LA CHÈVRE ET LE LOUP
Il y avait une fois un paysan qui habitait, à l'entrée d'un bois, une cabane couverte de chaume. Il avait quatre petits garçons, et possédait pour tout bien une belle chèvre blanche qui s'appelait Lisette, mais blanche comme la neige et dont les poils étaient plus doux que la soie. Il eût été impossible de trouver chèvre plus aimante, et plus gaie. Elle passait tout son temps à jouer avec ces petits garçons, ne cessant de les lécher pour leur faire, ainsi, de bonnes caresses, et, le soir, elle s'e laissait traire tant de lait, qu'il y en avait toujours à la maison plus qu'il n'en fallait.
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Le matin venu, chacun des petits garçons, mettant son. dîner dans son sac, menait, à son tour, la chèvre dans les hois et ne revenait que le soir, quand elle avait bien mangé, bien gambadé, bien grimpé sur les talus ou sur les rochers. Mais, ils ne manquaient jamais de lui dire.
— Allons ! Lisette! mange à ta faim et amuse-toi à ton contentement.
Or, un jour, le plus jeune des quatre petits garçons, ayant mené la chèvre au bois, ne s'inquiéta pas d'elle, comme d'habitude. Il la laissa manger et gambader comme elle le voulut sans lui faire une caresse, sans lui dire un mot aimable, et passa son temps à monter sur les arbres pour y chercher des nids, à cueillir des fleurs, à courir après les papillons. Lorsqu'arriva le soir et qu'il fallut revenir à la maison, il rejoignit la chèvre et lui dit :
— Allons, Lisette! il faut rentrer. T'es-tu bien amusée? As-tu bien mangé ? Es-tu ronde?
— J'ai, répondit la chèvre, des broutons plein mes escarpillons, des escarpillons plein mes broutons, des laitissons plein mes cornes et des bruyères plein mes pattes.
Ils se mirent en roule, pourtant, et arrivèrent à la maison où le père les attendait.
— Eh bien, Lisette, lui demanda-t-il à son tour, es-tu ronde?
— Je suis plate comme une latte, répondit la chèvre.
— Comment donc as-tu employé ta journée, mon fds?
— J'ai mené Lisette dans un endroit où les herbes étaient plus hautes que moi, je ne l'ai plus vue et, alors, j'ai grimpé sur les arbres pour chercher des nids, j'ai cueilli des fleurs et j'ai couru après les papillons.
— Malheureux ! tu t'es amusé et Lisette n'a pas mangé ! Tu retourneras demain au bois, et si Lisette ne revient pas ronde, je te tuerai !
Le lendemain le pauvre petit garçon alla au bois avec Lisette et, cette fois, il se garda bien de grimper sur les arbres pour chercher des nids, de cueillir des fleurs et de courir après les papillons. Au contraire, il veilla sur la chèvre, prenant soin qu'elle mangeât son content et gambadât à son plaisir. Lorsqu'arriva le soir et qu'il fallut revenir à la maison, il lui dit comme il lui avait dit la veille :
— Allons, Lisette! il faut rentrer. T'es-tu bien amusée? As-tu bien mangé? Es-tu ronde?
— J'ai, répondit la chèvre, des broutons plein mes escarpillons, des escarpillons plein mes broutons, des laitissons plein mes cornes et des bruyères plein mes pattes.
Ils se mirent en route, pourtant, et arrivèrent à la maison ou le père les attendait.
— Eh bien, Lisette, demanda-t-il, es-tu ronde?
— Je suis plate comme une latte, répondit la chèvre.
— Malheureux enfant! reprit le père, tu t'es amusé au lieu de faire manger Lisette.
Et, prenant sa hache, il le tua, comme il l'avait promis. Le lendemain, le père dit au deuxième de ses fils :
— Tu vas mener Lisette au bois, et si le soir elle n'a pas mangé à sa faim, je te tuerai.
Or,- quand le soir arriva et que la chèvre revint à la maison avec le petit garçon, elle répondit au père qui lui demandait : « Es-tu ronde, Lisette? •> :
— Je suis plate comme une latte.
Le père, alors, fit encore comme il l'avait promis, il prit sa hache et tua l'enfant.
El pour aller au bref, il tua ainsi, successivement, ses deux autres fils qui allèrent, l'un après l'autre, mener la chèvre au bois, Lisette ayant encore fait, les deux soirs qui suivirent, la même réponse.
Le père se dit alors :
— J'ai tué mes quatre garçons, c'est donc moi qui dois conduire Lisette au bois.
