BELLE-HUMEUR ET SANS- CHAGRIN
Il y avait à Charleville, lorsque les guerres de Louis XIV eurent pris fin et qu'une grande partie des armées fut licenciée, si bien que maints soldats se trouvèrent sans emploi, deux gais compagnons : ils s'appelaient, l'un, Belle-Humeur, et l'autre, Sans-Chagrin. Or, comme ils n'étaient pas hommes à rester longtemps embarrassés, ils se mirent tout de suite en quête de se tirer d'affaire.
— Nous voilà donc sans place et avec cela on ne mange guère, dit Belle-Humeur, mais j'ai trouvé un moyen et bientôt, à nous deux, nous allons être riches, mais plus riches que tous les rois de la terre.
— Voyons ton moyen, demanda Sans-Chagrin.
— Tu vas, continua Belle-Humeur, me crever les yeux, puis tu me conduiras par la main; nous traverserons, en chantant, toutes les villes, toutes les campagnes du royaume, on aura pitié de nous et on nous donnera beaucoup d'argent.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Sans-Chagrin crève les yeux à Belle-Humeur et les voilà partis, l'un conduisant l'autre, chantant tous deux comme rossignols. Or, ainsi que l'avait prédit Belle-Humeur, ils gagnaient beaucoup d'argent sans compter qu'ils étaient bien nourris et bien couchés dans toutes les fermes où ils demandaient asile pour la nuit. Aussi, pouvaient-ils conserver tous leurs sous et toutes leurs piécettes. Mais, un soir qu'ils comptaient la recette du jour, Sans-Chagrin dit à Belle- Humeur :
— Voilà ! Si nous continuions, nous deviendrions trop riches et les voleurs de grand chemin nous tueraient pour nous voler. Mieux vaut donc parlagcr et, tranquilles alors, nous vivrons de nos rentes. J'ai fait deux tas» de tout l'argent que nous avons amassé ; un gros et un petit. Comme tu as toujours été pour moi un gai compagnon, je veux bien te laisser le plus gros tas, moi je me contenterai du petit. Le partage fait, nous nous séparerons.
— Je veux bien, répondit Belle-Humeur, mais je suis aussi bon camarade que toi, prends donc la plus grosse part et laisse-moi la plus petite.
Et, en même temps, il mit dans sa poche le petit tas qui se composait de pièces
d'or et d'argent, laissant à son compagnon le plus gros tas qui ne se composait que de sous.
— Maintenant, adieu, Sans-Chagrin, dit Belle-Humeur.
— Adieu, Belle-Humeur, répondit Sans-Chagrin tout confus de s être ainsi laissé jouer par un aveugle.
Et ils se séparèrent, allant chacun de leur côté.
Resté seul, Belle-Humeur, qui n'y voyait goutte, se demanda, non sans inquiétude, où il passerait la nuit, n'ayant plus pour le guider son compagnon Sans- Chagrin. Marchant à tâtons, il se heurta contre un arbre, y grimpa et, se couchant en travers sur les plus larges branches, après s'être fait un oreiller de feuilles, il s'endormit.
Mais voilà qu'au beau milieu de la nuit il fut éveillé par des bruits de voix qui semblaient partir du pied de l'arbre. Ayant regardé, il vit un loup, un renard et un lièvre qui, assis en rond, causaient entre eux.
— Eh bien, renard, dit le loup, as-tu appris du nouveau depuis notre dernière entrevue?
— Certes oui, loup, répondit le renard, et un fameux secret, je t'assure.
— Ah! et quel est ce fameux secret?
Tu connais, n'est-ce pas, le ruisseau qui coule là-bas, tout au fond du bois?
— Oui! Eh bien, renard?
— Eh bien, l'aveugle qui laverait ses yeux avec l'eau de ce ruisseau serait aussitôt guéri et verrait aussitôt beaucoup mieux que toi et que moi. Mais toi, loup, que sais-tu?
— Un secret aussi beau que le tiens, renard. Tu as sans doute entendu dire que la fille du roi d'Espagne était à la mort et qu'aucun médecin n'avait su la guérir. Or, le roi d'Espagne disait encore, la semaine passéee : « Celui qui guérira ma lillc l'épousera et sera roi après moi. »
— Eh bien, loup?
- Eli bien, l'herbe qui pousse sur les bords du ruisseau dont tu parles peut, seule, guérir la fdle du roi d'Espagne.
— Et toi, lièvre, que sais-tu?
