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LE CHIEN D'OR

11 y avait une fois un marchand de toile dont la fille était la plus belle qu'on eut su voir. Un jour il partit pour faire une longue tournée et lorsque, ayant vendu toute sa provision de toile, il eut gagné beaucoup d'argent, il se mit en route pour revenir chez lui. Mais il se perdit, la nuit, au beau milieu d'une forêt. A tout hasard, il marcha tout droit pendant deux grandes heures, pensant bien qu'il finirait par aboutir quelque part, quand, tout à coup, il lui sembla voir au loin, au loin, une

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lumière. Il se dirigea vers elle et arriva devant un château magnifique, dont toutes les fenêtres étaient brillamment éclairées. « Toc ! toc! » à la porte. Mais personne n'ayant répondu, il se dit : « Entrons tout de même, nous verrons bien une fois dedans. » Et il entra après avoir attaché son cheval dans une écurie attenant au château et dont les râteliers et les mangeoires étaient garnis de foin et d'avoine. Dans la première salle où il pénétra, il vit, sur une table où rien ne manquait, ni viandes, ni fruits, ni vins, un couvert mis et qui semblait l'attendre. « Mangeons donc, dit-il, nous serons toujours à temps de savoir, plus tard, qui m'offre ce repas. » Il s'assit, mangea et but comme jamais il n'avait mangé et bu de sa vie ; puis, sentant venir le sommeil, il se dit encore : « Allons dans la chambre à côté, ce serait bien le diable si je n'y trouvais pas un lit pour y dormir tout à mon aise. » Etant alors entré dans cette chambre, il vit, bien à point, un lit comme jamais il n'avait vu de lit de sa vie. Il se déshabilla, se coucha et s'endormit d'un profond sommeil. Mais au milieu de la nuit il lui sembla qu'on l'appelait.

— Marchand de toile ? Marchand de toile ?

— Qui m'appelle ?

— Moi, le chien d'or qui dormais sous le lit.

— Chien d'or, que veux-tu de moi ?

— J'ai fait le serment, au nom de ma table, que celui qui mangerait à ma table me donnerait sa fille en mariage, ou qu'il mourrait.

Comme bien l'on pense, le marchand ne put reprendre son sommeil. Il se leva donc dès que pointa le jour, se remit en route et, arrivé chez lui, il conta l'aventure à sa fille.

— Moi ! dit la fille, épouser un chien d'or ! Jamais !

— Mais cependant, répondit le père, si tu ne l'épouses pas, je mourrai.

— Voilà ! reprit la fille, j'ai une idée. Allez trouver la fille du marchand de pelles à four; ce sont de pauvres gens qui ont à peine de quoi vivre et, sans doute, qu'elle acceptera de se rendre au château pour y épouser le chien d'or.

Ce qui fut dit fut fait. La fille du marchand de pelles à four ayant dit : « Oui, » alla au château où le chien d'or l'accueillit somptueusement, lui manifestant toute la joie qu'il avait de la voir et d'en faire sa femme un jour. Elle fut donc bien traitée et vivait heureuse dans ce château où rien ne lui manquait, quand, un malin, le chien d'or lui dit :

— Voulez-vous venir vous promener avec moi dans la forêt?

— Je veux bien, chien d'or.

Et ils partirent ensemble. Mais voilà qu'ayant aperçu de beaux hêtres, elle ne put s'empêcher de s'écrier :

— Oh ! les beaux hêtres ! Si papa était là, qu'il serait content de les voir.

— Et pourquoi ?

— Pourquoi, chien d'or? Parce que papa est marchand de pelles à four.

— Eh bien ! retournez vite dans votre pays et faites savoir au marchand de toile que s'il ne m'envoie pas sa fille dans deux jours, il mourra !

— Moi, dit encore la fille du marchand de toile lorsque la commission lui eut été faite, épouser un chien d'or ! Jamais !

■ — Mais cependant, répondit le père, si tu ne l'épouses pas, je mourrai !

— : Voilà, répondit la fille, j'ai une idée. Allez trouver la fille du vacher; ce sont de pauvres gens qui ont de la peine à vivre et, sans doute, qu'elle acceptera de se rendre au château pour y épouser le chien d'or.

Ce qui fut dit fut fait et on lui donna même une forte somme d'argent pour la décider. La fille du vacher alla donc au château où le chien d'or l'accueillit somptueusement en lui manifestant toute la joie qu'il avait de la voir et d'en faire sa femme un jour. Elle fut donc bien traite'e et vivait heureuse dans le château où rien ne lui manquait quand, un matin, le chien d'or lui dit :

— Voulez-vous venir vous promener avec moi dans la prairie ?

— Je veux bien, chien d'or.

Et ils partirent ensemble ; mais voilà qu'ayant aperçu de belles vaches, elle ne put s'empêcher de s'écrier :

■ — Oh ! les belles vaches ! Si papa était là, qu'il serait donc content de les voir !

— Et pourquoi ?

— Pourquoi, chien d'or? Parce que papa est vacher.

