‹ Traditions, coutumes, légendes et contes des ArdennesChapitre 358 sur 392 · JEAN-SANS-PEUR · texte numérisé non relu

JEAN-SANS-PEUR

Il y avait une fois dans un village des Ardennes un tisserand qui vivait avec son fils âgé d'une vingtaine d'années, appelé Jean, mais que l'on avait surnommé Jean- Sans-Peur parce qu'il eût été difficile de trouver sous la calotte des cieux gars plus entreprenant, plus hardi, plus « avant-baloce » comme l'on dit chez nous. Un jour, plusieurs mauvais garnements du village, qui n'aimaient pas le maître d'école, vinrent trouver Jean-Sans-Peur et lui dirent :

— Jean-Sans-Peur, si tu veux jeter le maître d'école à bas du clocher quand il y montera ce soir, à neuf heures, pour sonner le couvre-feu, nous te donnerons une grosse somme d'argent et nous ne te dénoncerons pas.

Jean-Sans-Peur promit : aussi le soir, à neuf heures, était-il au plus haut du clocher, guettant l'arrivée du maître d'école. Dès qu'il l'aperçut et ne lui laissant même pas le temps de sonner le couvre-feu, il le prit à bras-le-corps, l'entraîna jusqu'aux ouvertures et le jeta en bas. Le maître d'école se tua net en tombant.

Le lendemain, Jean-Sans-Peur reçut, comme il avait été dit, la somme convenue, mais craignant les gendarmes, malgré son grand courage il se sauva dans les bois du il rencontra des brigands qui lui crièrent : « La bourse ou la Aie ! »

— La bourse ou la vie, vous-mêmes, riposta-t-il, apprenez que je suis Jean- Sans-Peur et que vous ne m'effrayez pas.

— Oh! alors, si vraiment tu es Jean-Sans-Peur, répondirent les brigands, tu es des nôtres : voici des prisonniers que nous avons faits cette nuit, nous te les donnons ii garder pendant que nous allons continuer à chercher fortune.

— Je veux bien, brigands.

Jean-Sans-Peur, au lieu de garder les prisonniers, ainsi qu'il s'y était engagé,

CONTES DIVERS

alluma un grand feu au-dessus duquel il les fit griller, ni plus ni moins que des boudins, puis il se remit en route marchant toujours droit devant lui. Mais comme il est rare qu'on ne s'instruise pas en voyageant, Jean-Sans-Peur apprit que loin, bien loin, très loin, dans un château hanté par le diable et des revenants, vivait une princesse enchantée qui donnerait sa main à l'homme assez courageux pour coucher trois nuits, l'une après l'autre, dans ce château, parce qu'alors, et seulement alors, elle serait désenchantée.

— C'est bon, se dit-il, j'irai dans ce château, j'y coucherai trois nuits l'une après l'autre, je désenchanterai la princesse et si, comme je le pense, elle n'a qu'une parole, elle se mariera avec moi.

Il arriva donc, après avoir longtemps marché, à ce fameux château et déclara aux gens qui le gardaient qu'il y coucherait trois nuits l'une après l'autre. Alors on lui donna la plus belle chambre où, patiemment, il attendit minuit, car jamais avant cette heure ne se montraient le diable ni les revenants.

Mais il s'ennuyait tellement qu'il ne put s'empêcher de dire en bâillant et en s'étirant de tout son long :

— Ah ! que je ferais donc bien une bonne partie de quilles !

Au même moment tombaient de la cheminée un bras, puis un autre bras, une jambe, puis une autre jambe, et un tronçon de corps qu'il « quilla, » et enfin une tète qui lui servit de boule. Il joua aux quilles jusqu'à ce que minuit sonna.

— Une! deux! trois! — compta-t-il jusqu'à douze; — puis surpris de ne voir ni diables ni revenants : Ma foi ! puisqu'ils ne viennent pas je vais me coucher, bonsoir la compagnie !

Et il se mit au lit. Mais il y était à peine depuis cinq minutes que le lit sauta, tressauta, faisant des gambades effroyables qui secouèrent Jean-Sans-Peur comme un prunier, puis ils dégringolèrent ensemble les escaliers, roulant jusqu'en bas, le lit par dessus Jean, Jean par dessus le lit.

— Que c'est donc moelleux ! Que c'est donc bon! ne cessait de répéter Jean, jamais je n'ai été si doucement bercé !

