‹ Traditions, coutumes, légendes et contes des ArdennesChapitre 356 sur 392 · LE PETIT BERGER DU PONT DES AULNES · texte numérisé non relu

LE PETIT BERGER DU PONT DES AULNES

11 y avait une fois, à la ferme des Aulnes, une fermière si revêche, si acariâtre, si dure au pauvre monde, si regardante et si avare que ses domestiques, à table, ne mangeaient jamais leur content.

Donc, ils étaient très malheureux, mais, plus que les autres, un petit berger que cette fermière sans cœur se plaisait à rudoyer et à faire souffrir. Il avait beau, même en hiver quand il pleuvait, rentrer des champs mouillé jusqu'aux os, claquant des dents, jamais elle ne lui disait :

— Petit berger, approche-toi du feu et chauffe-toi !

Mais, au contraire, elle le renvoyait brutalement, lui jetant, comme par miséricorde, deux ou trois croûtons de pain sec et dur qu'il allait grignoter, en pleurant, au milieu de ses chères brebis, bonnes bêtes charitables qui le réchauffaient de leur haleine.

Pourtant cette mauvaise fermière n'était pas impitoyable avec tout le monde et, lorsque venait la voir M. le Curé, elle savait vite prendre son air le plus gracieux, sa « gueule des dimanches, » comme l'on dit dans le pays. Pour lui, elle se faisait tout sucre, tout miel; pour lui, elle tordait le cou, sans compter, à tous les poulets, aux poules, aux chapons et aux dindes de sa basse-cour, si bien que, souvent les bêtes ayant plus d'esprit que les hommes, toute la basse-cour piaulait à vous rendre sourd, dès qu'apparaissait la soutane du curé.

Pendant ces bombances, l'entrée de la ferme était, vous le pensez bien, rigoureusement interdite au petit berger. Par la fenêtre, la fermière lui jetait sa pannetière de toile grise clans laquelle, très parcimonieusement, elle mettait quelques croûtons de pain pour lui dégraisser les dents et l'envoyait au pacage, bien loin, bien loin, lui ordonnant de ne revenir qu'à la tombée de la nuit ou même le lendemain matin, seulement, pour peu que cela lui toquât.

Un beau jour que le petit berger menait tristement paître son troupeau, il rencontra, assis sur le bord du chemin, un vieillard vêtu de haillons, à la figure maigre et souffrante, presque mourant de faim qui, essayant de se soulever, mais sans pouvoir y arriver tant il était faible, lui dit :

— La charité, s'il te plaît, petit berger. Dieu te le rendra !

— Je n'ai pas grande pitance, pauvre vieillard, tout juste deux croûtons de pain dans ma parinetière pour mon repas de midi, mais il ne sera pas dit que je n'aurai pas secouru plus pauvre que moi et, vaille que vaille, nous partagerons.

Et, prenant au fond de sa pannetière un croûton de pain, il le donna au vieillard.

— Mange et puisses-tu continuer ta route pour trouver plus riche que moi.

— Merci ! merci ! petit berger, dit le vieillard en prenant le croûton, tu es un bon petit gars charitable et je veux te récompenser. Fais trois souhaits et ils seront exaucés.

— Trois souhaits ? Qui es-tu donc ?

— Que t'importe ? Fais toujours trois souhaits, tu verras bien après.

— Eh bien ! alors, je désire avoir un sifflet qui fera danser, jusqu'à ce que je

CONTES DIVERS

cesse d'en jouer, tous ceux qui l'entendront, puis une arbalète avec laquelle je pourrai tuer tous les oiseaux que je verrai à quelque distance qu'ils soient, et, enfin, que je puisse, quand je le voudrai, faire péter la fermière aussi longtemps et aussi fort que cela me plaira.

— C'est bien, sois content, tout arrivera comme tu le demandes.

Et, en même temps, le vieillard reprit sa route, ayant donné au petit berger une arbalète et un sifflet.

A la tombée de la nuit, après qu'il eut bien fait pacager son troupeau, le petit berger revint à la ferme. Jamais la fermière, qui attendait impatiemment le curé, n'avait été de si méchante humeur. Elle jeta furieusement deux mauvais croûtons de pain au berger.

— Tiens ! voici ton souper. Vas le manger dehors et, surtout, garde-toi bien de mettre les pieds ici.

Tout triste, le petit berger alla s'asseoir au fond de la cour et, pendant qu'il grignotait silencieusement ses croûtons de pain, il vit entrer le curé qui venait à son rendez-vous. Aussitôt la bombance de commencer. Jamais poulets plus gras, jamais galettes plus dorées ne furent servis sur une table. A travers la porte, le petit berger voyait la fermière et le curé qui s'en fourraient jusque là et mangeaient à en crever. Les morceaux disparaissaient des assiettes tandis qu'il tenait toujours àla main son croûton de pain sec.

— Parbleu ! se dit-il enfin, c'est le moment, ou jamais, de savoir si le vieux de ce matin ne s'est pas moqué de moi. Fermière ! je veux que tu fasses un gros pet.