— Eh bien ! retournez vite dans votre pays et faites savoir au marchand de toile que, s'il ne m'envoie pas sa fdle dans deux jours, il mourra !

La lï lie du marchand de toile, cette fois, fut obligée d'aller au château où le chien d'or la reçut aussi somptueusement qu'il avait reçu la fdle du marchand de pelles à four et la fille du vacher.

Un matin, le chien d'or lui dit :

— Voulez-vous venir vous promener avec moi dans la forêt?

— Je veux bien, chien d'or.

Et ils partirent ensemble ; mais tout le temps que dura la promenade elle ne desserra pas les lèvres.

Le lendemain, le chien d'or lui dit encore :

— Voulez-vous venir vous promener avec moi dans la forêt?

— Je veux bien, chien d'or.

Et ils partirent ensemble; mais, pas plus que la veille, elle ne prononça une parole. Le troisième matin, le chien d'or lui dit encore une fois :

— Voulez-vous que je vous montre la chambre la plus riche de mon château?

— Je veux bien, chien d'or.

Et il la mena dans une chambre toute remplie de belles pièces de toile.

— Oh ! les belles pièces de toile, s'écria-t-elle ; si papa était là, qu'il serait donc content de les voir !

— Et pourquoi?

— Pourquoi, chien d'or? Parce que papa est marchand de toile.

— Ah ! c'est bien toi que je cherchais ! reprit le chien d'or.

— Fille de Dieu, fille de roi !

Coucherai-je ce soir avec toi ?

— Non, pas encore, chien d'or, répondit la fdle du marchand de toile, ce soir tu coucheras à côté de moi.

Et chaque matin, quand il s'éveillait, le chien d'or demandait à sa fiancée :

— Fille de Dieu, fille de roi!

Coucherai-je ce soir avec loi ?

— Non, répondait-elle toujours, pas encore, ce soir tu coucheras à côté de moi. Enfin, un jour, il lui dit :

— Fille de Dieu, fille de roi !

Coucherai-je ce soir avec toi?

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— Je le veux bien, chien d'or, répondit la fdle du marchand de toile, tu coucheras ce soir avec moi.

Mais à peine avait-elle prononcé ces paroles que le chien d'or se changeait en un jeune prince beau comme le jour et vêtu d'un costume d'une richesse inimaginable. Ils se marièrent le jour même et les noces furent les plus somptueuses qu'on eût jamais vues dans tout le pays.

Nous avons recueilli à Pauvres même, où le Chien d'or nous a été conté, une variante de ce conte. Un père a deux filles. Revenant de voyage, il porte à l'une une robe plus éclatante que le jour, et à l'autre une rose Mais en cueillant la rose en plein hiver, une « bête » qui était sous le rosier lui a dit : <i Au nom de nia rose, ta fdle devra m'épouser ou tu mourras. » La iille obéissante va rejoindre la « bête » qui chaque matin lui demande :

Fille (le Dieu, fille du roi.

Coucherai-je ce soir avec loi ?

La fdle répond toujours non ; mais un beau jour elle consent à coucher avec la bête qui, tout aussitôt, se change en un beau seigneur revêtu d'habits les plus riches qu'on sût voir.

Voir dans les Contes lorrains de Cosquin : Le Loup blanc; Bichaudelle ; un conte piémontais, dans Guberkatis : Mythologie zoologique, t. II, p. 38.

Les hommes contrefaits qui redeviennent les plus beaux du momie, les animaux plus ou moins hideux qui reprennent leur forme primitive d'homme et surtout de princes aussi jeunes que riches et puissants, sont nombreux dans les contes. Au nombre îles plus populaires, nous citerons : La Belle et la Bête, de Mmo de Beaumont, et Riquet à la Houppe, l'un des récits les plus médiocres de Perrault, dont M. Gaston Paris croit avoir retrouvé les origines dans une légende indienne du Kandjour.

A signaler, entr'autres similaires pris pour exemple : Les trois Baisers de Le'onhart, dans Saustine : Mythologie du Rhin; un conte allemand : La Branche de noyer, où la beauté et la bonté, rompant l'enchantement, métamorphosent une bête en un beau prince qui épouse l'héroïne.

Le Crapaud, dans les Contes de la Grande-Bretagne recueillis par Loys Bruyères. Une jeune fdle va chercher de l'eau, mais le puits est desséché. Toute triste, elle s'assoit en pleurant sur la margelle quand, tout à coup, un crapaud sortant du puits lui demande ce qui la chagrine : « — Le puits est à sec et je veux de l'eau. — Eh bien ! sois ma femme et tu auras tle l'eau en abondance. » Étourdiment, la jeune fdle dit oui, remplit sa cruche et revient à la maison sans plus songer à son aventure. Mais le crapaud lui rappelle sa, promesse :

Ouvre ta porte, ma mie, mon cœur, Ouvre ta porte, mon véritable amour ; Souviens-toi de la promesse que tu m'as faite Là-bas, dans la prairie, quand nous nous sommes rencontrés.