— Moi, dit le lièvre, j'étais hier dans mon village où tout le monde s'enrageait, car l'eau y va manquer, et l'on craint de mourir de soif; mais s'ils savaient ce que je sais, ils ne se feraient pas autant de mauvais sang!
— Et que sais-tu, lièvre?
— Je sais que si l'on arrachait le gros tilleul planté sur la place devant l'église, ou trouverait^ l'endroit même où poussent les racines, une source capable de faire tourner tous les moulins de France passés, présents et futurs.
S'élant ainsi mutuellement confiés leurs secrets, ils se séparèrent en disant :
— Alors donc, à Tannée prochaine, sous le même arbre, à la même nuit et à la même heure.
Qui fut ravi d'avoir si bien écoulé cette singulière conversation ? Ce fut Belle- Humeur, comme bien l'on pense. 11 s'empressa de descendre de l'arbre et marcha
CONTES DIVERS. 501
longtemps, longtemps dans le liois sans trouver ce fameux ruisseau. Il se désespérait quand il lui sembla entendre le petit murmure bien connu de l'eau qui coule. Guidé par le bruit, il arrivait, enfin, aux bords du ruisseau, s'y lavait les yeux cl recouvrait la vue.
— Le renard n'avait pas menti, s'écria-t-il tout joyeux, en mettant dans sa poche plusieurs petites bottes de l'herbe qui devait guérir la tille du roi d'Espagne, et sans doute que le lièvre, lui aussi, aura dit vrai ; mais trouverai-je ce fameux village où il suffit de déraciner un tilleul pour avoir de l'eau à volonté? Enfin ! allons de l'avant et puisse ma bonne étoile ne pas me quitter !
Il marcha donc devant lui deux jours et deux nuits, bien fatigué, osant à peine s'arrêter pour manger et se reposer tant il avait hâte d'arriver à ce village qu'il ne connaissait pas, mais qu'il ne manquerait pas, pensait-il, de rencontrer sur sa route. En effet, le lendemain il croisait sur le chemin des gens portant des seaux.
— Où allez-vous donc ainsi, les amis? leur démanda-t-il.
— Chercher de l'eau à la rivière, il n'y en a plus au village.
— Plus d'eau au village! Vous vous moquez! Vous en avez plus que vous n'en sauriez boire toute votre vie, vous, vos enfants et vos petits enfants, plus qu'il n'en faut pour faire tourner tous les moulins de France passés, présents et futurs.
— Si tu nous dis vrai, l'homme, nous te donnerons tout l'or que tu nous demanderas, mais si tu nous a menti nous t'assommerons à coups de pierre, comme un chien.
— Foi de Belle-Humeur ! vous saurez que je n'ai qu'une parole.
Donc, suivis de Belle-Humeur, ils revinrent sur leurs pas, ayant jeté tout le long de la route les seaux dont ils n'avaient plus besoin. Or, justement la première maison en entrant dans le village était le presbytère et, attenante au presbytère, l'église devant laquelle s'élevait le fameux tilleul dont avait parlé le lièvre.
— Allons! allons! pensa Belle-Humeur bien joyeux, le lièvre, lui aussi, a dit vrai — puis, à haute voix : — Les amis, vous allez, de suite, déraciner ce tilleul.
Ils se mirent tous à l'œuvre et à peine le tilleul, déraciné, sortait-il de terre qu'une source d'eau jaillissait, si abondante, si puissante que tous ceux qui arrachaient l'arbre pensèrent être noyés.
— Belle-Humeur, tu ne nous a pas menti, dirent les habitants du village, demande-nous donc tout l'or que tu voudras.
— Oh! je n'en veux pas tant que ça, répondit Belle-Humeur, seulement de quoi aller jusqu'en Espagne.
On lui donna deux gros sacs pleins d'or et Belle-Humeur se remit en roule, sûr de voyager à son aise, de manger à sa faim, de dormir à sa paresse.
Après avoir marché longtemps, longtemps devant lui, il arriva enfin en Espagne, s'installa dans le plus bel hôtel de la ville, demanda qu'on lui servit les meilleurs plats et les meilleurs vins, qu'on lui donnât la chambre la plus riche et le lit le plus moelleux, puis il mangea à sa faim, qui n'était pas petite, but à sa soif qui était grande et alla se coucher. Il dormit douze grandes heures sans débrider. S'étant levé, il se fit encore servir les meilleurs plats, les meilleurs vins, et, quand il eut aussi bien mangé et aussi bien bu que la veille, il fit venir l'hôtelier.
