‹ Traditions, coutumes, légendes et contes des ArdennesChapitre 357 sur 392 · LA ROSE DE PIMPERLÉ · texte numérisé non relu

LA ROSE DE PIMPERLÉ

Il y avait une fois un roi qui possédait un grand royaume et des richesses peut-être plus grandes encore que son royaume. La reine, sa femme, était morte lui laissant trois fils qu'il aimait autant l'un que l'autre. Dire, en effet, lequel des trois il chérissait le plus eût été, vraiment, chose impossible, si bien que cet amour le mettait parfois dans un singulier embarras surtout lorsqu'il pensait : « Je me fais déjà vieux et il me faut songer à mon successeur, mais qui, de mes trois fds, aura mon royaume ? Les aimant tous également, il me serait bien difficile d'avantager l'un au détriment de l'autre. Que faire? » Puis, il réfléchissait, réfléchissait, et, un beau jour, à force d'avoir réfléchi, il trouva. Ayant alors réuni ses trois fils autour de lui, il leur dit :

— Je me fais déjà vieux et il me faut songer à mon successeur, mais, vous aimant tous trois d'un égal amour, à qui laisserai-je mon royaume, si ce n'est, en bonne justice, au plus fort, au plus courageux et au plus intelligent? Or, j'ai cherché et voici ce que j'ai trouvé. J'ai entendu parler d'une rose merveilleuse, d'une rose unique au monde, la rose de Pimperlé : allez à sa recherche et celui de vous qui me la rapportera sera roi après moi.

Les trois frères se mirent donc en route, chacun de son côté et marchant droit devant soi.

Le premier, traversant une forêt, rencontra une vieille femme qui essayait de charger sur son dos un fagot de bois mort. Mais elle n'y pouvait réussir tant elle était âgée et sans force.

— Où vas-tu, beau garçon ? lui demanda-t-elle. Es-tu donc si pressé?

— Qu'est-ce que ça te f . . . , vieille g. . . , lui répondit-il brutalement; laisse-moi passer mon chemin.

— Bon ! bon ! je vois bien que tu cours après la rose de Pimperlé, mais quoi que tu marches, marcherais-tu toute ta vie, quoi que tu fasses, remuerais-tu ciel cl terre, tu ne la trouveras jamais.

Passe ensile dans la même forêt le deuxième fils du roi qui trouve la même vieille essayant encore de charger son fagot.

— Où vas-tu, beau garçon? Ne veux-tu pas m -aider à mettre mon fagot sur mon dos ?

— Plus souvent que j'aiderai une vieille sorcière comme toi ! laisse-moi passer, je suis pressé.

— Bon! bon! je vois bien que tu cours après la rose de Pimperlé, mais quoi que tu marches, marcherais-tu toute ta vie, quoi que tu fasses, remuerais-tu ciel et terre, tu ne la trouveras jamais.

Passe enfin le troisième fils du roi, et toujours la vieille essayait de charger son fagot.

CONTES DIVERS. 487

— Où vas-tu, beau garçon ? Ne veux-tu pas m aider à mettre mon fagot sur mon dos ?

— Volontiers, la mère, et même je ferai mieux, je vous porterai votre fagot jusque chez vous, car m'est avis que si vous l'aviez sur les épaules, vous resteriez en route.

— Merci bien, mon beau garçon, merci bien de ta complaisance, mais tu me parais bien pressé, où donc vas-tu ?

— Mes deux frères et moi, nous cherchons la rose de Pimperlé, car celui qui la trouvera doit être roi à la place du père qui se fait déjà vieux. Hélas ! où se cachel-elle, cette fameuse rose, et la trouverai-je jamais?

— Tu la trouveras, c'est moi qui te le dis. Tu me crois une vieille femme ; or, sacbe que je suis une fée ayant pris ce déguisement pour éprouver ton cœur et celui de tes frères. Toi seul m'a répondu poliment, toi seul tu es bon, aussi vais-je te récompenser. La rose de Pimperlé n'est pas au bout du monde, comme tu pourrais le croire, elle est tout proche de toi. Vas dans ce bois que tu vois là-bas, tu y verras un paquet de broussailles et, bien cachées, tout au milieu, une rose verte, une rose rouge et une rose blanche. Prends la rose blanche, c'est la rose de Pimperlé.