Arrivé au bas de l'escalier, bien éclopé, bien moulu, mais répétant toujours que jamais il n'avait passé un aussi agréable moment, il refit la couverture de son lit, se recoucha et, aussitôt, le lit, de lui-même, remontant les escaliers, mais sans secousse, vint reprendre sa place dans la chambre. Le lendemain, les gens du château furent stupéfaits de voir Jean-Sans-Peur, tous ceux qui avaient tenté l'aventure n'ayant jamais reparu après la première nuit tant ils avaient eu hâte de se sauver, mais ils furent encore bien plus surpris lorsque Jean leur eut dit :

— Jamais je n'ai si bien dormi! Jamais chambre plus tranquille ! J'y recoucherai ce soir, les amis !

La seconde nuit, avant que sonnât minuit, Jean vit venir à lui un gros chat noir dont les yeux luisaient plus fort que des charbons ardents.

— Par ma foi ! tu arrives à propos, je m'ennuyais, veux-tu faire une partie de cartes ?

— Volontiers, Jean-Sans-Peur, je ferai une partie de cartes avec toi.

— C'est très bien, chat, mais à une condition, c'est que je te couperai les griffes.

A l'instant même le chat disparut sans en vouloir entendre davantage, puis, lorsque minuit sonna, Jean se mit au lit. Mais à peine s'était-il endormi que, comme la veille, le lit sauta, tressauta, faisant des gambades effrayables qui secouèrent Jean comme un prunier, puis ils dégringolèrent ensemble les escaliers, roulant jusqu'en bas, le lit par dessus Jean, Jean par dessus le lit.

— Que c'est donc moelleux! Que c'est donc bon! ne cessait de répéter Jean, jamais je n'ai été si doucement bercé !

Et quand il se fut recouché, le lit remonta les escaliers, sans secousses, et vint se remettre à sa place dans la chambre.

La troisième nuit, Jean-Sans-Peur pensa :

— C'est vraiment trop ennuyeux d'attendre tout seul dans une chambre que minuit sonne, si j'allais me promener un peu dans ce château et voir ce qu'on y fabrique. Il visita donc tous les appartements, toutes les caves, tous les souterrains et, dans l'un d'eux, ayant rencontré une bande de faux-monnayeurs en train de fabriquer de la fausse-monnaie, il leur dit :

— Bon courage, les amis, ne vous dérangez pas! 11 est d'ailleurs minuit, je vais me coucher.

Il se mit au lit et, comme les nuits précédentes, le lit sauta, tressauta plus fort que jamais, le secoua encore ni plus ni moins qu'un prunier et, une troisième fois l'un roulant sur l'autre, ils dégringolèrent les escaliers. Mais arrivés au bas, Jean- Sans-Peur trouva une belle princesse qui lui dit :

— Jean-Sans-Peur, tu as été assez courageux pour coucher trois nuits l'une après l'autre dans la chambre du château, tu m'as désenchantée et je n'ai qu'une parole; voici ma main.

Ils se marièrent donc ensemble le lendemain même, et dans ce château où jamais plus ne revinrent ni diable ni revenants, ils vécurent de longs jours, heureux et contents, et eurent beaucoup d"enfants.

Comme nous l'avons fait et comme nous le faisons d'ailleurs pour tous nos contes, nous rapportons ce récit que nous tenons de MmD X..., de Pauvres, dans toute «a sécheresse, sans y rien ajouter, sans en rien retrancher, encore que cette version d'un mythe connu nous paraisse incomplète. Cependant, malgré ses lacunes, elle est curieuse à deux points de vue, croyons-nous; d'abord, parce qu'elle réunit certains épisodes qui ne se trouvent, que rarement, très rarement même ensemble dans un même conte, ensuite parce que nous n'avons jamais vu qu'un instituteur fut associé aux aventures de Jean-Sans-Peur. Cette mise en scène de l'instituteur donne à ce conte un caractère absolument local, tout à fait ardennais, et c'est particulièrement pour ce motif que nous le faisons figurer ici, tout plein de lacunes qu'il soit. Eu outre nous n'avons pas vu figurer ailleurs que dans la version ardemiaise la mention des faux-monnayeurs et des prisonniers que l'on fait rôtir.