La jeune fille se décide à mettre le crapaud dans son lit ; la hideuse bêle lui dit alors :

Maintenant, prends ma hache, mon cœur, ma mie, Et coupe-moi la tête, mon amour.

La fille lui coupa la tête, et, aussitôt, se dresse le plus joli petit prince qu'il fût possible de voir. Ils se marièrent et, comme dans tous les contes, vécurent heureux, contents, et eurent beaucoup d'enfants.

Voir aussi, dans le même recueil : Le Pigeon blanc comme lait.

Un conte de Grimm : Le Prince Crapaud. La prière du crapaud est, a peu près, la même : Ma gentille, ma gentille, souviens-toi du gage que tu m'as donne' prés du puits, mon amour.

Un conte russe (collection Ralsto.n.n) : Le Serpent des eaux. Pendant qu'une jeune fille se baigne, un serpent se glisse dans sa chemise qu'elle a laissée sur la berge. Quand elle veut la reprendre, pour s'habiller, le serpent lui dit : « — Tu ne l'auras que si tu veux te marier avec moi. — Soit ! j'accepte, » répond la jeune fille qui a besoin de sa chemise. Elle épouse le serpent qui l'entraîne au fond des eaux. Dans ce conte russe, la jeune fille demande au serpent, son mari, la permission d'aller voir sa mère et lui dit avant de le quitter : « — Si j'ai besoin de toi, comment t'appellerai-jc ? — Tu appelleras : Joseph ! Joseph ! répond le serpent, et je viendrai. » La jeune fille confie ce secret à sa mère qui va sur le bord de l'étang, pendant que sa fille crie : Joseph! Joseph ! Le serpent se montre aussitôt, mais la mère lui tranche la tête. Désolée d'avoir perdu son mari, la jeune femme dit à la petite fille qu'elle avait eue du serpent : « Change-toi en roitelet et prends ton vol ; » au petit garçon : « Change-toi en rossignol et prends ton vol ; » et, enfin, elle-même se chauge en coucou.

Un conte des Higlands, La Veuve et ses Filles (n° XV, collection Loys Bruyères) : une jeune fille coup* la tète à un cheval qui, tout aussitôt, se change en fils de roi. Même version dans un Conte norvégien : un cheval redevient roi dès qu'on lui a coupé la tête.

Marie Morewnà (conte russe de la collection Ralstonn). Trois princesses épousent, l'une un aigle, l'autre un faucon, la troisième un corbeau, qui se changent en princes.

Dans un conte irlandais (collection L. Bruyères) : La Princesse grecque et le Jeune Jardinier, un renard que l'on coupe en deux se change en prince. C'était le frère de la princesse grecque qu'une fée malfaisante avait changé en bête.

Dans un conte italien du Pentamerone, un serpent qu'une jeune fdle couseut à épouser se change en prince dès qu'il lui a été permis d'embrasser sa fiancée. Même conte dans les Facétieuses Nui/s, de Satraparole, sauf que le serpent est remplacé par un porc. C'est l'histoire du Prince Marcassin, de Mme d'Aulnoy, et de la Princesse enchantée, que nous dit une légende du Nord. Dans L'Inde, les serpents et les porcs sont remplacés par les éléphants et les lions.

Voir encore dans Porciiat, Contes merveilleux : le Bélier, Formose et Spiridine : dans Andersen : Ja petite Sirène: dans les Contes de la Basse-Bretagne (collection Luzisl) : le Prince Serpent. l'Homme poulain, la Loup gris, X Homme marmite, l'Homme crapaud; dans Marmikr : le Pommelé, conte anglais.

Dans les Contes russes de la collection Sichler : la Reine Grenouille, la Petite plume du faucon resplendissant, la Petite cane blanche, le Roi des eaux, Vassilissa l'enchanteresse.

A propos de ces mythes, M. de Gubernatis dit dans sa Mythologie zoologique :

«... Nous avons déjà vu plusieurs fois qu'en faisant périr la forme monstrueuse que revêt le héros ou l'héroïne, on effectue sa délivrance. Les nuages pluvieux, les eaux qui sont les épouses de démons, tant que les monstres les gardent dans les ténèbres, deviennent les épouses radieuses des dieux quand elles sont délivrées. On en peut dire autant de l'aurore retenue captive par le monstre obscur ou humide de la nuit, ou de la saison printanière emprisonnée dans le triste royaume de l'hiver. Tant que l'une et l'autre sont au pouvoir du démon ténébreux, elles sont noires et monstrueuses et vivent dans le royaume infernal ; mais après leur délivrance, elles deviennent de belles filles ou des princesses d'un éclat éblouissant. »

.Malgré ces explications subtiles du savant italien, nous préférons penser, avec M. Loys Bruyères, que ces mythes ne sont que le souvenir de ces fameuses doctrines de la métempsycose si chères aux anciens et aux peuples orientaux.

Voir aussi sur ce mythe d'hommes ou de femmes métamorphosés en bêtes, une étude de M. Girard de Rialle, à la suite d'une légende malgache : Comment Adrianoro prit une femme venue du ciel. » dans la Revue des Traditions (juin 1889).

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