Le troisième fils fît comme le lui avait dit la fée. Il alla dans le bois, fouilla dans la broussaille, y trouva la rose de Pimperlé et la cueillit. Mais justement, comme il revenait au château de son père, tenant dans sa main la rose de Pimperlé, il se rencontra sur la route avec ses deux frères et leur conta son heureuse aventure. Il n'avait pas plutôt dit le dernier mot que ses deux frères se jetèrent sur lui, le tuèrent, le cachèrent dans une grande fosse, prirent la rose et rentrèrent au château du roi leur père.

— Père, lui dirent-ils, voici la rose de Pimperlé que nous avons trouvée ensemble tous les deux.

Qui fut encore toujours bien embarrassé ? Ce fut le roi. Il n'avait qu'une parole, mais lequel de ses deux fils choisir pour successeur, puisqu'ensemble et en même temps ils avaient trouvé la rose? Et le troisième, celui qu'au fond il aimait le plus, il le reconnaissait à cette heure, qui ne revenait pas !

Or, il arriva qu'environ dix années après, un petit berger, faisant paître ses moutons dans le bois, trouva un os long, mince, bien desséché et bien blanc. Il le ramassa, le perça de trous et en fit une flûte. Mais quelle ne fut pas sa surprise, lorsqu'ayant soufflé dans cette flûte, au lieu d'un air, il en sortit ces paroles :

Siffle, siffle, berger, Mes frères m'ont tué Dans la forêt d'Avé Pour la rose de Pimperlé.

Et chaque fois que le berger soufflait dans sa flûte, chaque fois la flûte chantait les mêmes paroles.

Mais un jour que le roi chassait dans le bois, il se trouva face à face avec le berger.

■ — Tu as une jolie flûte, berger, veux-tu m'en laisser jouer un air ?

— Volontiers, roi, si toutefois vous êtes assez habile pour en tirer autre chose que des mots.

Le roi prit la flûte et souffla, mais il fut tout au moins aussi surpris que le berger, lorsqu'au lieu d'un air il entendit la flûte qui chantait :

Sifflez, sifflez, mon père, Mes frères m'ont mis sous terre Après m'avoir tué Dans la forêt d'Avé Pour la rose de Pimperlé.

— Oh! oh! que signifie cela? s'écria le roi. Vite! vite! qu'on coure me chercher mes deux fils.

Et lorsqu'ils furent arrivés, il leur tendit la flûte.

— Voulez-vous m'en jouer un air ? Cela me délassera.

Sans méfiance ils soufflèrent dans la flûte, mais, au lieu d'un air, la flûte chanta :

Siffle, siffle, barbare, C'est toi qui m'as tué Dans la forêt d'Avé Pour la rose de Pimperlé.

Confus, ne pouvant plus s'en tirer par un mensonge, force fut donc aux deux frères d'avouer leur crime. Le roi, tout aussitôt, les condamna à être brûlés vifs, et, tant que dura le supplice, il fit jouer de cette même flûte par le berger. Mais, cette fois, ce ne furent plus des paroles qui en sortirent, mais bien, comme en signe de réjouissance, les plus beaux airs qu'il fût possible d'entendre.

Le roi vécut ensuite jusqu'à un âge très avancé et, mourant très vieux, fort vieux, il laissa son trône à son premier ministre.

M. Lf.febviïe, instituteur à Saint- Menges, qui tenait ce conte de l'un de ses petits élèves, a recueilli pour nous cet autre coûte que nous résumons ainsi, et que lui avait dit sa grand'nière :

Une mère très pauvre a trois fils. Dans son jardin est un beau figuier. Un jour, elle dit à l'aîné de ses fils : « Va porter un panier de figues au roi ; comme il est fort généreux, il te les paiera fort cher. » En route, il rencontre une vieille qui lui demande de l'aider à mettre sa cruche sur la tête. Il se moque d'elle et l'insulte. « C'est bon ! dit la vieille, les ligues que tu portes au roi se changeront en crapauds. » La prédiction se réalise. A peine le panier de figues a-t-il été remis au roi, que toutes les figues se changent en crapauds. Il est cruellement battu et renvoyé chez lui. Même aventure arrive au cadet : les figues se changent en couleuvres. Le troisième fils dit : 'i Moi j'irai chez le roi et je promets qu'il aura ses figues. » En route, il rencontre la vieille, lui souhaite poliment le bonjour, l'aide à mettre sa cruche sur la tête. « Tu es un bon garçon, dit la vieille, les figues que tu portes seront encore plus belles, plus succulentes lorsque tu les auras remises au roi. Et, en effet, jamais figues furent plus merveilleuses. L'eufant revint chez lui comblé d'argent et de présents.