Il partit avec elle, de grand malin, la laissa tout le long du jour manger à sa faim, gambader à son plaisir et, lorsq n'arriva le soir, il lui demanda :
— Eh bien, Lisette, es-tu ronde?
— Je suis plate comme une latte !
Que faire? La chèvre avait bien mangé et cependant elle répondait encore la même chose ! Alors, pour se punir d'avoir si vite tué ses quatre fils, sans même chercher à savoir si Lisette n'avait pas menti, il prit sa hache et se tua.
Lisette revint donc seule à la maison où elle fut maîtresse à partir de ce moment et, quelque temps après, elle eut des chevreaux. Un jour, ayant besoin d'aller à la ville voisine chercher des provisions, elle dit à ses biquets :
— Je suis obligée d'aller à la ville, mais, surtout , méfiez-vous du loup. Si vous entendez frapper à la porte vous crierez : « Patte blanche au trou, merette, » et si vous voyez une patte blanche au trou vous ouvrirez ; si c'est une patte noire, gardez vous bien d'ouvrir.
Bon ! voilà la chèvre partie. Or le loup, qui l'avait vu se mettre en route, attendit quelques instants, puis, quand il la supposa assez éloignée, il courut à la maison et frappa à la porte :
— Toc! toc! Ouvrez, c'est moi, dit-il, imitant la chèvre et d'une voix qu'il essaya de rendre aussi douce que possible.
— Patte blanche au trou, merette, crièrent ensemble les chevreaux.
Sans se méfier, le loup passa sa patte dans le trou, mais comme elle était noire, l'un des chevreaux prit une hache et l'abattit. Hurlant de douleur, le loup se sauva et courut trouver une vieille rebouteuse qui demeurait de l'autre côté de la forêt. En geignant, en pleurant plus fort que jamais, il lui montra son moignon, racontant qu'il s'était laissé prendre au piège et qu'il n'avait pu s'échapper qu'en sacrifiant tout le bout de sa patte. La rehouteuse le crut, le pansa et enveloppa sa blessure d'un beau linge bien blanc, bien blanc. Le loup eut alors une idée.
— Voilà, pensa-t-il, que j'ai une jolie patte blanche comme la chèvre, je vais revenir trouver les chevreaux et, cette fois, ils seront bien lins s'ils me reconnaissent !
11 revient donc à la maison, malgré sa douleur, arrive et frappe à la porte : - Toc ! toc ! Ouvrez, c'est moi, dit-il encore, imitant la chèvre, et d'une voix qu'il essaya de rendre aussi douce que possible.
— Patte blanche au trou, merette, crièrent ensemble les chevreaux.
Cette fois, ayant passé par le trou le linge blanc qui enveloppait le bout de sa patte coupée, les biquets crurent que c'était leur mère et ouvrirent sans défiance. Le loup entra, se jeta sur eux et les mangea l'un après l'autre.
Un moment après arrivait la chèvre. Trouvant la gueule du loup rouge de sang et ne voyant pas ses chevreaux qui avaient l'habitude de gambader autour d'elle, pour manifester leur joie, quand elle revenait de voyage, elle devina bien que le
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loup les avait mangés. Mais, dissimulant sa douleur, elle fit aussi bonne contenance qu'elle put, même elle prit un visage gracieux.
— Ah! vous voilà donc, voisin ! Quel bon vent vous amène?
— J'étais en promenade et, passant devant chez vous, je me suis dit : Si j'entrais voir comment se porte ma bonne voisine la chèvre!
— Ça, c'est une bonne idée et vous avez d'autant mieux fait de venir que, justement, je rapporte de la ville une bonne galette, et, si je ne vous avais trouvé, j'allais vous envoyer chercher pour que nous la mangions ensemble.
Le loup, entendant ces bonnes paroles, passa la langue sur son museau, tout en pensant :
— Quel bon dessert je vais avoir !
— En attendant que je la fasse réchauffer, reprit la chèvre, et que je mette le couvert, voulez-vous, voisin loup, vous reposer un brin si, toutefois, la promenade vous a fatigué ?
— Oh ! volontiers, voisine chèvre.
— Eh bien! tenez, là, au fond de la chambre; vous voyez ces herbes fraîches et tendres, c'est mon lit : il est doux et moelleux. Avancez- vous en disant : un pas, deux pas, trois pas, et, houp! sautez !
Le loup s'avança donc, il compta : un pas, deux pas, trois pas, et, houp! il sauta; mais il tomba dans un puits profond, dont l'orifice était caché par ces herbes fraîches et tendres qu'il avait prises pour le lit de la chèvre, et il s'y noya.