Nous ne citerons, pour l'exemple, que quatre similaires : 1° Jean-Sans-Peur, conte lorrain ; 2" La Fleur, conte de la Gascogne: 3° Jean-Sans-Peur, conte de la Bretagne; 'i° Culotte verte, le vainqueur du Lumeçon, conte flamand. On verra que chacun de ces contes ne contient que l'un des trois épisodes groupés dans la version ardennaise :

1° Jean-Sans-Peu i (conte lorrain, collection Cosqi;i.n). Un seul passage de ce conte est à rapprocher de la version ardennaise, le voici. « Entré dans le château, il alluma un bon feu et s'assit au coin de la cheminée. A peine y était-il installé qu'il vit tomber par la cheminée des bras, des jambes, des têtes de mort. Il les ramassa et s'en fit un jeu de quilles. Enfin le diable, lui-même, descendit et dit au jeune garçon : « Que fais-tu ici? >• — « Cela ne te regarde pas, répondit Jean,

CONTES DIVERS

j'ai nulant do droit que toi d'être ici. » Le diable s'assit au coin de là cheminée en face de Jean et resta quelque temps à le regarder sans mot dire. Voyant que le jeune garçon ne s'effrayait pas : « Veux-tu jouer aux cartes avec moi, » lui dit-il. » — « Volontiers, répondit Jean. » — « Si l'un de nous laisse tomber une carte, dit le diable, il faudra qu'il la ramasse. » — « C'est convenu. >> Et ils se mirent à jouer. » Mais au cours de la partie, Jean trouve moyen de rosser le diable qui prend la fuite. Enfin, après de nombreuses péripéties, dont il n'est pas fait mention dans le récit, Jean « consentit à épouser la princesse et les noces se firent eu grande cérémonie. »

2° La Fleur (conte gascon : collection Bladé). La Fleur est un orphelin qui s'engage dans les « Dragons dorés. » Etant à Bordeaux, il voit passer une princesse « belle comme le jour, » naturellement, il dit : « Si j'étais assis près d'elle, je ne serais pas à plaindre. » La princesse fait arrêter sa voiture et répond : « La Fleur, tu ne sais pas où l'on m'emporte ; à t'asseoir près de moi lu ne gagnerais rien de bon, » et disparaît. Le dragon doré demande un congé, cherche sa princesse et la trouve enfui dans un château. « La Fleur, lui dit-elle, je suis ta princesse, mais voilà sept ans passés qu'un homme m'a enterrée toute vive. Pour me délivrer, tu souffriras pendant trois nuits mort et passion. Souffre et ne dis rien. Si tu pousses un seul cri, je buis perdue pour toujours. >< Alors, pendant trois nuits, ainsi que lui avait annoncé la princesse, La Fleur souffre mort et passion. Comme dans le conte ardennais, il est jeté à bas de son lit, traîné par les cheveux dans tout le château, peigné avec un peigne de fer. On lui coupe même les bras et les jambes, on l'embroche, et chaque matin il est laissé pour mort. .Mais jamais il n'a poussé un seul cri, aussi bien chaque matin l'a-t-on frotté d'un onguent qui l'a guéri de toutes ses blessures et qui a fait disparaître toutes ses souffrances. Après les trois nuits d'épreuve, il arrive encore bien d'autres aventures à La Fleur, notamment dans la ville aux sept clochers et chez la mère des vents, mais nous les passons sous silence, car elles sont absolument étrangères à la version ardenuaise — à moins que cette lacune ne provienne d'un défaut de mémoire de la narratrice. Bref, tant de constance est enfin récompensée et La Fleur épouse sa princesse.

3° Jean- Sans-Peur (conte breton : collection Sébillot). Ce conte est très détaillé, mais aucune des aventures, des actes de courage et d'audace dont Jean-Sans-Peur est le héros, n'a de rapport avec le récit ardennais, sauf la partie de cartes jouée avec le diable, qui est également rossé comme dans le conte lorrain.