Voir pour les similaires, notamment dans les Contes de la Lorraine, de Cosquin : Le Sifflet enchanté. Un roi, qui a deux fils, laisse échapper un oiseau si beau, si charmant, que jamais on n'avait vu son pareil. Aussi y tenait-il beaucoup. 11 dit à ses deux fils : « Celui de vous qui me rapportera mon oiseau aura la moitié de mon royaume. » En route, le premier fils rencontre une fée déguisée eu vieille et l'insulte. Le deuxième fils rencontre la même vieille et lui répond poliment. Elle lui donne alors un sifflet qui doit, a sou appel, faire venir l'oiseau. Et cet oiseau s'est sauvé dans la forêt des Ardeunes. Mais quand il s'en est emparé, il rencontre son frère. « Donne-moi l'oiseau. — Non. — Eh bien, je vais te tuer. » Et il le tue.

Un jour, un berger trouve le sifflet que le meurtrier avait oublié de ramasser. 11 le met à ses lèvres et le sifflet, dit :

Siffle, sifllc, berger,

C'est mon frère qui m'a tué

Dans la foret îles Antennes.

Le maire du pays achète ce sifflet, et, un soir qu'il dînait chez le roi, il se mil à siffler au dessert.

Siffle, sifllo, maire,

C'est mon frère qui m'a tué

Dans la forêt des Antennes.

CONTES DIVERS

Le roi siffle à son tour.

Siffle, siffle, mon père, C'est mon frère qui m'a tué Dans la forêt dos Arilennes Pour l'oiseau i(ue tu as laissé envoler.

Le fils du roi entend. 11 veut fuir, mais son père le force à siffler.

Siffle, siflle, bourreau, Car c'est toi qui m'as tué Dans la forêt des Arilennes.

Comme dans le conte ardennais, le roi fait alors brûler son fils.

Dans Gaidoz et Sébillot, Contes de provinces de France : le Roi et ses trois Fils, recueilli dans le Forez.

Dans Sébillot, Littérature orale de la Basse-Bretagne : les Trois Frères. Celui qui rapportera le plus beau bouquet aura la couronne. Les deux aînés n'osent pas tuer le cadet, mais l'enterrent tout vivant, lui volent le bouquet qu'il avait su trouver et le portent à leur père. Arrive alors l'incident du sifflet révélateur.

Mon frère m'a tué Dans la forêt des Ardennes.

Encore dans Sébillot, Littérature orale de la Basse-Bretagne : les Petits Souliers rouges, le Sifflet qui parle.

Dans un conte agenais de Bladé, cité par Husson : La Chaîne traditionnelle, p. 39, une flûte, faite d'un os blanc, chante ces paroles :

« Je m'en étais allé au bois chercher le rameau d'or et la pomme d'orange ; mon frère me les a pris, m'a tué et m'a jeté dans un creux d'arbre. »

Dans Gubernatis : Mythologie zoologique, un conte russe d'AFFANASsiEF. Une sœur tue son frère. Sur sa tombe pousse un roseau. Un berger le coupe, s'en fait une flûte, la porte à. ses lèvres, et la flûte dit :

Joue doucement, doucement, petit berger ;

Ne blesse pas mon cœur !

Ma petite sœur, la traîtresse, m'a tué

Pour les petites fraises rouges,

Pour les petits souliers rouges.

Encore dans la Mythologie zoologique, un conte de Santo-Stefano di Calcinaia. Deux frères tuent un paon. Sur la tombe pousse un petit arbre dont on fait un sifflet révélateur.

Dans Cau.noy, Contes de la Picardie : la Mère cruelle, le Sifflet qui chante. Le sifflet dit :

C'est vous, c'est vous, mon frère, C'est vous qui m'avez tué.

Le Roi et ses trois Fils, conte recueilli dans le département de la Loire. M. Cosquin a signalé aussi de fort nombreux similaires pris à l'étranger. .M. Reinhold Khceler a également trouvé de nombreuses versions de ce conte en Allemagne, en Saxe, en Transylvanie, en Pologne, dans le Tyrol, en Catalogne, etc., etc. Voir aussi dans Marmier, Chants populaires du Nord : la Harpe merveilleuse et une légende de Walter Scott : La Sœur cruelle.

