POULETTE ET COCO
Il y avait une fois un coq qui s'appelait Coco. Sa femme était la plus jolie poulette qui fut au monde. Ils s'aimaient si tendrement, faisaient si bon ménage, qu'on les citait dans toutes les basses-cours comme de véritables modèles d'époux assortis. Mais, hélas ! y a-t-il rien, sous le soleil, qui puisse se vanter de durer éternellement ? Aussi, ce bonheur sans égal prit-il fin, un jour néfaste, par la mort de la pauvre petite poulette.
Vous peindre le désespoir de Coco dans cette douloureuse circonstance ne donnerait qu'une idée bien incomplète de ce qu'il était en réalité. Ce jour là, lorsqu'il ne put enfin douter du malheur qui le frappait, il sortit de son poulailler, la crête basse en signe de deuil, pleurant et poussant des cocoriko si lamentables, qu'ils eussent attendri le roc le plus dur.
— Ah ! gémissait-il,
Ah ! Poulette est morte !
Coco s'en pleure.
Or, comme il s'était perché sur le plus haut des chariots que le fermier avait remisés dans la basse-cour, ce fut ce chariot qui, le premier, entendit la plainte de Coco et, comme il avait le cœur sensible et compatissant, il voulut partager l'immense douleur qui arrachait ces lamentations à son ami. Il lui demanda donc le sujet de son infortune.
— Ah ! gémit le coq,'
Ah ! Poulette est morte !
Coco's'en pleure.
— Et le char s'en recule... continua le chariot qui, en effet, roula à reculons.
Un fumier, un énorme fumier put seul l'arrêter et, le voyant si conlristé, lui en demanda la raison.
- Eh! mais, heau char, lui dit-il, pourquoi donc êtes-vous si affligé?
— Ah ! gémit le char,
Ah ! Poulette est morte !
Coco s'en pleure, Le char s'en recule.
— Et le fumier s'en fume... continua le fumier, car, paraît-il, les fumiers n'ont pas d'autre manière de faire voir combien ils sont chagrins.
Or, une haie qui verdoyait au fond de la basse cour, le voyant si con triste', lui en demanda la raison.
— Pourquoi, beau fumier, êtes-vous donc si affligé ?
— Ah ! gémit le fumier,
Ah ! Poulette est moiie !
Coco s'en pleure, Le char s'en recule, Fumier s'en fume.
— Et la haie s'en découpe. . . continua la haie qui, tout à coup, laissa voir un loup qui s'abritait derrière ses branches et ses feuillages.
— Eh ! mais, belle haie, lui demanda-t-il, pourquoi donc vous découpez-vous ainsi ? pourquoi donc êtes-vous si affligée ?
— Ah ! gémit la haie,
Ali ! Poulette est morte !
Coco s'en pleure, Le char s'en recule, Fumier s'en fume, La haie s'en découpe.
— Et le loup s'en gambade. . . continua le loup, prenant sa campousse dans la direction de la fontaine.
— Eh ! mais, beau loup, lui demanda la fontaine, qui te cause une si grande peur ? qu'as-tu donc à courir si vite ?
— Ah ! gémit le loup,
Ah ! Poulette est morte !
Coco s'en pleure, Le char s'en recule, Fumier s'en fume, La haie s'en découpe, Le loup s'en gambade.
— Et fcl fontaine s'éclit. . . continua la fontaine.
Or, la montagne qui, depuis que le monde était monde, se mirait dans les eaux de cette fontaine, ne voyant plus qu'un fond de cailloux couvert d'une fange épaisse, demanda :
— Eh! mais, belle fontaine, pourquoi donc t'éclis-tu ainsi? Que t'es-t-il arrivé et quel est ton grand chagrin ?
CONTES DIVERS. 4.">7
— Ali ! gémit la fontaine,
Ah ! Poulette est moi te '.
Coco s'en pleure, Le char s'en recule, Fumier s'en l'unie, La haie s'en découpe, Le loup s'en gambade, La fontaine s'éclit.
— Et la montagne s'affaisse. . . continua la montagne d'une voix de tonnerre. Or, nne grande forêt couronnait la montagne. Sentant la terre lui manquer
sous les pieds, elle pensa qu'un feu souterrain en avait miné la base et demanda à la montagne :
— Eh ! mais, belle montagne, pourquoi donc t'affaisses-tu ainsi ?
