LE LOUP, LE RENARD, LE COQ ET LA POULE
Il y avait une fois un loup de Francheval qui se mit en route, de grand matin, pour aller à la foire de Carignan. Sur le chemin de Pouru-Saint-Remy, il rencontra un renard qui lui demanda :
— Loup, où vas-tu '.'
— Je vais à la foire de Carignan. Viens-tu avec moi ?
— Rien volontiers.
Et les voilà cheminant de compagnie. Mais, quelques instants après, ils rencontrèrent un coq qui leur demanda :
— Où allez-vous donc, loup et renard ?
- Nniis allons à la foire de Carignan. Viens-tu avec nous?
— Bien volontiers.
El les voilà partis tous trois ensemble. Quelques pas plus loin, ils rencontrèrent une poule. Pour aller au bref, même demande, même réponse, et tous quatre cheminèrent comme les meilleurs amis du monde, car en ce temps-là, probablement, les renards ne mangeaient pas encore, ou ne mangeaient plus les poules.
Un peu avant d'entrer dans le village, le renard, qui était beau parleur, interpella ses compagnons.
— ■ Ce n'est pas tout d'aller à la foire de Carignan, il faut, au moins, y acheter quelque chose, sans quoi nous passerions pour des meurl-de-faim n'ayant ni sous ni mailles. Toi, la poule, qu'achèteras-tu ?
— Une image d'un sou, répondit la poule.
— Et toi, coq, continua le renard, qu'achèleras-tu ?
— J'achèterai un pot.
— Et toi, loup, qu'achèteras-tu ?
— Peut-être rien, répondit le loup; je vais surtout à la foire pour m'y promener. Mais toi-même, renard, que penses-tu acheter ?
— Ça, c'est mon secret !
Devisant ainsi, ils arrivèrent à Carignan, se promenèrent sur la foire de long en large et y firent leurs emplettes. La poule acheta son image d'un sou, le coq son pot, le renard des clous et des planches, mais le loup, comme il l'avait dit, n'acheta rien du tout, ce qui ne lui fut pas difficile, car, même en fouillant au plus profond de sa poche, il n'y aurait su trouver un rouge liard. Ils reprirent tous quatre alors le chemin de Pouru-Sainl-Remy. Mais le renard, qui était certainement le plus malin de la bande, s'approchant du coq et de la poule, leur dit tout bas :
— Méliez-vous du loup : il n'a rien acheté, pas même un petit bonhomme de pain d'épice, et cependant il doit mourir de faim, car voilà bientôt deux jours qu'il rôde à travers bois cherchant quelque chose à se mettre sous la dent. Le mieux serait, pour nous, de le laisser en roule. Qui oserait répondre de sa peau avec un aussi dangereux compagnon !
— Tu as raison, renard, il faut perdre le loup.
El ils firent tant et si bien, en prenant des détours, des petits sentiers où le loup, plus grand, ne pouvait passer, qu'ils le laissèrent fort empêtré dans les broussailles et purent ainsi le perdre. Ils s'en allaient donc contents et bien rassurés quand, tout à coup : — pata ta! pata ta ! pata ta ! — c'était maître loup qui arrivait à fond de train, grinçant des dents et les yeux rouges de colère.
— Oh! il ne me fait pas peur, avec ses grands airs, dit la poule, je vais me cacher sous mon image, il ne me verra pas.
— Et moi, j'ai encore moins peur, dit le coq, je vais me cacher sous mon pot, bien malin s'il me trouve !
Le renard, lui, ne souffla mot, mais vite, vile, vite construisit avec ses planches une petite maisonnette, clouant par-ci, clouant par-là, ayant soin de faire sortir en dehors les pointes de ses clous qui étaient longs, solides et bien effilés. Pendant ce temps, le loup était arrivé près de la poule. Pensant que le plus petit vent suffirait à emporter l'image qui l'abritait, il se campa les pattes écartées, braqua son derrière ei prout ! prout ! puift ! puift !
— Pète et vesse, pète et vesse, Ma maison est épaisse.
dit la poule en ricanant. Mais le loup péta et vessa si fortk que l'image s'envola-et
que la poule tomba dans la gueule du loup. En une bouchée il la happa et courut au coq. Il se campa les pattes écartées, braqua son derrière sur le pot et prout ! prout ! puift ! puift !
— Pète et vesse, pète et vesse, Ma maison est épaisse.
chanta le coq. Mais le loup péta etvessa si fort que le pot fut renversé et que le coq tomba dans sa gueule. En une bouchée il le happa et courut au renard qui l'attendait solidement abrité. Le loup, comme il l'avait fait pour la poule et le coq, se campa les pattes écartées, braqua son derrière et prout ! prout ! puift ! puift ! Mais la maison ne bougea pas. Furieux, alors, il lui donna de son arrière-train une poussée si furieuse qu'il en resta cloué du coup. Aussitôt, maître renard sortit, tourna, retourna autour du loup, se moquant de lui, riant aux éclats et s'en alla, enfin, le laissant, malgré ses gémissements et ses supplications, si solidement cloué que vous le verriez, encore aujourd'hui, tout au haut de la côte de Pouru-Saint- Remy... à moins, cependant, que vous ne préfériez me croire que d'y aller voir.
Coûte recueilli à Fraucheval.
Pour les animaux qui s'embrochent ou s'enferrent aux clous d'une porte, nous rapporterons seulement — bien que les similaires soient nombreux — deux coules gascons du recueil de Bladé : le conte de Jeanne et la Petite Oie.
Dans le conte de Jeanne, le loup a formé le projet de manger le chat, la petite oie et la poulette, qui, à force de ruses, parviennent à éviter la dent du loup. Le chat imagine un jour d'acheter un plein sac de lames de couteaux, de pointes de fer et de culs de bouteilles, et il en hérisse la porte de leur logement commun. Le loup vient frapper, et, comme on ne lui ouvrait pas, il s'élança contre la porte pour la briser d'un coup de derrière. Mais il retomba tout eu sang, blessé par les lames de couteaux, les pointes de fer et les culs de bouteilles.
« — Aïe ! aïe ! aïe ! au secours ! aïe ! aïe ! aïe !
« Sur le toit de l'étable, le chat, la poulette et la petite oie s'ësclaffaient de rire. « — Aïe ! aïe ! aïe ! au secours ! aïe ! aïe ! aïe ! « — Qu'as-tu, pauvre loup? qu'as-tu ?
« — Au secours, mes amis, au secours ! « Et la inàle bête creva. »
Dans le conte suivant, c'est la petite oie qui s'embroche à moitié en allant frapper chez Porc-Piugou. Voici la fin du récit :
« — Pan ! pan !
« — Qui est là ?
« — Ami ! Ouvre, Porc-Pingou.
« — Passez votre chemin, je n'ouvre pas. « — Écoute, Porc-Piugou, gare à ta porte !
o Tarit je tournerai, « Tant je tournerai, « Je foutrai un coup de cul et je te l'abattrai.
« — Passez votre chemin, je n'ouvre pas...
« Alors la petite oie donna un grand coup de cul contre la porte. Mais la porte était solide et garnie, en dehors, de longues pointes de fer. Aussi la petite oie perdit-elle toute envie de recommencer ...»