Voir, dans la Revue des Traditions, la série des contes, sous le titre général : Les Roseaux qui chantent, t. II, p. 12o; Janneken et Micken, p. 365; un Conte de la Haute-Bresse, suivi de notes fort intéressantes de M. Sébillot indiquant de très nombreux similaires, outre ceux qu'a signalés M. En. Cosquin dans ses Contes de la Lorraine; deux chansons : l'une originaire de la Suède, l'autre des îles Feroë ; un conte de la côte des Esclaves ; une version de ce même conte recueillie à Zanzibar, chez les Bassoutos, etc., etc. ; t. IV, p. 463, Le Doigt qui parle (avec Gloses de M. Paul Sébillot) ; t. V, p. 178, La Rose d'or.

Thevet, dans ses Singularités de la France antarctique, rapporte que les sauvages brésiliens avaient des instruments de musique fabriqués avec les os de leurs ennemis, et Lehy : Esprit des usages, précise en disant qu'ils gardaient ces ossements pour en faire des flûtes. Pareille coutume chez les habitants du Bouthan (Letoubneau : Sociologie) .

On sait aussi que les Latins désignaient par le mot tibia l'os de la jambe et la flùle. Une tradition dit, en effet, que ces os, pris chez les animaux, auraient servi à faire les premières flûtes.

Les contes de cette famille, nous dit M: Cosquin, se partagent en deux groupes : Dans le premier — certain conte français : conte de la Loire, et aussi celui des Ardennes. dirons-nous, contes allemands des collections de Grhnm et Curtze, conte du Tyrol italien, conte napolitain, contes siciliens, conte espagnol de Séville, — le sifflet ou tout autre instrument qui parle a été fait par un berger avec un os du frère ou de la sœur assassiués.

Dans le second — conte du « pays .saxon » de Transylvanie, conte polonais, conte russe,

conte toscan, conte catalan, conte espagnol de la province de Valence, conte portugais de la collectiou Braga, — le berger se taille une flûte dans un roseau qui pousse sur la fosse de la victime.

Le roi envoie tantôt chercher un oiseau, tantôt une fleur, et qui rapportera soit l'oiseau, soit la fleur, aura la couronne.

Même remarque de M. Sébilt.ot dans la Revue des Traditions populaires :

Premier groupe. Le meurtre commis par un frère ou par une sœur — généralement des enfants — pour entrer en possession d'un objet, la plupart du temps assez futile.

Deuxième groupe. La révélation du crime par une chose qui q fait partie du corps de l'assassiné ou poussée sur sa tombe, ou par un oiseau, incarnation de la victime.

Dans sa Chaîne traditionnelle. M. IIusson nous explique ce mythe, et j'avoue pour ma pari que ces explications sont bien subtiles; résumons-les toutefois à titre de simple curiosité.

Ce conte, dit-il, — ou ces contes, — peut s'expliquer (?) comme la transformation d'un ancien mythe relatif aux phénomènes de la lumière. Les deux frères correspondent aux Dioscures — (dans certains contes il y a trois frères, mais le nombre importe pou), — c'est-à-dire aux génies de la lumière à son lever ou ù son coucher. L'un descend aux enfers quand l'autre se montre au ciel. C'est cette idée qui peut se traduire ainsi (?) : l'un des frères tue l'autre. 11 est enjoint aux personnages d'aller à la recherche d'un rameau d'or, ou même, ajouterons-nous, d'une fleur comme, par exemple, dans le conte ardennais. Ce rameau d'or fait penser à l'arbre de cuivre, l'arbre solaire des anciennes traditions égyptiennes. Le fruit d'or — ou la rose éclatante — est encore une image sidérale.

L'idée morale que le crime ne saurait rester impuni peut s'associer aussi à cette conception mythique des phénomènes de la lumière. Le frère mort ressuscite, en quelque sorte, dans un des débris de son être, comme le jour ressuscite de la nuit.

Son os, transformé en flûte, chante et révèle le crime.

En tant qu'instrument de musique, il est le symbole des murmures et des voix que fait entendre le retour de l'aube matinale.

En tant qu'il est un débris, une expression d'un génie de lumière, il révèle le crime, parce que la lumière fait voir et manifeste la vérité.

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