‹ Traditions, coutumes, légendes et contes des ArdennesChapitre 355 sur 392 · FLORINE ET TRUITONNE · texte numérisé non relu

FLORINE ET TRUITONNE

Il y avait une fois un roi, dont la fille appelée Florine était la plus belle, la plus douce et la plus spirituelle qu'on eût su voir. Il l'aimait par dessus tout, mais, malheureusement pour Florine, sa mère qui l'aimait encore davantage mourut et, quelque temps après, le roi se remariait. Il prit pour femme une princesse aca- • riàtre, revêche, dont il eut une fdle qu'il appela Truitonne. Or, Truitonne était aussi laide que Florine était jolie, aussi disgracieuse q'ue Florine était avenante, aussi méchante que Florine avait bon cœur : bref elle ressemblait, en tout point, à sa mère. Ne pouvant souffrir, l'une sa belle-fille, l'autre sa sœur, elles lui faisaient toutes les misères imaginables, la grondaient, la rudoyaient, la battaient et ne lui laissaient que des vieilles robes toutes déchirées pour qu'elle ressemblât à un souillon alors que Truitonne, au contraire, était toujours parée de bijoux précieux, brillants comme des soleils et habillée de robes merveilleuses faisant d'autant plus ressortir sa laideur. Et le roi, qui tremblait devant sa femme, disait en cachette à Florine : « Ma pauvre fdle ! Ne perds pas courage, peut-être des temps meilleurs viendront-ils pour toi ! »

Lorsque Truitonne et sa mère sortaient pour aller au bal, elles disaient à Florine :

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— Reste cl tu balayeras la cuisine pendant que nous danserons et que nous nous amuserons.

Or Florin e devenait, chaque jour, de plus en plus belle, tandis que la laideur de Truilonne paraissait s'accroître, si, du moins, la chose était possible. Elle avait la figure pleine de boutons, ce qui la rendait hideuse. Mais sa mère ne désespérait pas de lui trouver, au moins, un roi qui la demandât en mariage, car, outre que l'amour maternel est aveugle — et c'est parfois une bonne chose — elle se disait que l'argent attire toujours les galants.

Mais il arriva qu'un jour le roi, la reine et leurs deux filles Florine et Trtiitonne, furent conviés à un grand bal que donnait un prince voisin de leurs amis et des mieux qualifiés. L'invitation avait été si pressante pour tous les quatre que la reine n'osa pas laisser seule, à la maison, la pauvre Florine continuellement victime de sa méchanceté. Elle la mena donc au bal, mais, pour qu'elle s'habillât, elle lui donna une robe toute simple qui la faisait ressembler plus à une femme de chambre qu'à la fille d'un roi. Cependant, quand ils entrèrent chez le prince, où se trouvait déjà une foule nombreuse, la beauté de Florine émerveilla tous les assistants. On se demanda d'où venait cette personne si jolie qui accompagnait le roi et sa femme et on n'eut d'admiration que pour elle, surtout le prince qui, tant que dura le bal, ne regardant même pas Truitonne, dansa toute la nuit avec Florine qu'il était allé chercher dans le coin où elle se tenait cachée, ayant honte de sa robe. Enfin n'y pouvant résister, car en moins de rien il était devenu amoureux, il lui dit tout bas, tout bas, pendant qu'ils dansaient ensemble.

— Vous êtes bien, n'est-ce pas, Florine la fille du roi?

— Oui, prince.

— Alors pourquoi, vous si belle, n'avez-vous pas une robe aussi riche que celle de votre sœur? Pourquoi, comme elle, n'avez-vous pas de diamants?

Et Florine lui ayant raconté tout ce qu'elle souffrait, le prince ajouta :

— Florine, je vous aime de tout mon cœur, voulez-vous être ma femme?

— Je veux bien être votre femme, répondit Elorine, si vous ne me dites pas cela pour vous moquer d'une pauvre fille comme moi, car déjà, moi aussi, je vous aime bien sincèrement.

Lorsque le moment de partir fut venu, Florine, s'approchant du prince, eut le temps de lui dire :

— Venez demain soir chez mon père, je vous attendrai au pied de la tourelle ; vous frapperez trois coups à la porte et je vous ouvrirai.

Comme bien vous le pensez, le prince, le lendemain, n'eut garde de manquer au rendez-vous, mais Truitonne et sa mère, que ces conversations à voix basse du prince avec Florine avaient mises en éveil, le virent arriver de loin et reconnurent qu'il se dirigeait du côté de la tourelle.

— 11 vient voir ma sœur, dit Truitonne à sa mère, et sans doute qu'il va frapper trois coups pour se faire ouvrir; mais voilà, enfermez Elorine dans la chambre du haut de la tourelle, moi je resterai en bas et, quand il frappera, j'ouvrirai.