— Hôtelier, lui dit-il, la fille du roi est bien malade, paraît-il.
— Si malade, Belle-Humeur, qu'elle est toujours à la veille de mourir. Tous les médecins ont été appelés l'un après l'autre et aucun n'a su la guérir.
— Parce que ce sont tous des ânes! Faites dire tout de suite au roi que moi, Belle-Humeur, célèbre médecin arrivant de France., je me charge de guérir sa fille et que je consens à perdre mon nom et ma tête si je ne réussis pas!
Le roi ayant ainsi appris qu'un nouveau médecin et plus célèbre que les autres, venant de France, avait promis de guérir sa fille, le fit mander en toute hâte, et Belle-Humeur s'empressa d'accourir au palais. Le roi l'attendait, assis sur son trône, entouré de tous ses courtisans.
— Bonjour, roi d'Espagne, dit Belle-Humeur en entrant et sans se laisser intimider par toutes ces richesses, par tous ces habits d'or qu'il vit. Bonjour, roi d'Espagne !
— Bonjour, médecin de France ! Tu t'es vanté, paraît-il, de guérir ma fille.
— Oui, roi d'Espagne.
— Eh bien, médecin de France, guéris-la. Si tu réussis, tu te marieras avec elle et je te donnerai, de suite, mes armées à commander, puis, quand je mourrai, tu seras roi à ton tour, mais, si tu ne la guéris pas, tu seras pendu.
— Boi d'Espagne, je guérirai votre fille.
Il demanda une casserole, de l'eau, et dit qu'il voulait rester seul avec la princesse, ne se souciant pas qu'on connût son secret. On le laissa donc, comme il le voulait, dans la chambre de la fille du roi, si malade, si malade qu'elle ne pouvait ni parler, ni bouger, et avait toujours les yeux fermés comme une personne morte. Belle-Humeur mit l'eau dans la casserole, la fit bouillir et y jeta les petites bottes d'herbe qu'il avait toujours soigneusement gardées dans ses poches. Puis, lorsqu'il en eut fait une bonne tisane, il la donna à la princesse qui, à peine avait-elle bu la dernière goutte, se leva de son lit aussi grasse, aussi belle, aussi fraîche, aussi bien portante, en un mot, que vous et moi.
— Boi d'Espagne, dit Belle-Humeur, voici votre fille qui est guérie.
— Médecin de France, répondit le roi d'Espagne, qui n'en pouvait croire ses yeux, tu es un grand sorcier et je n'ai qu'une parole : ma fille sera ta femme, Lu commanderas toutes mes armées et tu seras roi à ma mort.
Il y eut à l'occasion de la noce des fêtes et des réjouissances comme jamais on n'en vit dans toutes les Espagnes et, le lendemain, Belle-Humeur, devenu gendre du roi, prit le commandement de toutes les armées royales. Or, un jour qu'il les passait eu revue, quelle ne fut pas sa surprise de reconnaître au milieu d'une compagnie son ancien camarade Sans-Chagrin qui, ayant dépensé tous ses sous et ne sachant comment vivre, s'était fait soldat espagnol. Il ne dit rien d'abord, mais lorsque fut terminée K revue, il l'envoya chercher, ordonnant qu'on le conduisit de suite, de suite au palais.
— Te voilà donc, mon pauvre Sans-Chagrin, lui dit Belle-Humeur, lui prenant les mains en signe d'ancienne amitié. Sans rancune, n'est-ce pas? Il paraît que tu n'as pas eu autant de chance que moi! Mais, comme tu as toujours été gai compagnon, je veux bien te conter comment je suis arrivé à devenir le gendre du roi et à commander ses armées, en attendant que je sois roi à mon tour.
Il lui narra alors, de point en point, toutes ses aventures et termina ainsi :
— Mon ami Sans-Chagrin, tu n'as qu'une chose à faire : vas te cacher dans le même arbre, au plus épais des feuilles, vois venir et ouvre bien les oreilles.
CONTES DIVERS
Dô*hc, une année après cette fameuse conversation qui avait été pour Belle- H umeur la source de tant d'honneurs et de tant de richesses, Sans-Chagrin, nuit pour nuit, à Ja même heure et grimpé sur le même arbre, ouvrait grands ses yeux et ses oreilles pour mieux voir et mieux entendre. Un tout petit peu avant minuit arrivaient le loup, le renard et le lièvre et, comme avant, ils s'assirent en rond au pied de l'arbre.
