LE RENARD ET L'ÉCUREUIL
Il y avait une fois un renard qui, battant la forêt pour trouver son dîner, rencontra un écureuil. « Voilà qui me ferait un fameux repas, pensa-t-il, mais il est léger et saute de branches en brandies, comment l'attraper? » Cependant, en renard rusé qu'il était, il eut bien vite trouvé son idée.
— Ecureuil! écureuil! lui cria-t-il, j'ai fort connu ton père et, ma foi, il était beaucoup plus leste que toi. Il ne sautait pas, lui, de branches en branches, mais d'arbres en arbres. En saurais-tu faire autant ?
— Si mon père sautait d'arbres en arbres, répondit l'écureuil, pourquoi ne sauterais-je pas comme lui?
Il prit donc son élan, fit un bond, manqua l'arbre et vint s'abattre juste devant le renard qui lui mit la patte sur les reins.
— Ecureuil ! lu vas me servir de dîner.
— Soit! puisque je me suis laissé prendre, mais sais-tu que, moi aussi, j'ai connu ton père et qu'il se serait bien gardé de manger sans, auparavant, avoir fait le signe de croix.
— Ça c'est juste, répondit le renard, et si mon père faisait le signe de croix avant de manger, je dois, moi aussi, le faire.
Et il leva la patte pour se signer, mais au même moment l'écureuil fit un bond de côté, s'élança sur un arbre et, perché sur une branche, regardant le renard tout dépité, tout confus de s'être laissé si sottement prendre :
— Dine, maintenant, ami renard, lui dit-il.
Dans maints contes similaires, les oiseaux, les animaux ravisseurs laissent sottement échapper leur proie, soit en ouvrant le bec ou la gueule, soit en levant la patte.
Faut-il rappeler la fable du Renard et du Corbeau qui ouvre un large bec et laisse tomber sa proie ? Au nombre de ces similaires qui abondent, nous choisirons ce joli petit conte gascon :
LE RENARD ET LE COQ " Un jour, les gens d'un village criaient : « — Le renard emporte le coq de Jean de Lartiguc.
« — Renard, dit le coq, réponds-leur : Canailles, qu'est-ce que cela vous fout ? « — Canailles, dit le renard, qu'est-ce que cela vous fout? « Mais tandis qu'il ouvrait la bouche, le coq s'envola chez Jean Larligue. « — Ah! dit le renard tout confus d'un pareil affront, j'aimerais mieux avoir perdu la queue.
<• Juste, à ce moment, un homme du village lança un grand coup de volant au renard et lui coupa la queue ras du cul.
« — Quel est donc ce pays! criait le renard en décampant; il n'y a pas moyen d'y parler pour rire! » (Bladk : Contes populaires de la Gascogne.)
Cë conte a d'ailleurs une origine des plus anciennes et nous en trouvons déjà la trace dans un fabliau de Marie de France : treizième siècle. Nous le reproduisons pour qu'on le puisse comparer aux version ardennaise et gasconne. Nous en modernisons l'orlographc :
" On raconte qu'un coq était à s'ébattre sur un fumier. Près de lui vint un renard qui l'enjola de douces paroles.
« — Sire, dit-il, que vous êtes gentil! Jamais je ne vis plus bel oiseau. Tu as surtout line voix sonore; jamais oiseau ne chanta mieux, si ce n'est ton père que je connus autrefois. 11 est vrai qu'il fermait les yeux en chantant.
« Oh ! puis-je ainsi faire, dit le coq qui bat des ailes et ferme les yeux pour rendre son chant plus mélodieux.
« A l'instant le renard s'élance, le saisit et va droit, vers la forêt. Il passe par un champ où chiens et bergers se mettent à sa poursuite; malheur à lui s'il les laisse approcher. « — Va, dit le coq, crie-leur : Ce coq est à moi, vous n'en aurez rien !
Le renard veut parler en toute hâte, mais il lâche ce coq qui s'envole sur le haut d'un arbre. Le renard stupéfait et confus s'arrête, se tenant pour joué et mystifié d'avoir été aiusi engeigné par le coq. Aussi, plein de colère et de rage, il s'écria :
« — Maudite soit la bouche qui parle lorsqu'elle devrait se taire !
« — Maudit soit, répondit le coq, l'œil qui se ferme lorsqu'il devrait veiller.
« Moralité. — Ainsi, Seigneur, voit-on agir les fous et la plupart des hommes. Ils parlent quand ils devraient se taire et se taisent quand ils devraient parler. »
Cette fable de Marie de France, que l'on retrouve dans le Roman du Renard, a servi de thème à Chancer pour l'un de ses plus jolis Contes de Canterbury.