Deux épisode? absolument distincts paraissent ici avoir été soudés ensemble pour ne faire qu'un seul et même récit. De la première partie nous rapprocherons le conte lorrain : La Chèvre.
Un petit garçon, le matin, va la conduire au bois, elle mange à sa faim, répond qu'elle est rassasiée :
Je suis soûle et moule, J'ai assez de lait dans ma toule.
.Mais arrivée à la maison, elle dit tout le contraire au père qui l'interroge, absolument comme dans la version ardennaise :
Je ne suis ni soûle ni moule.
Je n'ai point de lait dans ma toule.
L'homme, d'un coup de hache, abat la tête de son enfant. Puis il se décide lui-même à mener la chèvre au bois et quand il lui demande : « Biquette, as-tu assez mangé? » la chèvre, parce qu'elle n'est « ni soûle, ni moule, » se jette sur lui, le tue et devient ainsi maîtresse du logis.
Dans un conte russe, la Chèvre e'corche'e, la chèvre répond au grand-père qui lui demande : « Ma chevrette chérie, ma chevrette aimée, qu'as-tu bu, qu'as-tu mangé? » : — « Grand-père, je n'ai ni bu ni mangé; seulement, en courant par le pont, j'ai attrapé une petite feuille d'érable; feulement, en courant par la digue, j'ai lapé une petite goutte d'eau ; c'est tout ce que j'ai bu, tout ce que j'ai mangé ! » Et le grand-père tue successivement ses trois fils qui n'ont pas fait manger la chèvre. Le quatrième jour, il mène à la pâture la chèvre qui, le soir, lui fait la même réponse. Furieux il va chez le forgeron où il aiguise son couteau et revient à la chèvre qu'il écorche : mais le couteau se casse. Il court de nouveau chez le forgeron. Or, pendant ce temps, la chèvre s'échappe et se réfugie chez la renarde qu'elle chasse de sa chaumière pour s'y installer en maîtresse.
Nous avons aussi recueilli à Francheval une autre version de ce conte : La Chèvre et le Loup. .Mais nous ne la relaterons pas ici, car elle ne nous semble avoir rien d'ardennais. C'est en effet la reproduction exacte de l'affabulation tirée des images d'Epinal que nous donne le conte reproduit par M. Rolland dans sa : Faune populaire de la France. La brebis fait tant et si bien que le loup tombe dans le feu où il devient aussi noir, aussi grillé qu'un boudin.
La version de ce conte a de nombreux similaires. Voir, par exemple : La Chèvre et ses Cabris, conte du bas Limousin; La Bique et ses Petits, conte lorrain, de la collection Cosquin" ; La Chèvre gui fait montrer patte blanche au loup, conte du pays messin, etc., etc.
Dans un conte russe, même ruse du loup qui, contrefaisant sa voix, parvient à entrer dans la cabane et mange les biquets. La chèvre arrive et médite sa vengeance. Elle engage le loup à venir se promener avec elle dans la forêt et ils arrivent ensemble près d'un fossé dans lequel des paysans
ont fait cuire du gruau. Le feu n'est pas encore éteint. « Je parie, dit la chèvre au loup, que d'un saut tu ne franchiras pas le fossé. » Piqué au vif, le loup bondit et tombe dans le feu. Alors son ventre s'ouvre, les biquets en sortent et vont retrouver leur mère. M. de Gubernatis explique ainsi ce conte dans sa Mythologie zoologique : La chèvre et ses petits représentent le soleil et ses l'ayons, sortant radieux des nuages ou de la nuit, quand arrive le matin, de même que les biquets sortent du ventre du loup.
11 serait d'ailleurs trop long de rapporter par le menu les ruses diverses que, dans les contes traditionnels de tous les pays, emploie le loup pour pénétrer dans la cabane où se cachent les biquets. Tantôt il trouve sa voix trop grosse et va se faire fabriquer une petite langue bien fine chez le forgeron, comme par exemple dans un conte russe recueilli par M. Hins, de l'Athénée de Charleroi; tantôt, comme dans notre conte ardennais, il met à profit les linges qui enveloppent sa blessure pour montrer patte blanche ; mais le dénouement est toujours le même, le loup meurt brûlé. Or, dans ce mythe, nous dit M. de Gubernatis, il faut voir évidemment la nuit qui est brûlée par l'aurore matinale, de même que l'hiver est brûlé par le printemps.