Ce qui fut dit fut fait et Florine était enfermée dans la chambre du haut de la tourelle au moment même où le prince arrivait à la porte :

— Toc! toc! toc!

— Qui est là?

— C'est moi, belle Elorine, votre prince qui viens vous dire encore qu'il vous aime plus que jamais et ne veux que vous pour femme.

— Eh bien, donc, en signe de votre foi, donnez moi l'anneau que vous portez au doigt.

Au même instant la porte s'entr'ouvril et une main se tendit, dans laquelle le prince mit l'anneau qu'on lui demandait. Mais il lui sembla que ce n'était pas la main de Florine et, d'ailleurs, comment ne se serait-il pas méfié puisque la porte s'était refermée aussitôt sans qu'il lui eût été possible d'entrer. Inquiet, ne sachant que penser, il alla, tbut aussitôt, trouver sa marraine qui était fée et lui conta son aventure.

— C'est très simple, lui dit sa marraine, ce n'est pas Flôrine qui t'attendait, mais bien Truitonne qui avait pris sa place. C'est donc à elle que tu as remis l'anneau. Quant à Florine, elle est enfermée et prisonnière dans la chambre du haut de la tourelle.

Et comme le prince pleurait toutes les larmes de son corps, la fée ajouta :

— Mais ne te désoles pas, tu verras ta belle amoureuse, car, par la vertu de ma baguette, je veux qu'à l'instant tu deviennes oiseau bleu.

Et, de sa baguette, elle toucha le prince qui, tout aussitôt, devenant oiseau bleu, vola à tire d'aile jusqu'à la chambre du haut de la tourelle, puis il frappa, de son petit bec, contre les vitres, en disant de la voix la plus douce qu'on pût entendre :

■ — Ouvrez, Florine, ouvrez, c'est moi votre prince bien aimé que sa marraine, la fée, a changé en oiseau bleu pour qu'il pût voler vous voir.

Florine ouvrit bien vite, bien vite, et je vous laisse à penser les caresses que se firent jusqu'au jour les deux amoureux : Florine couvrant de baisers son bel oiseau bleu, le bel oiseau bleu becquetant sa jolie Florine. Le matin arrivé, il s'envola pour revenir 1-e soir, et Florine était si heureuse, si heureuse qu'elle ne voulut plus sortir de la chambre du haut de la tourelle, demandant, en grâce, à sa mère et à sa sœur de l'y laisser vivre et mourir. Celles-ci ne savaient que penser? Quel attrait si grand pouvait donc retenir Florine dans sa prison? Mais un matin, Truitonne vit que sa sœur donnait la volée à un bel oiseau bleu après l'avoir, a plusieurs reprises, tendrement embrassé.

— C'est sans doute, dit-elle, le prince qu'une fée aura changé en oiseau bleu, mais nous verrons bien qui de nous deux l'emportera.

Elle fit alors « bassiner » dans le pays que tous ceux qui avaient des rasoirs devaient les lui porter et qu'elle les achèterait très cher. Il lui en arriva de tous les côtés, des gros, des petits, des rasoirs ébréchés, des rasoirs qui coupaient comme jamais rasoirs ne coupèrent, et elle en fit mettre, la nuit, sur toutes les branches des arbres environnant la tourelle et aussi sur les créneaux, si bien qu'il eût été difficile à l'oiseau bleu de voler sans s'exposer à se couper les ailes ou les pattes.

C'est ce qui ne manqua pas d'arriver, car l'oiseau bleu, le matin, en prenant son vol, après que Florine l'eut longuement embrassé, et passant à travers les branches des arbres pour n'être pas vu, car il soupçonnait bien que ses allées et venues le trahiraient un jour ou l'autre, se coupa la patte et arriva tout sanglant chez la fée, sa marraine.

— Par la vertu de ma baguette, lui dit-elle, en lui touchant la patte, sois guéri ! Et aussitôt il fut guéri .

— Par la vertu de ma baguette, dit-elle encore, je veux que tes pattes soient aussi dures que l'acier et que lu sois invisible à tous excepté à Florine.

Le prince put alors, sans crainte, revenir à la tourelle où il resta, sans sortir,

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un mois enlier. Au bout de ce temps, la reine mourut. Il vola encore une fois chez la fée sa marraine pour lui demander conseil.

— C'est, lui dit-elle, le moment d'épouser ta belle Florine. Par la vertu de ma baguette, redeviens prince !

Et, redevenu prince, il alla aussitôt, accompagné d'une suite brillante et nombreuse, demander au roi la main de Florine.

Le soir même ils se marièrent et vous pouvez croire que jamais, dans le pays, ne se firent noces plus fameuses.