4° Culotte verte, le vainqueur du Lumeçon (conte flamand, arrangé par Deumn). Culotte verte, fils d'une marchande de tablettes de mélasse, est le Jean-Sans-Peur flamand. Ayant tué un homme qui s'était déguisé en revenant pour l'effrayer, il juge prudent de quitter le pays et va courir les aventures, disant qu'il ne se mariera que lorsqu'il aura peur. 11 arrive dans le « château des sonneurs, » château ensorcelé dans lequel on l'a défié de passer la nuit. 11 va se coucher dans une belle chambre, fait un bon feu, allume sa pipe et boit un verre de bière tout en faisant des « ratons. » Minuit sonne : une jambe tombe de la cheminée, puis une seconde jambe, puis le bras droit, puis le bras gauche. « Et de quatre, dit Culotte verte, j'aurai bientôt de quoi faire un jeu de quilles. Juste, voilà la quille du milan! » C'était le buste d'un homme qui tombait. 11 ne me manque plus que la boule! Au même moment tombe la tête. 11 la veut prendre par le trou, c'està-dire par la bouche ouverte, mais il est mordu cruellement. 11 jette alors la tète qui va se ressouder aux membres et l'homme complet se dresse. Ils jouent aux cartes. 11 quitte le château, va combattre le Lumeçon, monstre horrible dont on ne pouvait chaque année apaiser la colère qu'en lui donnant la plus belle fille du pays, tue la bête et épouse non une princesse, mais la belle Ida qu'il a. ainsi, sauvée de la mort.

Dans les contes qui relatent l'épisode du jeu de quilles, Jean-Sans-Peur, avant de voir arriver ces bras et ces jambes, entend généralement une voix qui lui crie : « Tomberai-je? Ne tomberai-je pas? » Dans un conte portugais la voix ajoute même : « Tomberai-je d'un seul coup ou par morceaux ? » — « Tombe par morceau, » répond Jean.

Dans un conte breton, Moustache, recueilli par Emile Souvestre : Les Derniers Bretons, le héros de la légende pour désensorceler une princesse, couche daus une chambre que hantent les revenants, et à peine s'endort-il que son lit saute et gambade comme dans le conte ardennais que nous venons de reproduire et les similaires signalés. On peut mentionner encore un conte russe (collection Balston) : La Veillée de minuit du soldat, et dans Lizel : La Princesse de l'Étoile brillante; La princesse Troïol.

JEAN LE « TIGNEUX »

Il y avait une fois une veuve qui vivait avec ses Irois fils : l'aîné âge de quatorze ans, le second âgé de treize ans et le plus jeune, de douze ans. 11 s'appelait Jean et était ligneux.

Elle les élevait à grand 'peine, n'étant pas fortunée, mais elle se trouvait contente, par dessus tout, de les voir travailler et jouer autour d'elle en bonne santé. Un fort chagrin la prenait pourtant, lorsqu'elle pensait : <■ Quand je serai

morte, qui s'occupera de mes chers enfants? » Or, un jour, elle vit venir un beau cavalier qui, s'arrêtant tout net à la porte de sa pauvre maison, lui dit :

— Brave femme, ne me donnerez-vous pas Faîne de vos enfants ? Ce serait autant de gagné pour vous qui n'êtes pas riche. Je vous promets de le bien élever, de le rendre heureux et de le faire bien riche s'il me sert fidèlement.

— Emportez-le donc, cavalier, répondit la mère, non sans avoir hésité quelques instants, et qu'il soit chez vous, heureux et riche, comme vous me le promettez.

Le cavalier partit alors avec l'aîné des trois fils, le flattant, le cajolant, lui disant de douces paroles tout le long du chemin et, après une journée de marche, ils arrivèrent, la nuit tombant, à un beau château très haut, très haut, entièrement construit en fer du pont-levisaux créneaux les plus élevés. Mais à peine y étaient-ils entrés, que l'homme traîna le pauvre enfant dans une grande chambre toute noire et, lui donnant un plat de viande si grand qu'il aurait pu nourrir toute une armée, lui dit :

— Voici ton dîner, si d'ici une heure tu n'as pas tout mangé, je te tuerai ! Mais il eut beau faire, il eut beau se presser, il eut beau se forcer, il ne put

seulement manger qu'un tout petit peu du plat. Une heure après, entrait le cavalier.

— Eh bien ! as-tu tout mangé ?

— Non, je n'ai pu manger qu'un tout petit peu du plat.

Et il fit alors comme il l'avait dit. Il tua l'enfant et le mangea; car il faut vous dire que c'était un ogre.

La semaine d'après, la mère vit le même cavalier s'arrêter devant sa porte.