Et à peine avait-il dit : « Fermière ! je veux que tu fasses un gros pet, » que la fermière faisait un pet si gros, si assourdissant, que le curé, tout ahuri, en restait cloué sur sa chaise.

— Bon ! le vieux ne s'est pas moqué de moi. Eh bien ! donc, fermière, je veux que tu pètes toute la nuit.

Ce fut, alors, une détonation effrayante, une suite de pets bruyants, et plus la fermière cherchait à se retenir, plus les pets éclataient retentissants. Toute la salle à manger en fut empestée et le curé s'en scandalisa.

— Sale femme ! est-ce donc ainsi que vous recevez les gens quand vous les invitez à diner ?

Mais la fermière ne pouvait s'arrêter et plus le' curé grondait, plus le roulement continuait.

— Ça, ce n'est pas naturel, dit le curé en s'en allant, il doit y avoir là-dessous quelque sorcellerie.

Et il sortit, laissant la fermière pétant encore plus bruyamment qu'avant.

Le lendemain, sans en avoir l'air, il alla se promener du côté de la prairie. 11 y trouva, comme il le supposait, bien, le petit berger.

— Eh bien ! l'ami, que fais-tu donc là? A quoi passes-tu ton temps? Ne ferais-tu pas mieux d'étudier ton catéchisme au lieu de baguenauder ou de songer à des histoires de sorciers ?

— Histoires de sorciers! Et qui m'en raconterait, monsieur le curé, puisque je suis toujours seul ?

— Qu'as-tu donc dans ta pannetière?

— Deux croûtons de pain pour mon déjeuner.

— Deux croûtons seulement. Hum ! ça n'est pas gras !

— Non, vrai ! ça n'est pas gras ! Mais comme je suis très adroit, quand je vise un oiseau, je le tue avec mon arbalète, je le fais rôtir et je m'en accommode en mangeant mon pain.

— Diable ! diable ! tu es donc aussi adroit que ça !

— Je n'ai jamais manqué mon coup. Tenez, monsieur le curé, voyez-vous ce corbeau qui est là-bas, là-bas? Eh bien ! si vous me promettez de me rapporter ma flèche, je vais le tuer avec mon arbalète.

— Ma foi ! je veux bien et je verrai si tu es aussi adroit que tu t'en vantes.

Le petit berger épaula, visa, lâcha la détente, et le corbeau, traversé par la flèche qui lui resta dans le ventre, tomba comme une masse.

— C'est vraiment singulier, pensa le curé qui alla chercher la flèche, c'est singulier qu'il ait pu tirer un corbeau qui était si loin qu'à peine on le voyait. 11 doit y avoir quelque diablerie là-dessous.

Mais le corbeau et la flèche étaient tombés dans un hallier plein d'épines, au beau milieu duquel le curé fut obligé d'entrer. Dès qu'il le vit empêtré dans le buisson, le petit berger prit son sifflet et siffla.

Aussitôt le curé de danser et, malgré sa bedaine, il sauta et cabriola comme un pantin désossé. Plus il sautait, plus le petit berger sifflait, si bien que la soutane, s'accrochant aux ronces, mit nu comme ver le curé qui continua à se trémousser jusqu'à ce qu'il se fût écorché tout le corps du haut en bas.

— C'est assez comme ça, dit le petit berger, je suis assez vengé. Et il cessa de siffler.

Mais forcjffut au curé de retourner tout penaud, tout sanglant, au presbytère, dans le costume du père Adam, et, à sa grande honte, il dut passer devant la fermière qui s'enfuit épouvantée en le voyant écorché comme un veau qu'on aurait pelé.

Le lendemain, très mal en point, brûlant comme s'il cuisait, pouvant à peine marcher, car chaque pas était pour lui une souffrance nouvelle, tant sa peau était déchiquetée, voilà notre curé qui se traîne chez le sire de Montcornet. Il le trouva à table.

— Bonjour, sire de Montcornet.

— Bonjour, curé, veux-tu manger la soupe avec moi ?

— Sire de Montcornet, le petit berger du Pont des Aulnes m'a mis dans l'état que vous voyez. C'est un sorcier, il faut qu'il soit brûlé vif.

— Bien, curé, il sera fait comme Lu le demandes.

Voilà donc le petit berger condamné à être brûlé vif et vous pensez si, ce jour-là sur la place, il y eut foule au pied du bûcher. Et parmi les plus curieux, les plus empressés, le curé et la fermière.

— Eh bien ! petit berger, lui dit le bourreau au moment de mettre le feu au

CONTES DIVERS

bûcher, tu vas être brûle vif ; n'as-tu pas, comme c'est la coutume, quelque cbose à demander ?

— Ma foi si, bourreau, j'ai dans ma poche un petit sifflet, je voudrais bien en jouer un air avant de mourir. Il me semble qu'ainsi, au son de la musique, je partirai plus gaîment pour l'autre monde.

