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LA BREBIS FÉE

CONTES DIVERS

Mais un jour, voilà que devant la cabane du père Nicolas passa un monsieur très riche qui se promenait dans le bois. Il entra pour se reposer et, voyant cette brebis si proprette, si gentillette, il voulut l'acheter. Mais le père Nicolas, la mère Jeanne et ses cinq enfants refusèrent de la vendre, quoique le monsieur offrit une bourse toute pleine d'or.

— Non, monsieur, dit la mère Jeanne, nous ne vendrons pas notre chère brebis ; d'abord elle ne nous appartient pas et puis nous l'aimonsdrop pour nous en se'parer. Nous sommes pauvres, c'est vrai, eh bien ! nous travaillerons encore davantage, si c'est nécessaire, pour lui donner son content et qu'elle ait toujours' sa part comme nous.

Le monsieur, s'étant reposé, sortit de la cabane sans avoir pu acheter la brebis. Mais les années avaient succédé aux années, la brebis était devenue vieille, personne ne l'avait réclamée et la misère se faisait de plus en plus sentir dans la cabane, si bien qu'un jour, l'aîné des fils du père Nicolas et de la mère Jeanne dit :

— Yoilà notre pauvre brebis devenue bien vieille et sans doute qu'elle ne tardera pas à mourir. Ne serait-il pas juste, alors, que sa mort nous profitât, à nous qui l'avons toujours si bien soignée, à nous qui, jamais, ne l'avons laissé manquer de rien? Certes, la tuer sera pour nous un grand crève-cœur, mais que voulezvous? La misère parle plus haut que la pitié et d'ailleurs, si d'ici à quelques jours, comme c'est probable, la brebis meurt, à quoi nous aura-t-elle servi et quelle aura été la récompense de notre bonne action ?

— Non ! non ! firent ensemble le père, la mère et les quatre frères; non ! mille fois non ! nous n'égorgerons pas notre brebis ! Elle a toujours vécu au milieu de nous, souvent nous avons été plus pauvres qu'aujourd'hui et nous avons pu, quand même, traverser les mauvais jours, nous les traverserons bien une autre fois, et puis, tuer la brebis nous porterait malheur.

La brebis fut donc encore épargnée, et tout le monde^s'en réjouit dans la cabane, même celui qui avait demandé sa mort, car il l'aimait autant que les autres, mais le désespoir seul l'avait mal conseillé. Il faut vous dire, aussi, qu'ils s'imaginaient qu'un jour ou l'autre ils n'auraient pas à se repentir d'avoir si bien choyé cette pauvre béte que leur avait ramenée Lucas.

Un soir d'hiver, il faisait un temps épouvantable et le tonnerre grondait en même temps que la grêle tombait avec la pluie. Il sembla au père Nicolas, à la mère Jeanne et aux cinq frères serrés les uns contre les autres dans la cabane pour se réchauffer, car ils n'avaient pas de feu, que, du dehors, on appelait au secours. Et tous, ils sortirent de la cabane ; mais à peine avaient-ils fait quelques pas dans le bois, qu'ils se heurtèrent à une pauvre vieille femme à peine vêtue de haillons, toute mouillée et étendue par terre, n'ayant plus la force de mettre un pied devant l'autre pour continuer sa route. Ils la relevèrent et rentrèrent avec elle.

' — Ma foi, la vieille, dit la mère Jeanne, nous ne sommes pas assez riches pour nous chauffer et c'est un luxe dont il faut bien que nous nous passions, mais nous ne serions pas des chrétiens si nous laissions mourir de froid une pauvre vieille comme vous.

Et elle mit dans la cheminée les dernières bûches tenues en réserve pour être

vendues le lendemain à la ville voisine. Peu après, les bûches flambaient et tous ils se ragaillardirent à la bonne chaleur du feu. Puis quand la vieille se fut bien chauffée :

■ — Merci, mes bons amis, dit-elle, sans vous je serais morte de froid; mais allez-vous, maintenant, me laisser mourir de faim?

Que faire ? On avait tout mangé à souper et l'armoire aux provisions était vide. Le père Nicolas regarda la mère Jeanne, la mère Jeanne regarda le père Nicolas et, sans doute, ils se comprirent, car le père Nicolas, parlant le premier, dit à la mère Jeanne :

— Que veux-tu, femme, il faut bien se résigner ! Pour nous, tu le sais, nous ne l'aurions jamais fait, mais pouvons-nous laisser mourir de faim cette pauvre vieille que le bon Dieu nous envoie ? Vas donc tuer la brebis !

— Non ! non ! répondit la mère Jeanne, pleurant toutes les larmes de son corps, vas-y toi-même, jamais je n'aurai ce courage.

— C'est donc moi qui irai, reprit le père Nicolas pleurant, au moins, tout aussi fort que sa femme.

Alors, avec sa hache il se dirigea, sur la pointe des pieds, vers le petit coin où dormait la brebis. Toujours pleurant, toujours sanglotant, il la prit bien doucement, bien doucement pour ne pas la réveiller et, au moment où levant la hache il allait lui couper le cou, quelle ne fut pas sa surprise de voir qu'à la place de la brebis qu'il croyait tenir par les pattes, il tenait par le bras une jeune femme, belle comme le jour, toute couverte de diamants, parée d'une robe plus riche qu'on ne pourrait l'imaginer et lui tendant une grande corbeille pleine de gâteaux, de plats appétissants et tout chauds, entre lesquels était une bourse pleine d'or :

— Ne vous étonnez pas, mes bons amis, leur dit cette femme aussi belle que le jour, et voyez comme on a raison de penser qu'un bienfait n'est jamais perdu. Je n'ai jamais été une véritable brebis, je suis la fée Virtuose qui avait pris cette forme pour mettre votre bon cœur à l'épreuve, et, autant vous avez été malheureux jusqu'alors, autant à cette heure vous allez être heureux. Prenez d'abord tout ce qu'il y a dans ce panier, mangez à votre aise, puis prenez pour vous, père Nicolas, et pour vous, mère Jeanne, cette bourse qui vous dispensera de travailler jusqu'à la fin de vos jours.

Et appelant alors, l'un après l'autre, Lucas, Chariot, Simon, Joseph et Paulin, elle leur donna, à chacun, une bourse toute pleine d'or et disparut, non sans avoir touché de sa baguette la pauvre cabane qui se changea aussitôt en un palais superbe où le père Nicolas, la mère Jeanne et ses cinq fils vécurent riches, heureux et contents.

Nous a été conté par un élève de l'école de M. Vatin, à la Richolle. — Voir dans les Contes des Paysans et des Pécheurs, de Sébillot : La Chèvre blanche; Porchat : Contes merveilleux ; elc.

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