— Brave femme, ne me donnerez-vous pas, aujourd'hui, le second de vos trois enfants? Ce serait autant de gagné pour vous. Celui que j'ai chez moi vous fait dire le bonjour. 11 pêche, il chasse, il mange à sa faim, boit à sa soif, bref, il est joyeux comme un poisson dans l'eau, mais il s'ennuie après son frère, aussi m'a-t-il envoyé le chercher.

— Emportez-le donc, cavalier, reprit la mère, non sans avoir hésité quelques instants, et qu'il soit chez vous aussi joyeux que vous me le promettez.

Le cavalier partit alors avec le second des trois enfants, l'emmena droit à son château, le conduisit dans la même chambre toute noire, lui donna un plat de viande si grand qu'il aurait pu nourrir toute une armée, et lui dit :

— Voici ton dîner, si d'ici une heure tu n'as pas tout mangé, je te tuerai!

Le pauvre garçon eut beau faire, eut beau se presser, eut beau se forcer, il ne put venir à bout du repas, si bien que l'ogre le tua et le mangea.

La semaine d'après, le même cavalier s'arrêtait encore devant la porte de la mère.

— Brave femme, ne me donnerez-vous pas aujourd'hui votre troisième enfant, celui qui s'appelle Jean et qui est tigneux? Vous seriez tout à fait débarrassée. Vos deux autres fils, qui vous disent le bonjour, pèchent, chassent, mangent à leur faim, boivent à leu-r soif et sont joyeux comme poisson dans l'eau ; mais ils s'ennuient après leur petit frère, aussi m'out-ils envoyé le chercher.

Cette fois, la mère ne se décida pas aussi facilement, parla, reparla, questionna, car elle l'affectionnait d'autant plus qu'il était tigneux et avait besoin de grands soins. Cependant, elle finit par céder; mais Jean, avant de se mettre en route, prit son chat qu'il aimait beaucoup, ne voulant s'en séparer ni pour Dieu ni pour Diable.

CONTES DIVERS

Ils arrivèrent au château la nuit tombant. Le premier soin de Jean fut de demander où étaient ses frères et l'ogre de lui répondre qu'ils n'étaient sans doute pas encore revenus de leur promenade, mais qu'il les verrait bientôt. Puis il le mena dans la même chambre toute noire, lui donna la même grande quantité de viande dans le même plat et lui dit :

— Voici ton dîner, si d'ici une heure tu n'as pas tout mange, je te tuerai! Jean fut au désespoir, il pleura, il se lamenta :

— Comment pourrai-je manger toute cette viande ? gémissait-il ; il me tuera comme, sans doute, il a tué mes frères.

Et il sangloltait à fendre un rocher.

— Ne te désespère pas, lui dit son chat, je t'aiderai et, à nous deux, je pense, nous viendrons facilement à bout du plat.

Ils se mirent alors à l'œuvre, mangèrent, mangèrent et mangèrent encore, si bien qu'une heure après il ne restait pas, de toute cette viande, la plus petite bouchée.

— C'est bien, dit l'ogre, qui entrait au moment même où ils avalaient leur dernier morceau, c'est bien, tu as tout mangé, tu ne seras donc pas tué; mais demain tu auras la même ration et si tu ne la manges pas comme aujourd'hui, je te tuerai !

Puis il sortit, laissant, encore plus effrayé, Jean qui tourna, retourna, tâtant les murailles pour chercher une ouverture par où il pourrait s'échapper. Le courage allait commencer à lui manquer lorsque, fort heureusement, levant les yeux, il aperçut tout au coin du plafond, une lucarne bien étroite, mais cependant assez large pour qu'il lui fût possible de passer, car il était à peine plus gros qu'une livre de beurre. Il grimpa donc jusqu'à elle, ayant pris son chat dans sa poche, y passa la tête et, tout le corps suivant, il put enfin descendre le long d'une chaîne jusqu'à vin beau jardin qui était au pied du château. A peine eut-il touché terre qu'il courut, tête baissée, pour s'échapper, comme si le diable était à ses trousses, et alla trébucher sur une vieille mule attachée par les pattes et le cou à deux grands arbres.

— Où cours-tu donc si vite, mon petit garçon ? lui dit cette mule.

— Laisse-moi courir, mule, car si l'ogre m'attrapait, il me mangerait.

