‹ Traditions, coutumes, légendes et contes des ArdennesChapitre 354 sur 392 · LA PRINCESSE GRENOUILLE · texte numérisé non relu

LA PRINCESSE GRENOUILLE

Il y avait une fois un roi qui possédait un immense royaume et de grandes richesses. Il avait aussi trois fds et les aimait tous trois également. Un jour, les ayant réunis autour de lui, il leur dit :

— Mes enfants, je me fais vieux et mon royaume est trop étendu pour que je puisse, à cette heure, le gouverner comme je le voudrais. Aussi, ai-je pris un parti; j'en donnerai le tiers à celui de vous qui me rapportera la plus belle pièce de toile.

C'est bien! Yoilà donc les trois frères partis, chacun de son côté, et le plus jeune. Constant, après avoir marché tout un jour, arrivait le soir dans une grande forêt. Il faisait nuit noire et il pleuvait à seaux. Très inquiet, ne sachant que faire il aperçut, par bonheur, une petite lumière qui brillait au loin. Il alla droit à elle et se trouva devant un grand château.

Il frappa :

— Toc ! toc ! à la porte.

Pas de réponse. Il frappa une seconde fois.

— Tu veux entrer, dit une voix, mais je ne t'ouvrirai que si tu me promets le mariage.

— Tu plaisantes, promettre le mariage à femme que je n'ai pas vue !

— A ton aise ! Reste donc dehors, à la pluie, si cela te paraît meilleur. ■ — Eh bien, laisse-moi entrer et je te promets de me marier avec toi.

Au même instant la porte s'ouvrit toute grande et Constant entra. Il ne vit personne, mais, dans la salle, était dressée une table chargée de viandes appétissantes, de

CONTES DIVERS

fruits et de vins. Comme il avait grand'faim et grand'soif, il s'attabla, mangea et but. A peine avait-il avalé la dernière bouchée qu'une toute petite grenouille sauta sur ses genoux.

— Constant, lui dit-elle, tu me parais tout soucieux, conte-moi tes peines, peut être pourrai-je venir à ton aide?

— Venir à mon aide, espèce de sale grenouille ! lui répondit Constant, veux-tu bien t'en aller, et plus vite que ça !

— Tu me parles bien brusquement, mon ami, oublies-tu que tu viens de me promettre le mariage. Ne suis-je donc pas ta fiancée?

— Voilà qui est fort! Moi me marier avec une toute petite grenouille!

— Et pourquoi pas? Un jour tu seras très heureux de m'avoir prise pour femme, c'est moi qui te le dis. Sois donc plus confiant, et apprends-moi ce qui t'amène dans mon château.

— Après tout, reprit Constant, je peux bien te le dire, puisque ce n'est pas un secret, mais je ne serai pas plus avancé après qu'avant.

— Qu'en sais-tu ?

— Sache donc que nous sommes trois frères, et que le roi notre père nous a dit : « Allez ! et celui de vous qui me rapportera la plus belle pièce de toile aura le tiers de mon royaume ! »

— N'est-ce que cela? Vas te coucher, mon pauvre Constant, dors tranquille et ne t'inquiète de rien. J'irai cette nuit même trouver ma marraine qui est fée, elle me dira ce que tu dois faire.

Et la petite grenouille partit en sautillant. Le lendemain, Constant, à son réveil, l'aperçut qui l'attendait postée sur le bois de son ht.

— Eh bien, grenouille?

— Eh bien, Constant, voici! Ma marraine m'a remis une petite boîte et m'a dit : « Sois toujours bien sage, bien polie, donne cette boîte à. ton fiancé, et qu'il la porte de suite, de suite, au roi son père. » Et pour que je fusse plus vite près de toi, elle m'a renvoyée dans un sabot attelé d'un chien et d'un chat, d'un rat et d'une souris.

— Merci, grenouille, donne-moi donc la boite et à bientôt !

Lorsque Constant arriva chez le roi son père, il y trouva ses deux frères, et déjà chacun d'eux avait déroulé sa pièce de toile, aussi belle l'une que l'autre. Constant remit la boite à son père qui l'ouvrit et en sortit une pièce de toile si longue, si longue, et en même temps si fine, si fine, si légère, si légère, qu'il n'y avait pas de poids assez minces pour la peser et qu'elle eût passé, fort à son aise, dans le trou de la plus mince aiguille qu'il fût possible de trouver. Le roi ne put s'empêcher de dire :

— Constant, tu as trouvé la plus belle pièce de toile, c'est donc à toi que je donne le premier tiers de mon royaume. Mais il s'agit maintenant de gagner le deuxième tiers et il appartiendra à qui de vous trois me rapportera le plus beau petit chien.

C'est bien! Voilà encore une fois les trois frères partis, chacun de son côté, et Constant d'aller tout droit au château :

— Toc ! toc ! à la porte.

— C'est toi, Constant?

— C'est moi, grenouille.

— Entre donc.

II entra et, comme la première fois, vit dressée une table charge'e de viandes appétissantes, de fruits et de vins. Il s'attabla, mangea à sa faim qui était grande, but à sa soif qui était aussi grande, et à peine avait-il avalé la dernière bouchée que la petite grenouille sauta sur ses genoux.