— Ah ! gémit la montagne,
Ah ! Poulette est morte !
Coco s'en pleure, Le char s'en recule, Fumier s'en l'urne, La haie s'en découpe, Le loup s'en gambade, La fontaine s'éclit, La montagne s'affaisse.
— Et la forêt s'enfonce. . . continua lamentablement la forêt.
Et l'on ne sait trop où se serait arrêtée cette immense manifestation de douleur causée par la mort de Poulette, si un génie bienfaisant, prenant en pitié le grand chagrin de Coco et craignant que la nature entière, bouleversée, ne s'effondrât dans un effroyable cataclysme, n'avait ressuscité Poulette pour la rendre à son cher Coco.
Ils vécurent ensuite de longues années, heureux et contents et eurent beaucoup de jolies petites poulettes noires et blanches.
Nous a été conté par M. Bruge-Liîmaitre, d'Attigny.
M. Robinet, instituteur à Pauvres, nous envoie de ce conte une version, mais sans fin, qu'il tient de sa grand'mère.
La voici en abrégé :
Coq et poulette voot cueillir des fraises. Le cop en remplit son panier et dit à la poulette :
— Je m'en vais, viens-tu avec moi ?
— Nou, répond poulette, je ne m'en irai que lorsque mon pot sera plein.
Le coq part tout seul. .Mais poulette avait gardé la clef de la maison, si Lien que, pour rentrer, il dut passer par la cheminée, puis il tomba dans l'eau bouillante, et quand revint la poulette, elle trouva le coq mort ébouillanté.
Elle s'en alla pleurant et rencontra le chien,
— Qu'as-tu poulette, pourquoi pleures-tu ?
— llélas ! le coq est mort et la poulette pleure !
Le chien se mit à aboyer et, continuant son chemin, il rencontra le loup.
— Qu'as-tu. chien ?
— Le coq est mort, poulette pleure et moi j'aboie.
Et le loup de se sauver en poussant des hurlements affreux. Il se réfugia dans le bois qui, l'entendant hurler ainsi, lui dit :
— Loup, pourquoi hurles-tu ?
— Hélas ! le coq est mort, la poulette pleure, le chien aboie et moi je hurle. Sur quoi le bois se déracine; il rencontra la fontaine qui lui dit :
— Qu'est-ce que tu as bois, que tu te» déracines?
— Le. coq est mort, la poulette pleure, le chien aboie, le loup hurle et moi je me déracine. Voilà la fontaine qui se trouble. Peu de temps après, le domestique vint faire boire ses chevaux; voyant la fontaine trouble, il lui dit :
— Fontaine, pourquoi te troubles-tu?
— Le coq est mort,, la poulette pleure, le chieii aboie, le loup hurle, le bois se déracine et moi je me trouble.
Le domestique tue ses chevaux. La servante arrive et lui dit :
— Domestique, que fais-tu?
— Hélas ! le coq est mort, la poulette pleure, le chien aboie, le loup hurle, le bois se déracine, la fontaine se trouble et moi je tue les chevaux.
La servante tue ses vaches. La dame arrive et dit :
— Que faites-vous servante? pourquoi tuez-vous les vaches ?
— Le coq est mort, la poulette pleure, le chien aboie, le loup hurle, le bois se déracine, la fontaine se trouble, le domestique tue les chevaux et moi je tue vos vaches.
La dame casse les assiettes. Le patron arrive et dit :
— Que faites-vous, ma femme, et pourquoi cassez-vous les assiettes ?
— Le coq est mort, la poulette pleure, le chien aboie, le loup hurle, le bois se déracine, la fontaine se trouble, le domestique tue ses chevaux, la servante tue les vaches et moi je casse les assiettes.
Ce que voyant, le patron découvre la maison
Et là s'arrête brusquement ce conte que l'imagination plus ou moins fertile de nos anciens conteurs ardenuais pouvait faire continuer encore longtemps. Mais les souvenirs de M. Robinet,, qui l'entendit narrer dans son enfance, ne vont pas plus loin que l'épisode de la maison découverte.