— Eh bien ! détache-moi et monte sur mon dos, je suis fée, mais ici et jusqu'à ce pont de fer que tu vois là-bas, là-bas, je reste sous la domination de cet ogre. Si par bonheur je peux passer ce pont, je reprendrai ma forme première. Fuyons vite tous les deux, mais bien vite, bien vite, car l'ogre, à moins que nous n'ayons une grande avance, nous aura bien vite rattrapés.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Jean détacha la mule, l'enfourcha et la voilà partie au triple galop. A chaque foulée, ils se retournaient tous deux pour voir s'ils n'étaient pas poursuivis. Tout à coup, ils aperçurent un épais nuage de poussière qui s'approchait plus rapide que le vent et, au milieu de ce nuage, l'ogre monté sur le plus fringant de ses chevaux. Encore un pas et ils allaient être pris, quand, d'un seul bond désespéré, prodigieux, la mule franchit le pont de fer et, retombant sur ses quatre pieds à la fois, elle devint immédiatement une vieille femme, ayant sur ses épaules son petit cavalier à califourchon.

— Grâce à toi, je suis désensorcelée, lui dit-elle; mais tu n'auras pas oblige une ingrate. Ecoute : le roi cherche un jardinier, va vite le trouver et tu es assuré d'entrer aussitôt à son son service. La plaque tigneuse que tu as sur la tète, je la change en belle étoile d'or ; mais aies soin, pour la cacher, d'avoir toujours sur la tête ce bonnet que voici et de ne l'ôter que si tu veux te laver. Ah ! si par hasard tu avais besoin de moi, frappe la terre du pied, trois fois de suite, et je viendrai. Adieu !

Et elle disparut sans qu'il fût possible de savoir par où elle était passée.

Jean marcha droit devant lui et, au bout d'une nuit et d'un jour, arriva chez le roi où il fut, ainsi que lui avait assuré la fée, pris comme jardinier. A peine le soleil levé, il allait à son jardin, arrosait les fleurs et les pelouses, ratissait les allées, ébranchait les arbres, taillait, sarclait si bien, que jamais l'on n'avait vu jardinier ayant tant de cœur à l'ouvrage. Puis, lorsqu'il était bien fatigué, il s'arrêtait au bord d'un ruisseau qui traversait les terres du roi, ôtait son bonnet qu'il ne quittait jamais, laissant croire qu'il avait la tigne, et se lavait la tète à grandes eaux pour la rafraîchir. Mais il advint que la fille du roi, trouvant le jardinier à son goût et le suivant sans qu'il pût s'en apercevoir, vit, lorsqu'il ôta son bonnet, qu'il avait sur la tête une belle étoile d'or. Il n'en fallut pas davantage pour qu'elle tombât tout à fait amoureuse. Elle en perdit le sommeil et aussi le boire et le manger et, à la fin, n'y pouvant plus tenir, un beau matin elle dit au roi :

— Roi, mon père, je veux me marier avec Jean, ton jardinier.

— Tu es folle, dit le roi stupéfait: me vois-tu pour gendre un mauvais petit jardinier, tigneux à ce point qu'il est toujours obligé de garder son bonnet.

— Roi, mon père, répliqua la princesse, je veux me marier avec Jean, ton jardinier.

Le roi refusa encore. Alors elle pleura, se lamenta, s'enferma dans sa chambre, ne voulant plus voir personne, refusant de prendre la moindre nourriture. Et comme le roi qui l'aimait beaucoup, n'ayant qu'elle d'enfant, craignait de la voir mourir, il lui dit enfin :

— Marie-toi donc avec mon jardinier, puisque telle est ta volonté ; mais qu'il ne paraisse jamais devant mes yeux.

Ils se marièrent alors et vécurent heureux et contents dans un petit pavillon que le roi leur fit construire tout au bout du parc.

Un jour, on « bassina » par tout le royaume, à son de trompe et de caisse, qu'un monarque voisin, très puissant, venait de déclarer la guerre et que le roi faisait appel à tous ses nombreux sujets valides et assez forts pour porter les armes. Malgré que sa femme voulut l'en dissuader, Jean alla trouver le roi, son beau-père, et lui demanda la permission de se joindre à ses troupes.

— Je t'avais pourtant bien dit de ne jamais te présenter devant moi ! Mais, comme aujourd'hui j'ai besoin de tous mes sujets, je te permets d'aller prendre un cheval dans mes écuries et une armure dans mon arsenal. Vas donc et combats vaillamment.

