas « avoir fait corvée, » sont obligés de passer toute la matinée, toute l'après-midi à Bulson et de s'y ennuyer ferme, je vous l'assure. Enfin vêpres sont dites et notre curé va prêcher. 11 monte alors en chaire et les Sedanais de penser, à part eux : « Tout vient à point à qui sait attendre : nous allons donc rire un brin. »
— Mes très chers frères, dit le curé, vous savez tous, mais peut-être les étrangers qui sont ici ne le savent-ils pas, que les trois premiers jours de la semaine sont lundi, mardi, mercredi. Quant au jeudi, c'est jour de congé et vos enfants le connaissent bien, car, ce jour-là, ils ne vont pas à l'école. Rappelez-vous que le lendemain vendredi vous ne devez pas manger de viande, et qu'enfin le samedi c'est jour de marché à Donchery. In sœcula sccculorum, amen !
Et depuis ce jour, les Sedanais ne s'avisèrent plus de venir à'Bulson entendre prêcher M. le Curé.
Une fois, ce fut lui qui alla à Reims voir son évèquc. Il arrive à l'aube et insiste tant et si bien qu'il est introduit dans la chambre épiscopalc.
— Ah! c'est encore ce « traînard » de curé! Je n'aurai donc toujours qu'à m 'occuper de vous ! Que m'a-t-on raconté encore? que vous aviez une bonne d'âge peu canonique.
— C'est vrai, monseigneur, mais elle est bien sage, bien honnête, et bien tout, et surtout bien prévenante, car, sachant que je venais vous voir, elle m'a dit : « Surtout, curé, ne manquez pas de dire bien des choses de ma part à la bonne de monseigneur de Beims. »
- Elle me connaît donc! s'écria une belle jeune fille qui, rejetant les draps, sortit en chemise du lit de l'évèque.
Une année, il était encore à l'évêêbé, car, malgré toutes les mauvaises raisons qu'il lui donnait, tous les mauvais tours qu'il lui jouait, l'évèque ne gardait pas rancune à son curé; bien mieux, il l'aimait par dessus tous les autres, le sachant intelligent, actif et jamais embarrassé pour se tirer d'un mauvais pas.
A cette époque, quand on n'était pas assez riche pour avoir carrosse, on voyageait à pied, aussi mitre pauvre curé était-il arrivé très fatigué à levèché, et justement l'évèque était à table en train de faire bombance avec ses trois vicaires. Jamais, de mémoire de curé, on n'avait vu table si bien garnie de plats appétissants et de bouteilles pansues.
- Ah ! vous voici, mon brave curé de Bulson, avez-vous encore quelque peccadille sur la conscience? Que dit-on de nouveau dans votre paroisse?
— Rien, monseigneur !
— Comment, curé, rien! Ce n'est pas Dieu possible que vous arriviez ici sans avoir quelque chose à me conter!
— Eh bien donc, monseigneur, je venais vous apprendre que la vache à Ghoisy, qui n'a que quatre « tettes, » a fait cinq veaux.
CONTES DIVERS
— C'est singulier ! reprit l'évêque. Et que fait le cinquième veau quand les quatre autres tettent ?
— C'est tout simple, monseigneur, il regarde faire les autres.
— Vite! vite! qu'on mette un couvert à ce cher curé de Bulson, dit l'évêque qui comprit la leçon.
Lorsqu'il mourut, il alla tout droit en paradis, et justement saint Pierre, son trousseau de clefs à la main, l'attendait depuis quelques instants.
— Entre, entre, mon brave curé, lui dit-il, et passe vite, car si tu nous donnais le temps de consulter le grand livre, peut-être serions-nous forcés de t'envoyer faire un petit temps de purgatoire.
Le curé se dépêcha donc d'entrer, mais, à peine dans le paradis, le voilà pris d'un de ces besoins pressants qui veulent être tout aussitôt satisfaits.
— Saint Pierre, saint Pierre, demanda-t-il en se tenant le ventre, où sont les lieux du paradis?
— Les lieux ! Tu plaisantes ! C'est ici comme en plein champ sur terre, pose-loi où tu voudras! Tiens! va là-bas dans ce coin, personne ne te dérangera ni ne te verra.
Le curé courut vite à l'endroit désigné et se mit en posture, mais, tout effaré, il se releva subitement.
— Saint Pierre ! saint Pierre ! cria-t-il, je suis juste au-dessus de Bulson et tout ça va tomber sur mes anciens paroissiens.
— Vas-y tout de même, répondit saint Pierre, ils t'ont assez emm. . . pendant ta vie pour qu'à ton tour tu les emm. . . un peu après ta mort.