Quant à Truitonne, elle resta toujours vieille fille, n'ayant pas, à cause de sa laideur et de sa méchanceté, trouvé pour se marier, toute fdle de roi qu'elle était, même un simple paysan.

Dans un coûte recueilli pour nous à Saint-Menges, par M. Lkfebvre, instituteur, La Laide et la Belle, une mère a deux filles : l'une horriblement laide, l'autre admirablement jolie et qui, tout naturellement, est le souffre-douleur, la Cendrillon, la Truitonne du ménage. Un matin, arrive un voyageur. Il dit à la jolie : « Portez mes bottes au poulailler, mon manteau au grenier, mon chapeau à l'écurie, » puis il va se coucher. Mais, comme ces ordres si singuliers n'ont pas été exécutés, il trouve le lendemain, à son réveil, ses bottes soigneusement cirées et luisantes, son manteau et sou chapeau méticuleusement brossés. « Mademoiselle, lui dit-il, vous êtes certainement fort belle, mais, à partir de ce moment, vous serez encore plus belle. » La prédiction se réalise.

Ce que voyant, la mûre et la sœur entrent dans une rage impossible à décrire et, pendant tout un au, attendent, anxieuses, le retour du voyageur. Une année après, jour pour jour, heure pour heure, minute pour minute, il arrive et dit à la laid1 : « Portez mes bottes au poulailler, mon manteau au greuier, mon chapeau à l'écurie, » et va se coucher. Ces ordres sout suivis à. la lettre ; aussi, le lendemain, lui remet-on ses bottes toutes salies de caca de poules, son manteau tout couvert de poussière, son chapeau déchiré par des coups de pied des chevaux. « Mademoiselle, lui dit-il, vous êtes certainement très laide, mais à partir de ce -moment vous serez plus laide encore. » Et la prédiction se réalise.

La jolie, que l'on martyrisait encore davantage, va un jour à la fontaine, y trouve une vieille femme toute ridée, toute cassée, ne pouvant, à bout de forces, charger sa cruche. Elle l'aide très complaisamment et, en échange de ce service, reçoit le don de cracher des pierres précieuses à chaque mot qu'elle prononcera. A son tour la laide va à la fontaine et trouve la même vieille, mais comme elle l'insulte et la rudoie, elle est condamnée à cracher des crapauds chaque fois qu'elle s'avisera de parler. Bref, la belle qui était bonne et douce est demandée en mariage par uu riche seigneur. La laide; au contraire, aussi méchante qu'horrible, en est réduite à épouser un vilain bossu, boiteux par surcroît, qui passe tous ses jours et toutes ses nuits à la rosser.

Notre conte de Florine et Truitonne, recueilli à la Rieholle par M. Watin, instituteur, sous la dictée de l'un de ses élèves, n'est que le raccourci du conte de Mmo d'Aulnoy : l'Oiseau bleu, qui lui-même n'est qu'une variante d'une légende italienne rapportée daus le Pentamerone. Une fée, sous la forme d'un oiseau, arrête le bras du Marina au moment où il va tuer sa femme Portiella. N'ayant pu la tuer, il l'enferme dans une tour ou la fée-oiseau lui porte de la nourriture. Il nourrit également l'enfant dont a accouché Portiella dans sa prison.

Ce mythe appartient à la famille d'où provient Cendrillon, le conte de Perrault ; Cendrouse, conte breton ; le Présent des fées, etc., etc. Ces noms de Elorine et de Truitonne, qui se trouvent aussi dans un conte lorrain : les Clochettes d'or, se changent quelquefois en Gracieuse et Pcrcinet.

Dans uu conte russe (collection Sichler) : La Petite Plume de Faucon resplendissant, un faucon vient voir sa fiancé et s'envole quand arrive le matin. Mais, par jalousie, les sœurs de la jeune fille sèment sur la fenêtre du verre cassé, plantent des aiguilles et des couteaux pointus pour que le faucon se blesse en s'abattant : ce qui ne manque pas d'arriver, car «< il ne fit que se meurtrir les pattes et s'entamer les ailes. »

Les colporteurs, les marchands ambulants vendent pour ciuq centimes une petite plaquette éditée chez Vagne, à Pont-à-Mousson, et intitulée l'Oiseau bleu. Ce coûte n'a aucun caractère traditionnel : c'est un odieux mélange de toutes les affabulations dont l'Oiseau bleu, le Prince, Elorine et Truitonne sont les héros.

Pour les mythologues, la sœur désagréable et méchante faisant contraste avec la sœur douce, bonne, admirablement belle, représente l'obscurité, la brume hivernale empêchant la lumière de briller de tout son vif éclat. Mais tôt ou tard la lumière éclaire les mondes, de même que la sœur si longtemps sacrifiée doit, enfin, jeter un vif éclat grâce à sa radieuse beauté.

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