CONTES DIVERS

Mais au lieu de choisir uu beau cheval et de revêtir une belle armure, il enfourcha la plus vilaine rosse boiteuse qu'il put trouver. Par surcroît, il prit un fusil tout rouillé, un sabre tout ébréché et s'habilla d'une tunique toute déchirée n'ayant plus couleur tant elle était sale. En cet attirail, il se mit à la suite de l'armée.

— Quel est ce sale soldat? dit le roi furieux, lorsqu'il l'aperçut.

— Roi, c'est votre gendre !

— Mon gendre ! reprit-il, de plus en plus furieux, mon gendre ! Se moque-t-il de moi? Qu'on le jette en prison.

Pourtant, comme il avait bien d'autres chats à fouetter, il passa outre et donna le signal du combat. Mais au moment où, sur le point d'être battu, il s'apprêtait à sonner la retraite malgré que lui et ses soldats eussent fait des prodiges de courage, Jean descendit de sa rosse et frappa trois fois la terre du pied. Tout aussitôt, la fée lui apparut.

— Q ue veux-tu ?

— Le plus beau cheval et les armes les plus brillantes qu'il soit possible de

voir.

Et, à l'instant même, sa rosse se changeait en un cheval magnifique, écumant, piaffant d'impatience, richement harnaché, en même temps que sa vieille tunique et ses armes rouillées, ébréchées, devenaient une armure toute reluisante au soleil. Sans perdre une minute alors, il se précipitait au plus fort de la mêlée, au moment même où l'armée vaincue s'en allait à la débandade, ralliait les bataillons, leur faisait faire volte-face, se battait comme un lion, relevant ainsi tous les courages, si bien que, de vaincus qu'ils étaient, les soldats furent vainqueurs et que l'ennemi, épouvanté de ce choc aussi furieux qu'imprévu, prit la fuite. Puis, grâce à ce désarroi général, Jean put disparaître, remonter sur sa vieille rosse boiteuse et, tout dépenaillé, clopin-clopant, alla reprendre sa place à la queue de l'armée.

Rentré dans son palais, le roi demanda à tous ses courtisans, à tous ses généraux, à tous ses officiers, à tous ses soldats et aussi à tout son peuple, si quelqu'un connaissait le beau chevalier qui avait gagné la bataille. Personne ne sut lui répondre. Il fit alors bassiner dans le monde, entier qu'il donnerait au sauveur de son armée, s'il voulait venir à la cour et se faire connaître, la plus riche des récompenses qu'il fût possible d'imaginer ; puis il attendit, mais en vain, car le beau chevalier resta toujours inconnu.

Or, il arriva qu'une année après, le même monarque voisin, désireux de tirer vengeance éclatante de sa défaite, déclara une nouvelle guerre au roi. Celui-ci fit aussitôt appel à tous ses nombreux sujets valides et assez forts pour porter les armes et, comme la première fois, son gendre vint lui demander l'autorisation de se joindre à ses troupes. 11 le lui permit et Jean se mit, comme avant, à la suite de l'armée, avec sa même rosse boiteuse, sa même tunique déchirée, son même sabre ébréché, son même fusil rouillé. Le roi donna le signal de la bataille et il allait encore être vaincu, lorsque tout à coup apparut, au plus fort de la mêlée, le beau chevalier qui, par sa vaillance, changea, une deuxième fois, le sort des armes. Et au moment où il allait disparaître :

— Poursuivez-le ! poursuivez-le ! cria le roi à ses troupes ; ramenez-le moi mort ou vif, mais que je sache au moins quel est ce guerrier mystérieux !

Et tous de se jeter à sa poursuite, mais sans pouvoir l'atteindre. Cependant il reçut en pleine cuisse un coup de lance si fort, que la pointe se cassa et resta clans la chair. Puis l'armée rentra dans la capitale, le roi en tête tenant la lance brisée,

et, en queue, Jean, toujours sur sa même rosse boiteuse, avec sa même tunique déchirée, son même sabre ébréché et son même fusil rouillé.

Le roi fit alors bassiner ceci dans le monde entier :

— Que tous les chevaliers connus et inconnus viennent à ma cour avec une pointe de lance et, à celui dont la pointe pourra s'ajuster à la lance brisée que je garde et, ainsi, ne former ensemble qu'une seule et même arme, je donnerai ma couronne et tout mon royaume, car il m'aura prouvé qu'il est vraiment le sauveur de mon armée.