— Eh bien, dit le renard, il s'en est passé de belles depuis la dernière fois ! il paraît qu'un certain Belle-Humeur s'est lavé les yeux dans le ruisseau et qu'il n'est plus aveugle !
— Et les habitants du village qui ont trouvé l'eau sous le tilleul ! ajouta le lièvre.
— Et la fille du roi d'Espagne qui est guérie et qui s'est mariée avec ce Belle- Humeur! continua le renard.
Ils se disputèrent longtemps et bruyamment, s'accusant l'un l'autre d'avoir révélé ces trois secrets.
— Foi de moi ! ce n'est pas moi, dit le loup !
— Foi de moi ! ce n'est pas moi, dit le renard.
— Foi de moi! ce n'est pas moi, dit le lièvre.
— Si ! si ! lièvre, c'est toi, dirent ensemble le loup et le renard : tu es le plus bavard et le plus agile et tu te faufiles partout parce que tu es le plus petit. C'est donc toi qui a parlé.
Et en même temps ils lui allongèrent, chacun, un coup de patte qui mit notre lièvre sur le dos. Ils allaient le tuer, quand, dans cette position, le lièvre put apercevoir Sans-Chagrin qui se cachait de son mieux entre les branches et les feuilles de l'arbre.
— ■ Arrêtez! arrêtez! cria le lièvre ayant déjà les reins à moitié brisés, ne me tuez pas, je vois celui qui a surpris nos secrets.
— C'est vrai, lièvre, firent le loup et le renard qui, ayant alors levé les yeux, aperçurent Sans-Cbagrin ; eh bien! son compte est bon! Aide-nous à déraciner l'arbre.
Et l'arbre ayant été déraciné, Sans-Chagrin tomba au beau milieu du loup, du renard et du lièvre qui le déchirèrent à belles dents; — ce qui termine le conte en même temps que les aventures de l'infortuné Sans-Chagrin.
Pour premier similaire, nous trouvons chez nos voisins de la Lorraine le conte : Les Deux Soldats de 1689. Ce titre est doublement curieux, d'abord parce qu'au milieu du conte il est parlé, sans qu'il soit tenu compte de celte date, d'un arbre de la liberté, devenu tilleul dans la version ardennaise, et ensuite parce qu'en 1689 nous sommes en pleine guerre de la ligue d'Ausbourg, bien que notre conte dise « quanti Louis XIV eut fini la guerre. » — D'ailleurs, à part cette nuance qu'il serait curieux d'étudier si nous faisions œuvre scientifique, l'affabulation est la même dans les deux contes. Cependant la conversation, dans le conte lorrain, a lieu entre un renard, un sanglier, un loup et un chevreuil; puis l'arbre de la liberté sous lequel se cache une source est à Lyou. Mais, nous dit M. Cosquin, dans ses commentaires, 1089 ne serait-il pas mis ici pour 1789?
Dans un autre conte intitulé : Jacques et Pierre, les animaux sont au nombre de trois : un lion, un renard et un ours, et il s'agit de guérir la fille du roi Dagobert qui, est aveugle. M. Cosquin a trouvé des similaires de ce conte en Basse-Bretagne, dans le pays basque, le Tyrol, le Danemarck, la Norwège, la Russie, la Bohème, etc. — Les Indiens ont également plusieurs variantes de ce même conte qui se dit aussi, mais avec quelques variantes, chez les Kabyles et chez les Annamites.
On peut, à la grande rigueur, rattacher ce conte à un souvenir d'histoire locale. Voici, en effet, ce que nous lisons dans {'Histoire de Charlev,ille> par Jean Hubert :
« En 1694, les soldais Belle-Humeur et Sans-Souci et quelques autres des compagnies en garnison à Charleville, furent condamnés par la Cour de Charleville à être bannis de la Souveraineté pendant neuf ans pour avoir volé nuitamment un havre-sac de blé et trois havre-aaes de pois dans un des bateaux amarrés au port. Le procureur général ayant interjeté appel de la sentence, la Cour « émendant et corrigeant, » condamna l'un de ces soldats à être battu et fustigé de verges sur les carrefours de la place Ducale et devant le grand pont et ensuite flétri d'un fer chaud marqué d'un soleil (armes de la ville) sur l'épaule dextre par l'exécuteur des hautes-œuvres ; à laquelle exécution assistèrent à droite et à gauche du patient les deux autres soldais qui restèrent en prison jusqu'à ce que leur régiment partit de la ville. »