Dans tous les pays de France existe, ou a existé, un curé qu'on fait le héros d'aventures plus ou moins légendaires et, aussi, plus ou moins grivoises. Dans les Ardennes, cet honneur est réservé à certain curé de Bulson, l'abbé Gilbert, qui vivait au dix-huitième siècle. Entre autres légendes traditionnelles dites sur son compte, nous avons choisi, pour spécimen, celles qui nous ont paru les moins triviales, disons le mot, les moins graveleuses et aussi les plus authentiques, car souvent, lorsqu'un joyeux Ardennais a, inter pocula, un conte égrillard ou même scatologique à placer — entre autres l'épisode de Yeponrje, — il le fait endosser au fameux curé de Bulson.
Le « curé de Buzancy » a, également, sa petite célébrité dans les Ardennes. Au beau milieu d'un sermon pathétique, il s'écrie : « Feu du ciel, descendez sur ces pécheurs! » Et du plafond jaillissent de grandes flammes. Tout le monde de s'effrayer, de tomber à genoux, implorant la miséricorde divine. Très content de son effet, le curé continue son sermon et termine encore une éloquente sortie par un triomphant : « Feu du ciel, descendez sur ces pécheurs !» — « Je. n'ai plus d'étoupe, monsieur le curé ! » lui crie le bedeau qui, caché dans les combles, faisait jaillir ces flammes divines à travers les interstices du plafond.
Un autre curé ardennais — d'après un conte recueilli à Saint-Mengcs par M. Lefebvre, instituteur — attend son évëque et veut lui prouver sa science en commençant son sermon par une belle sentence latine qu'ensuite il développera en trois points. Mais hélas! il ne connaît pas un traître mot de latin. 11 va trouver l'instituteur et lui dit : « Comment sortir d'embarras ? — Rien de plus simple, venez avec moi et ne manquez pas de bien retenir tout ce que je vous dirai. » Ils sortent donc et à peine avaient-ils fait cent mètres qu'ils voient à terre deux os en croix. « Os sur os, monsieur le curé, dit l'instituteur; retenez bien cela. >< Plus loin, c'est une vieille femme portant une hotte : << Misère en dos, » reprend l'iustituteur. Peu après, ils se croisent avec sept femmes dont l'une a eu le nez mangé par une maladie honteuse. « Parfait ! s'écrie l'instituteur, voici six nez, sept culs; retenez bien ces mots, monsieur le curé... <• Us rencontrent un homme portant un raquenart, espèce de râteau, et ils rentrent enfin chez eux après avoir passé un pont d'où s'exhale une odeur épouvantable. « Pont puart ! répète l'instituteur, pont puart ! retenez bien, monsieur le curé. » Or, le lendemain, montant en chaire, M. le curé commence ainsi son sermon : « Aies très chers frères, comme dit le psalmiste : Os sur os misère m dos six nez sept culs raquenart pont puart. » Et comme tantôt il enflait la voix, tantôt il la mo/Aérait, appuyant sur certains mots, glissant sur certains autres, pour rendre sa prononciation tout à fait
inintelligible, l'évêque, croyant n'avoir pas bien entendu, mais en tout cas n'ayant eu l'oreille frappée par aucune désinence française, de s'écrier : « Qui donc disait que mon curé ne connaissait pas le latin ? . . . Mais c'est un grand savant ! » Et il fut si fort épris de cette belle science de son curé qu'il lui donna un poste d'avancement.
D'ailleurs, les Ardennais auraient tort de croire que leur fameux curé de Bulson, et aussi de Buzancy, sont les héros d'aventures uniques. Nous rencontrons, en effet, à peu près dans tous les endroits de la France, un même curé qui a la langue aussi bien pendue que l'esprit fertile. En Gascogne, par exemple, ces bons tours sont attribués au « curé de Lagarde. »
Le curé de Lagarde prêche sur le jugement dernier. Il reproche à ses paroissiens leur mauvaise conduite et termine ainsi son sermon : « Curé de Lagarde, qu'as-tu fait de tes ouailles ? Et moi, je répondrai : Bon Dieu, bêtes vous me les avez données, bêtes je vous les rends. »
L'apologue de la vache qui a cinq veaux ét seulement quatre mamelles se raconte aussi un peu partout, et nous retrouvons encore en Gascogne l'histoire de l'eau bénite chaude.
L'archevêque d'Auch vient dans un petit village, bien décidé à réprimander son curé. 11 s'arrange pour faire verser dans le bénitier un grand chaudron d'eau bouillante. L'évêque se brûle les mains et pousse des cris de douleur. « Vous le voyez, monseigneur, voici les gens avec qui je dois vivre pour vous obéir. — Mon ami, répond l'évêque, ton martyre va finir. Je te fais curé de l'Isle-Jourdain. Et vous, méchants paroissiens, vous n'aurez pas de sitôt un autre curé. »
Il est curieux de constater — voir Marc Monnier : Les Contes populaires en Italie — qu'un conte milanais est absolument semblable. Un évêque, qui va réprimander son curé, se brûle la main en la plongeant dans un bénitier rempli d'eau bouillante.