On peut rappeler, à ce propos, la curieuse version du Petit Chaperon rouge allemand, d'après la version de Giu.um. Petit Chaperon rouge et la grand'mère sont rendus à la vie par l'intervention d'un chasseur qui, surprenant te loup endormi, lui ouvre avec précaution le ventre et en retire les victimes englouties.
Comme d'après l'interprétation mythique le loup représente l'obscurité, l'hiver — il signifie également en maintes circonstances le soleil radieux — et quelePet.it chaperon rouge personnifie l'aurore allant rejoindre sa grand'mère, c'est-à-dire les vieilles aurores, ce retour à la lumière est bien en conformité avec la donnée mythologique de la résurrection de l'aurore.
Ajoutons qu'à peine sorti de sa prison, Petit Chaperon rouge s'empresse d'aller chercher des pierres pour en remplir, en sa place et en la place de la grand'mère, le ventre du loup. Voir surtout pour les explications des contes traditionnels par le soleil, la lune, les étoiles et, en un mot. les phénomènes météorologiques : Gl'iiernatis : Zoologie mythologique et Mythologie des plantes: Hyacinthe Husson : La Chaîne traditionnelle : Lefebvhe : Introduction aux contes de Perrault. 11 nous semble, et nous ne donnons notre avis qu'en toute humilité, que ces explications ingénieuses, savantes, sont bien souvent forcées et ingénieusement subtiles.
Un conte de Grimm, la Table, l'Ane et le Bdton merveilleux, commence absolument comme les contes ardennais, lorrain et russe.
Un tailleur a trois fils et une chèvre, et chacun des fils, à tour de rôle, va garder la chèvre au bois. Or, le soir, le garçon lui demande : « La bique, es-tu repue? » Elle répond :
Je puis bourrée, Rassasiée, Bée ! bée !
Mais, lorsqu'elle rentre, elle répond au père :
Comment aurais-je pu manger?
Sur les tombeaux je n'ai fait que sauter Sans voir un brin d'herbe a brouter.
Bée ! bée !
Et, à trois reprises différentes, elle fait la même réponse au père qui ne tue pas ses fils, mais les rosse affreusement et les chasse de la maison. 11 va faire, à sou tour, paitre la chèvre qui se plaint également de n'avoir pu manger. Plus furieux, alors, il savonne la tète de la chèvre, prend son rasoir, la rase nue comme la main et lui administre, avec son fouet, une telle cinglée, que la chèvre s'enfuit faisant des bons prodigieux. Plus tard, elle meurt d'une piqûre d'abeille.
Mais, qu'étaient devenus les trois fils ? Ici le conte allemand prend une route nouvelle et nous aboutissons à cette légende si connue de la serviette, ou de la table qui se couvre, au commandement, de mets délicats, de l'àne qui ch... des pièces d'or, du gourdin qui rosse ceux que l'on veut bâtonner.
Cette affabulation se retrouve dans tous les pays de France, mais nous ne l'avions vue nulle part soudée comme dans le conte allemand : Les Aventures de la Chèvre. Ces trois dons sont ordinairement faits par une fée bienfaisante à de pauvres gens qu'elle veut tirer de peine, à moins que les héros du conte ne soient parvenus jusqu'à saint Pierre en grimpant sur un arbre gigantesque provenant assez souvent d'un haricot semé en terre.
C'est notamment, la version de trois contes ardennais : Le Haricot plante au coin du feu, recueilli à Saint-Menges, par M. Lefebvre, instituteur; La Serviette, l'Ane et le Bdton. recueilli à Pauvres, et Pipette, recueilli à Francheval par MUe Jacquemart, institutrice. Mais counne ces versions ne nous offrent aucun détail caractéristique, il nous aura suffi de les signaler sans insister davantage.
Pour ces contes nous indiquerons les quelques similaires suivants : dans les contes de la Lorraine de Cosquiin (voir aussi les gloses sur ces contesi : Tapalapantan, Jean de la Noix, le Puis
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de Borne; dans les contes de la Grande-Bretagne (Loys Bruyères) : La Table, l'Ane et le Bâton, Jack le tueur de géants, les Trois Soldats.
Dans les contes des provinces de France (recueil Sémllot et Gaidoz), Le Bonhomme Maugréant; un conte slave : Le Bâton enchante': un conte tchèque : La Table, la Musette et le Sac (recueil Léger) ; uu conte allemand : Les Trois Dons de l'Ermite.
Dans les contes de la Haute-Bretagne, recueillis par Sébillot : La Fève, et enfin, pour ne pas allonger la liste, uu conte corse (collection Ortoli) : Bastuncedu diridu (petit bâton, arrête-toi).