— Eh bien! Constant, que dois-tu rapporter à ton père ?

— Il nous a dit : « Celui de vous qui me rapportera le plus beau petit chien aura le deuxième tiers de mon royaume. »

— N'est-ce que cela? Vas te coucher, mon pauvre Constant, dors tranquille et ne t'inquiète de rien. Je vais cette nuit môme aller trouver la fée, ma marraine, elle me dira ce que tu dois faire.

Et la petite grenouille partit en sautillant. Le lendemain, Constant, à son réveil, l'aperçut qui l'attendait postée sur le bois de son lit.

— Eh bien, grenouille?

— Eh bien, Constant, Voici! Ma marraine m'a remis une petite boite et m'a dit : « Sois toujours bien sage, bien polie, donne celte boîte à ton fiancé et qu'il la porte de suite, de suite, au roi son père. » Et pour que je fusse plus vite près de toi, elle m'a renvoyée dans un sabot attelé d'un chien et d'un chat, d'un rat et d'une souris.

— Merci, grenouille, donne-moi donc la boîte et à bientôt !

Lorsque Constant arriva chez son père, il y trouva ses deux frères, et chacun d'eux avait rapporté un chien, aussi petit, aussi joli l'un que l'autre. Constant remit la boîte à son père qui l'ouvrit et en sortit un chien si petit, si petit, si mignon, si mignon qu'il eût été impossible d'en voir un plus fluet et plus gracieux. Le roi ne put s'empêcher de dire :

— Constant, tu m'as rapporté le plus joli petit chien, c'est donc à toi que je donne le deuxième tiers de mon royaume. Mais il s'agit maintenant de gagner le dernier tiers et il appartiendra à qui de vous trois me ramènera pour bru la plus belle princesse.

C'est bien! Voilà, pour la dernière fois, les trois frères partis, chacun de son côté, et Constant d'aller tout droit au château :

— Toc ! toc ! à la porte.

— C'est toi, Constant?

— C'est moi, grenouille!

— Entre donc !

Il entra et, comme les autres fois, vit 'dressée une table chargée de viandes appétissantes, de fruits et de vins. Il mangea à sa faim, but à sa soif, et, lorsqu'il eut avalé sa dernière bouchée, la petite grenouille sauta sur ses genoux.

— Mon pauvre Constant, tu me parais plus triste que de coutume. Ton père a donc demandé quelque chose de bien difficile à rapporter?

— Hélas! il nous a dit : « Celui de vous trois qui, pour bru, me ramènera la plus belle princesse, aura le dernier tiers de mon royaume. »

— Ça, c'est plus embarrassant, mais ne t'inquiètes pas, je vaiscette nuit même

CONTES DIVERS

aller trouver la fée, ma marraine. Ne m'attends pas et reviens tout de suite chez ton père.

— C'est bon, grenouille, je ferai donc comme tu me le dis, je vais revenir chez mon père.

Et Constant, tout triste, tout désolé, la mort dans l'àme, sortit du château.

Mais la petite grenouille était allée chez la fée, sa marraine, qui lui dit, la voyant entrer :

— Je sais ce qui t'amène. Monte dans ton sabot attelé d'un chien et d'un chat, d'un rat et d'une souris, sois toujours bien sage, surtout bien polie pour ceux que tu rencontreras sur ta route, et laisse-moi faire.

La petite grenouille monta dans son sabot et partit comme le vent. Mais en route elle rencontra une grande rivière qu'il lui fallait traverser, et, sur le bord de cette rivière, des blanchisseuses battaient leur linge.

— Mon chien, mon chat, mon rat, ma souris, dit la petite grenouille, faites bien doucement en passant la rivière pour ne pas salir l'eau à ces braves femmes qui lavent.

Mais à peine avait-elle parlé que le sabot se changeait en carrosse le plus riche qui fût au monde, le chat, le chien, le rat, la souris en chevaux fringants, en même temps que la petite grenouille devenait une princesse plus fraîche que l'aurore, plus radieuse que le jour en son midi. Et l'une des blanchisseuses lui dit :

— Ma filleule, c'est moi, ta marraine! J'avais pris cette forme pour voir si tu écouterais toujours mes conseils, si tu serais polie avec ceux que tu rencontrerais sur ta route. Comme tu m'as obéi, je t'ai fait redevenir la belle princesse que lu étais auparavant. Et maintenant vas sans crainte chez le roi.

Lorsqu'on la vit arriver en cet équipage, ce fut un éblouissement à la cour. Jamais on n'avait vu carrosse plus admirable, chevaux plus superbes, princesse plus merveilleuse. Elle descendit de voiture, s'avança vers Constant et, lui tendant la main :

— Constant, ton père et tes deux frères se sont moqués de toi parce que tu étais revenu sans avoir su trouver une femme. Mais me voici, c'est à moi, ta petite grenouille, que tu as promis le mariage et je viens te demander de tenir la promesse.