— Ça, on peut te l'accorder! Tu n'es vraiment pas difficile à contenter. Prends donc ton sifflet et siffle-nous un petit air.

Mais à peine le curé eut-il aperçu ce maudit sifflet qu'il s'écria, à la stupéfaction de tous :

— Attachez-moi à un arbre ! attachez-moi à un arbre ! Je ne veux pas danser. Il fut fait comme il le désirait. Et aussitôt le sifflet siffla. Alors tout le monde

d'entrer en danse ; jeunes et vieux, garçons et filles, chacun s'en donnait à jambes que veux-tu, si bien qu'on n'avait jamais vu, à fête de village, pareille sauterie. Et plus fort que les autres, tout attaché qu'il était, le curé se trémoussait comme un dératé, se cognant la tête et les jambes, se rabotant l'échiné au tronc de l'arbre, tant il faisait de grands efforts pour danser comme les autres. A chaque saut il criait : « Grâce ! grâce ! » mais le petit berger faisait celui qui n'entend pas.

Sifflant toujours, il descendit lentement du bûcher, traversa cette sarabande effrénée sans se presser et disparut dans le bois. La danse cessa dès que les danseurs n'entendirent plus le sifflet. Mais on se garda bien de poursuivre le petit berger que depuis cette aventure, d'ailleurs, on n'a jamais revu dans le pays de Sécheval, de Renwez et de Moutcornet.

Le pont des Aulnes se trouve à environ deux kilomètres de Sécheval près de la Censé Doctrinale. Le ruisseau du Pont-des-Àulnes se réunit à la Màque pour former près des Vieilles-Forgesdes-Mazures, le Ru du Faux. A quelques centaines de mètres du village se trouve, sur le chemin qui va de Sécheval à Renwez, le Culviseau, que l'on appelle aussi Charlebourg. Mais le nom de Culviseau est beaucoup plus populaire, le curé, dont il est parlé dans le conte, s'appelant, dit la légende, le curé Viseau.

Un poète de Sécheval a fait sur ce conte, aux temps jadis, ces vers en forme d'épilogue :

Pour terminer cette histoire fantastique, Ami lecteur, j'ajouterai deux mots Qui prouvent qu'elle est bien véridique. De ce curé qui souffrit tant de maux, A Sécheval ou a gardé la mémoire ; On fête encore son dos martyrisé Et son derrière est resté plein de gloire. Pour que son nom fût immortalisé, A l'endroit même honoré du martyre, On a bâti sur le bord du ruisseau Hameau joli qui dans les eaux se mire, Qu'on appela : Hameau du Cul- Viseau.

Ce conte du Petit Berger du Pont des Aulnes, se retrouve exactement en Bretagne sous ce titre : Les Trois Dons. 11 est curieux que la version bretonne soit venue, sans mélange, jusque dans les Ardennes où elle s'est localisée ; à moins que ce ne soit tout le contraire. 11 serait intéressant de suivre cette migration. -Mais qui pourrait dire l'origine exacte de tous les contes traditionnels? Qui pourrait exactement les suivre dans toutes leurs périgrinations, notant ce qu'ils laissent, ce qu'ils prennent, eu même temps que leurs modifications dans tous les pays qu'ils traversent ? Ce travail a été tenté, notamment par M. Cosquin dans ses gloses des Contes de la Lorraine, et aussi par le savant bibliothécaire de Weimar, M. Rei.miold Koei.er. Voir aussi, pour le môme sujet : de Gubernatis, Mythologie zoologique; DeuliN, les Contes de la mère l'Oye avant Perrault; Loys Bruyères, les Contes de la Grande-Bretagne: et Husson, La Chaîne traditionnelle.

Pour l'épisode de la flèche qui atteint toujours son but, voir : le Poirier aux poires d'or, le Corps sans âme, les Trois Souhaits et Pornick l'Idiot, contes bretons ; un conte lorrain : le Petit

BOSSU. 4k

Dans Le Grand Prince "t le Petit Soldat, conte breton recueilli par Skbii.lot, le récit se termine à peu près comme dans Le Petit Berger du Pont des Aulnes. Le soldat est sur le point de

mourir avec « les douze pairs de France, » ses compagnons de voyage, étant ensemble à la recherche des aventures. Ils montent tous sur l'échafaud; mais alors le petit soldat tire un sifflet de sa poche. Dès qu'il a sifflé survient un brouillard épais empêchant de se voir l'un l'autre à deux pas. Le petit soldat et « les douze pairs » en profitent pour descendre de l'échafaud et s'enfuir.

Le dernier épisode de ce conte remet aussi en mémoire la LXXVC nouvelle de Louis XI : La Musette, « d'ung gentil galant demi-fol et non gueres sage, qui en grant aventure se mit de mourir et estre pendu au gibet pour nuyre et faire déplaisir au bailli à la iustice et aultres plusieurs de la ville de Troyes en Champaigne, desquels il estoyt hay mortellement comme plus à plein pourrez ouyr ci-après. »

Page 1