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LE LOUP, LE LIÈVRE ET LE RENARD

Il y avait une fois un loup, un renard et un lièvre qui vivaient ensemble les meilleurs amis du monde. Or, ils furent engagés un beau jour par une fermière pour essarter ses champs où l'on devait semer du seigle. Mais voilà que, tout à coup, alors qu'ils étaient au plus fort de leur travail, une voix semble appeler, de loin :

— Renard ! renard !

— C'est singulier, dirent le loup et le lièvre, où donc est passé l'ami renard et qui l'appelle ainsi ?

Au même instant le renard sortait de derrière une haie qui longeait l'un des champs que l'.on essartait.

— Je sais ce que c'est ! on a besoin de moi à la ferme, j'y cours.

Et maître renard de détaler au plus vite. Or, il faut vous dire que notre rusé compère avait remarqué que la fermière mettait le matin, dans la huche, un gros yjlat de crème pour le repas du soir et il avait imaginé de s'appeler lui-même, voulant faire croire à ses compagnons qu'on le demandait à la ferme. Et, comme ce jour-là, tout le monde, bêtes et gens, travaillait aux champs, le renard eut beau jeu : il se régala tout à son aise et rejoignit ensuite ses amis, le lièvre et le loup.

— Eh bien, renard, dit le loup, pourquoi donc avait-on besoin de toi à la ferme?

— C'était pour être le parrain d'un enfant qui vient de naître.

— Ah ! Et quel nom lui as-tu donné?

— Entamé.

— Yoilà un singulier nom, pensèrent, mais sans rien dire, le lièvre et le loup. Deux ou trois heures après la même voix se faisait encore entendre.

— Renard ! renard !

— J'y vais, j'y vais, cria le renard, sortant encore de derrière la même haie. Kl il courut jusqu'à la ferme où il fit une nouvelle visite au plat de crème.

— Eh bien, renard, dit le loup, quand il fut revenu, pourquoi donc avait-on besoin de toi à la ferme?

— Encore un enfant qui vient de naître et l'on m'avait appelé pour être parrain.

CONTES DIVERS

— Ah ! et quel nom lui as-tu donné?

— A moitié.

— Voilà un singulier nom, pensèrent, mais sans rien dire, le lièvre et le loup. Tous trois ils se remettent au travail, mais au moment où la journée allait finir,

voilà que le renard est appelé une troisième fois. Il détale de toute la vitesse de ses jambes et revient une demi-heure après.

— Eh bien, renard, dit le loup, pourquoi donc avait-on besoin de toi à la ferme?

— Encore un nouveau baptême et, cette fois, j'ai appelé l'enfant Reléché.

— Voilà un singulier nom, pensèrent, mais sans rien dire, le lièvre et le loup.

Puis la journée étant terminée, loup, renard et lièvre, retournèrent, de compagnie, à la ferme pour se faire payer. Ils trouvèrent la fermière qui, les deux poings sur les hanches et bien décidée à ne s'en pas laisser conter, attendaient nos trois gaillards sur le pas de sa porte.

— Notre journée est terminée, fermière, dit le renard qui était le beau parleur de la bande, nous venons nous faire payer.

— Vous payer! Je veux, auparavant, savoir qui a mangé mon plat de crème?

— Oh ! ce n'est pas moi, s'empressa de dire le renard!

— Ni moi, dit le loup, mais c'est peut-être bien le lièvre !

— Moi ! fit le lièvre, et comment l'aurais-je mangé? De toute la journée je n'ai pas quitté le champ et, d'ailleurs, voyez mon ventre, si j'avais mangé le plat de crème, l'aurais-je si plat?

— Ça c'est vrai, dit la fermière, mais comme je veux absolument tirer l'affaire au clair, vous allez, tous les trois, l'un après l'autre, sauter par-dessus cette barrière.

— Soit, dit le lièvre, qui, le premier, d'un bond, franchit la barrière.

— A mon tour, dit le loup, qui la franchit, lui aussi, très lestement.

Le renard prit son élan et sauta, mais comme son ventre plein de crème l'avait alourdi, il s'embrocha bel et -bien sur les pieux pointus qui formaient la barrière.

— Ah! traînard, s'écria la fermière, c'est donc toi qui a mangé ma crème! Et, sans pitié, elle l'acheva à coups de bâton.