Qui fut bien heureux? Constant, est-il besoin de le dire ! Et qui furent penauds? les deux frères! Quant au roi, il fut obligé de convenir que jamais il n'eût pu rêver plusjolie bru, aussi donnait-il à Constant le dernier tiers de son royaume.

Les noces furent magnifiques. J'y étais, et c'est Constant lui-même qui m'a chargé de venir vous dire combien il avait été heureux d'épouser sa belle princesse.

Recueilli à Saint-Menges. On peut se reporter pour les similaires, en ce qui concerne les métamorphoses, aux similaires cités au conte précédent : Le Chien d'or.

Voir dans Carnot, Contes français : la Fée grenouille; l'Aiguille, le Chien et la Princesse: Dans Co'squin, Contes de la Lorraine : le Roi et ses trois Fils et les « remarques » à la suile du colite. Dans les Vieux Contes de la Veillée, de )lmc de Witt : Grenouillette. Une petite reinette se change en une belle princesse aussitôt qu'elle est invitée « à manger à table avec des chrétiens. »

Dans sa Mythologie zoologique, t. 11, p. 399-401, .M. de Gubernatis analyse et commente d'après sa théorie solaire et lunaire — un conte fort curieux d'Affanassief que l'on peut rapprocher, surtout à cause de son interprétation mythique, de notre version ardennaise.

Un tzar a trois fils : chacun d'eux doit lancer une flèche dans les airs et trouver la femme

qui lui est destinée à l'endroit même où la flèche Jombera. Les deux frères aînés épousent ainsi deux belles princesses, mais la flèche d'Ivan, le cadet, est prise par une grenouille à laquelle force lui est de se marier. Le tzar veut savoir quelle est celle des trois fiancées qui fera le plus beau présent à son mari. Toutes trois leur donnent une chemise, mais celle de la grenouille est la plus belle; car pendant le sommeil d'Ivan {c'est-à-dire dans la nuit), elle met sa peau de côté, devient la belle Hélène (ordinairement l'aurore, mais dans ce cas, semble-l-il, l'aurore devenue la bonne fée. ou la lune) et donne l'ordre à ses suivantes de préparer la chemise la plus fine possible. Elle redevient ensuite grenouille. Le tzar veut, après cela, connaître laquelle de ses trois belles-filles fait le mieux cuire le pain. Les deux premières ne savent comment s'y prendre et envoient, secrètement, examiner ce que fait la grenouille. Celle-ci, qui voit tout, se doute de la ruse et fait, à dessein, de mauvais pains. Plus tard, lorsqu'elle est seule et qu'Ivan s'est endormi, elle redevient la belle Hélène et dit à ses suivantes de faire du pain comme celui que mange son père les jours de fête. Le pain de la grenouille est jugé le meilleur. Le tzar veut savoir enfin qu'elle est celle de ses belles-filles qui danse le mieux. Ivan est contrarié à la pensée que son épouse est une grenouille. Mais Hélène le console en lui disant d'aller au bal où bientôt elle le rejoindra. Ivan se réjouit de voir que sa femme a la faculté de parler et se rend au bal. La grenouille devient, une troisième fois, la belle Hélène, met ses plus belles robes, fait une toilette magnifique, arrive au bal où, chacun la voyant passer, s'écrie comme à la vue de l'Hélène d'Homère : « Quelle est belle. » Ivan court chez lui pour brûler la peau de la grenouille. Mais quand, à son tour, Hélène revient, elle se désole de ne plus pouvoir redevenir grenouille. « Ivan, lui dit-elle, tu n'as pas eu assez de patience ! J'aurais voulu être à toi, mais il faut que la volonté de Dieu s'accomplisse. Adieu ! cherchemoi « dans la vingt-septième terre, dans le trentième royaume, » — c'est-à-dire, en enfer, dans la nuit où descendent la lune et l'aurore et d'où la lune renaît et se renouvelle au bout de vinglsept jours. — Elle disparaît après avoir prononcé ces paroles. Ivan alors va chercher sa femme chez sa belle-mère qui est une sorcière. Il lui prend le fuseau avec lequel on file l'or, en jette un morceau devant lui et le reste derrière. Au même instant Hélène reparaît et le couple estemporlé sur un tapis volant. N'y a-t-il pas ici assimilation de l'auro.re secourue et de la lune secourante ?

Dans maints contes populaires, les héros ou les héroïnes, sous l'influence d'un sortilège, prennent soit la forme d'une grenouille, soit celle d'un crapaud ou d'un lézard. En Toscane, les paysans regardent comme un sacrilège de tuer un crapaud. Même vénération en Sicile pour cette bête dont l'aspect provoque toujours je ne sais quelle répugnance. Crapauds et grenouilles sont, alors, d'après la croyance populaire, ou des « seigneurs » ou « des femmes » ou « des génies incompris » ou même ?< des fées puissantes » qui ont subi une déchéance sous l'effet de quelque malédiction.

Une chanson toscane relate le changement d'une princesse en crapaud. Puis, lorsqu'elle épouse — comme dans le conte ardennais — le fils du roi, elle redevient princesse et plus belle qu'avant sa métamorphose.

Page 1