Voir sur le rôle mythique du bâton, dans la Mythologie des plantes, uue curieuse étude de M. de Gi'bernatis, t. 1. p. 47-63. « Le bâton, écrit le savant professeur de Florence, représentait le propriétaire, car dans l'Inde il suffit du croisement de deux bâtons pour défendre l'entrée d'une maison qui n'a pas de porte. 11 est alors possible que la superstition populaire ait attribué à ce bâton un pouvoir magique. Ainsi, dans un grand nombre de contes européens, uu bâton merveilleux frappe de lui-même tous ceux qui se trouvent autour du héros : celui qui le possède n'a qu'à lui commander de frapper saus faire lui-même le moindre mouvement. Et là encore, ce bâton prodigieux est un symbole évident de la foudre. Le Dieu qui la lance reste impassible, la foudre parcourt l'espace, frappe tout ce qu'elle rencontre et retrouve les trésors perdus. Ainsi le jeune héros reprend par la vertu du bâton punisseur tous les biens qu'on lui a volés... »
De cette note de M. Gubernatis, il est curieux de rapprocher ce que nous apprend M. Babeau dans son volume : Le Village sous l'ancien régime. « On trouve au seizième siècle un système plus sommaire mais moins usité pour faire payer la taille. A Brienon, une certaine taille, après avoir été répartie par les habitants que désignait la communauté, était marquée à la craie sur les portes de chaque maison. Deux traits signifiaient deux sous, trois traits trois sous, et ainsi de suite. Lorsqu'au bout de huit jours la somme n'était pas payée, un sergent venait démonter la porte, la mettait en travers et, si l'on y touchait avant d'être acquitté, on pouvait être frappé d'une amende. »
Dans la mythologie antique, dit Loys Bruyères, la nappe toujours couverte de mets était figurée par la corne de la chèvre Ainalthée, devenue la corne d'abondance d'où sortaient, sans l'épuiser, les fleurs et les fruits. Cette uappe, cette corne d'abondance ont pour parallèle dans les Védas, la vache, symbole de la fertilité, et elle-même, au point de vue mythique, n'est autre chose que le nuage qui, laissant échapper la pluie de ses lianes, fait sortir de la terre toutes ses richesses.
Il y avait une fois un pauvre vieillard qui s'appelait le père Nicolas. Il vivait au fond d'un bois, dans une cabane, avec sa femme, la mère Jeanne, aussi vieille que lui. Ils avaient cinq fils nommés Lucas, Chariot, Simon, Joseph et Paulin. Ils ne gagnaient leur vie qu'à grand'peine et, fort souvent, trop souvent même, le pain manquait à la maison. Ils étaient tous bûcherons.
Un soir que Lucas revenait de la forêt où il avait passé tout le jour à couper du bois, il entendit des cris, des gémissements plaintifs, semblables à ceux que pousserait un tout petit enfant. Vite, il courut au buisson d'où partaient ces cris et vit une brebis blanche, jolie, mignonne à ravir et qui bêlait si tristement qu'elle aurait attendri des pierres. Il la caressa, la flatta de la main, lui parla d'une voix si douce, que la brebis le suivit. Et il la mena jusqu'à la cabane où il demeurait avec ses parents.
— Hélas ! mon pauvre fieu, lui dit la mère dès qu'il eut passé la porte avec sa brebis, voilà que tu nous ramènes une bouche de plus ! Où prendrons-nous de quoi la nourrir ? Nous n'avons plus une croûte de pain à la maison!
— Oh ! justement, ça tombe bien, la mère ! Voyez la belle brebis ! Nous allons la tuer et nous régaler avec sa bonne viande, sans compter que nous vendrons la peau pour acheter du pain.
— Tout cela, fieu, serait chose bonne à faire si la brebis était à nous, mais vois-tu que son maître vienne nous la réclamer? Nous n'avons donc pas le droit de la vendre, ni de la tuer. Gardons-la. Aussi bien, j'y songe, elle ne nous coûtera pas gros à nourrir, puisque le jour elle pourra, tout à son aise, brouter dans les bois. Pour la nuit, nous lui ferons une petite place près de nous et elle nous réchauffera.
La brebis ne fut donc ni vendue, ni tuée et, dès ce jour, elle fit partie de la famille. Tout le monde l'aima tant elle était caressante. C'est à qui, lorsque c'était possible, lui donnerait un morceau de son pain et pour la régaler, le dimanche, une poignée de sel quand le bois s'était bien détaillé à la ville voisine.