Et de tous les quatre coins de la terre arrivèrent chaque jour, chaque heure, chaque minute, des chevaliers. On ne savait où les loger, à la Cour et dans la ville, tant ils étaient nombreux. Tout un long mois durant, ils défdèrent par centaines, par milliers, devant le roi revêtu de son plus riche costume, assis sur un trône resplendissant d'or et de pierreries, car il voulait faire honneur à ses hôtes, et tenant à la main cette lance à laquelle il manquait la pointe. Mais aucune des pointes que présentèrent les chevaliers ne pouvait s'ajuster à la lance jusqu'à ne former ensemble qu'une seule et même arme, si bien que, désespéré, le roi répétait tous les soirs, se lamentant :

— Ilélas ! hélas ! ne connaîtrai-je donc jamais le sauveur de mon armée ? Or, un jour, Jean dit à la princesse, sa femme :

— Regarde donc cette pointe de lance que j'ai trouvée dans le jardin ! Pourquoi n'irais-je pas, moi aussi, voir si par hasard elle s'ajuste à la lance du roi?

— C'est bon ! c'est bon ! répondit la princesse, fais le mort, ce sera plus sage. Est-ce bien utile d'aller chercher rebuffades et mauvaises paroles ?

Mais, n'en voulant pas avoir le démenti ni par Dieu, ni par le diable, il partit pour aller à la cour trouver le roi, son beau-père.

— C'est encore toi ! s'écria le roi furieux dès qu'il l'aperçut; que viens-tu faire ici? Ne t'avais-je pas ordonné de ne jamais paraître devant mes yeux?

— Roi, n'avez-vqus pas dit : « A celui dont la pointe de lance pourra s'ajuster à la lance brisée que je garde et, ainsi, ne former ensemble qu'une seule et même arme, je donnerai ma couronne et tout mon royaume, car il m'aura prouvé qu'il est vraiment le sauveur de mon armée. »

— Soit ! je n'ai qu'une parole, répondit le roi, haussant les épaules de pitié, voyons ton bout de lance.

Jean sortit alors de sa poche un vieux bout d'épée tout rouillé ne pouvant pas plus s'ajuster à la lance brisée que tendait le roi, que la queue d'un cheval ne peut s'ajuster au cul d'un chien.

— Te moques-tu de moi, misérable ? hurla le roi furieux. Qu'on le jette en prison et qu'il y pourrisse jusqu'à la lin de ses jours.

— Si ce n'est pas cette pointe, continua Jean sans perdre contenance, c'est sans doute celle-ci.

Et, de son autre poche, il en sortit une deuxième qui s'ajusta si bien à la lance brisée, qu'elles ne firent ensemble qu'une seule et même arme. Puis, en même temps, sans respect pour le roi et les courtisans qui l'entouraient, il se déculotta et, montrant sur le haut de sa cuisse une cicatrice, il dit tout simplement :

— Voyez !

Je vous laisse à penser si le roi fut surpris. Il se précipita dans les bras de son gendre, ne pouvant s'arrêter de le féliciter et de l'embrasser

— Oui ! oui ! je le vois maintenant, répétait-il, c'est vraiment toi qui sauvas mon armée et c'est bien toi qui as mérité ma couronne et mon royaume.

Or, ce qui avait été promis fut tenu, et Jean le ligneux, tout aussitôt, devint roi à la place de son beau-père. Un de ses premiers soins fut d'envoyer ses soldais détruire de fond en comble la forteresse de l'ogre qui avait mangé ses deux frères et qui avait failli le manger. Et l'ogre, qui avait été pris au plus fort du combat, fut brûlé sur un brasier le plus beau, le plus chaud qu'il fût possible de voir. Ensuite, comme Jean le Tigneux é Lai t bon fils, il fit venir sa mère à la cour et, tous, ils vécurent de longues années, beureux et contents.

Alors seulement, pour pouvoir porter la couronne, il ôta son bonnet qu'il enferma dans une boîte en diamants. Et cette boîte, il la mit dans la plus belle salle de son palais, bien en évidence, à la place d'honneur.

Euh'' autres similaires de ce conte recueilli à Saint-Menges, il nous suffira de citer : dans Sébillot, Contes des Marins, « Jeau le Teigueux, » et dans Ortoli, Contes de la Corse, le « Petit Teigneux. »

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