Dans une autre version de ce même conte recueilli pour nous à Saint-Menges par M. Lefebvre, instituteur, le renard qui a tout mangé va se « satisfaire dans le lit du loup. » Le matin, comme le loup paraissait, le renard lui crie : « Eh bien, loup, ne te mettras-tu pas au travail. Oh! comme ça pue! >< — « Que veux-tu, dit le loup, assez piteusement, j'ai ch.. dans mon lit. » — « Oh! le salaud! » Et allant comme par hasard au pot de beurre qu'il avait dévoré la veille. « Ça ne m'étonne pas, tu as tout mangé, vilain goinfre, comment passerons-nous l'hiver? » — « liais je n'ai rien mangé! » — « Allons donc, si tu ne t'étais pas tant empli, aurais-tu ch.. dans le lit? >< Et de guerre lasse, le loup finit par dire : « Soit, j'ai mangé le beurre. »

Même conte en Gascogne : Le renard et le loup voyagent, ensemble et trouvent un pot de miel, ils le cachent, mais le renard, sous prétexte d'aller servir de parrain, quitte le loup à trois reprises différentes en disant qu'il a donné aux trois nouveaux nés les noms de : Entamé, A moitié, Achevé, puis il part, faisant une recommandation au loup : celle de déterrer le pot de miel et de lui garder sa part. Même affabulation dans le conte lorrain : Le Loup et le Renard. Ils ont déniché un pot de beurre qu'ils cachent au fond d'un bois pour quand sera venu l'hiver. Mais le renard se trouve également appelé à trois baptêmes et a donné à ses filleuls les noms de. Commencement, la Moitié, J'à-vnu s'eu, c'est-à-dire j'ai vu le cul, le fond du pot. Puis il a soin de casser le pot, 'de l'entourer de souris mortes, de limaces pour dire ensuite au loup : « Ces maudits animaux nous ont mangé notre pot de beurre. » Mais le conte se poursuit, le loup et le renard s'associent, pour chercher fortune et, après mille aventures dans lesquelles il est toujours dupe, le loup trouve moyen de se faire bàtonner jusqu'à ce que mort s'ensuive !

Ce conte, tantôt à deux ou à trois personnages, est un peu le même dans tous les pays : Dans le Forey, le renard appelle ses prétendus tilleuls : quart-mindzol (mange), meto-midzot, hit-

midzot. Dans l'Arjége il est appelé : commensâdet (commencé), mieohet (moitié), aenbadet (achevé) ; dans un conte espagnol : empezili (commencé), mitadili (moitié), acabili (achevé); dans un conte créole cité par Loys-Bruyères (contes de ta Grande-Bretagne) : koumasman (commencement), mitan (milieu), finichon (fin); àa.uaVis.kve,jesguacoua (jusqu'au cou), jesquamia (jusqu'à moitié), jesquaqui (jusqu'au fond); dans un conte de la Bresse : Le Renard de Bassieu et le Loup d'IIotone, c'est : entame, moitié, fin. etc.. etc. Voir également un conte, franc-comtois, Le Loup et le Renard.

Dans sa Mythologie zoologique, M. de Gubernatis cite quelques similaires d'après les Contes russes d'Affanassieff. Le renard mange le miel appartenant au loup, puis il accuse le loup de l'avoir mangé lui-môme. Le loup propose de s'en rapporter au jugement de Dieu. Ils conviennent d'aller ensemble s'exposer au soleil et celui qui suintera le miel sera le vrai coupable. Ils se couchent donc au soleil, mais le loup s'endort et le renard le couvre d'une couche de miel. A son réveil il est obligé de se reconnaître coupable. Dans un autre conte d'Affanasicff, l'affabulation est la même que daus le conte lorrain, c'est-à-dire que le loup et le renard, après avoir vidé leur différend à propos de ce fameux pot de miel, vont ensuite à la pèche.

Dans un conte russe, un gâteau merveilleux s'échappe de la maison d'un vieillard et va rôder de côté et d'autre. 11 trouve le loup, le lièvre et le renard qui veulent tous le manger. Il chante sou histoire au loup et au lièvre assez naïfs pour le croire, mais le renard ne s'y laisse pas prendre et le mange sous les yeux même de ses compagnons penauds.

Une autre fois, (c'est toujours un conte russe), au milieu de la nuit, le ren'ard se prétend appelé pour aller servir de médecin-accoucheur à la lapine, sort et va manger le beurre que le loup avait soigneusement caché.

La version ardennaise de ce conte du loup et du renard est une des plus courtes ; en tout cas, elle se distingue des similaires en ce que la friandise — pot de beurre ou de miel — n'est pas trouvée fortuitement mais cachée par la fermière dont ces animaux sont, pour ainsi dire, les « valets de ferme, » et par surcroit, elle paraît avoir une conclusion qui lui est absolument personnelle ; car nous n'avons pas, ailleurs, rencontré semblable façon do punir le renard de sa gourmandise. Cependant un conte recueilli en Kabylie, par Rivière nous donne à peu près le même dénouement. Voici ce conte qui est très court. 11 est curieux de le rapprocher du conte ardennais :

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