‹ Traditions, coutumes, légendes et contes des ArdennesChapitre 360 sur 392 · BRISE-BARRIÈRE, SANS-QUARTIER ET PASSE-PARTOUT · texte numérisé non relu

BRISE-BARRIÈRE, SANS-QUARTIER ET PASSE-PARTOUT

Jl y avait une fois un homme si fort, si fort, qu'il rte pouvait quasi toucher, même du petit doigt, une hutte, une barrière, sans les renverser et les mettre en miettes. C'est pour cela qu'on l'appelait dans le pays Brise-Barrière. Il avait, surtout, un appétit formidable et dévorait du matin au soir, sans cesser de faire aller sa mâchoire. Aussi, ses parents qui se ruinaient à le nourrir, outre que, déjà, ils n'étaient pas très argentés, lui dirent-ils un jour :

— Fils ! vois à chercher ta vie ailleurs, car au train dont tu vas, tu auras bientôt mangé la maison elle-même.

C'est bien ! Brise-Barrière alla dans la forêt, déracina le plus gros arbre qu'il put trouver, l'ébrancha, le tailla, le façonna en manière de canne qui pesait au moins cinq mille livres, revint embrasser son père, sa mère et partit. Il marcha tout droit devant lui et, au bout de quelques lieues, arrivant à une ferme, il vil la fermière qui chargeait du fumier sur une charrette. Mais elle n'avançait guère en besogne, car la fermière était vieille, le fumier lourd et la charrette très haute.

— Eh ! ma commère, lui cria Brise-Barrière, m'est avis que si je ne vous donne un coup de main, vous serez encore là ce soir !

— Volontiers ! aidez-moi donc.

Et Brise-Barriere prit alors une fourche, deux fourches, trois fourches, quatre fourches, c'est-à-dire autant, à la fois, qu'en purent tenir ses deux mains, prouf! prouf ! les plongea dans le fumier et les leva comme il aurait fait d'une plume. Mais la charge était si pesante que les fourches se rompirent. La fermière ne souffla mot et, pas davantage, les valets de ferme accourus pour voir cet homme qui chargeait le fumier avec quatre fourches ensemble. Mais tous pensèrent, à part eux : « Si nous ne nous débarrassons de lui, il mettra la ferme sur son dos et l'emportera ! » Or, celui qui était le plus rusé de la bande, laissa tomber, comme par mégarde, son seau dans le puits.

— Mon seau, hélas ! mon seau, s'écria-l-il. Brise-Barrière, veux-tu aller le chercher ?

— Je veux bien !

Et Brise-Barrière, attachant au dessous de ses bras une corde de cinq cents livres qui l'enroulait en manière de ceinture et dont il ne se séparait pas plus que de sa canne, se fit descendre dans le puits. Mais lorsque la fermière et ses valets pensèrent qu'il était arrivé au fond, ils lui jetèrent de grosses pierres sur la tête pour l'écraser.

— Il pleut donc du sable? cria Brise-Barrière.

Gonflant ses joues, il souffla, et si violemment, que les pierres, toutes grosses

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fussent-elles, étaient, avant d'avoir pu l'atteindre, rejetées hors du puits, tourbillonnanl en l'air comme du duvet d'oiseau. Ce que voyant, la fermière et les valets de ferme bouchèrent l'orifice du puits avec la meule la plus épaisse, la plus pesante qu'ils purent trouver et qu'ils se mirent à vingt pour porter.

— N'est-ce que cela? lit Brise-Barrière qui, remontant, passa la tête par l'ouverture de la meule. Depuis longtemps, je voulais un collier et, par ma canne de cinq mille livres ! en voilà un qui in'arrive bien à souhait, plus beau que je n'eusse osé le désirer.

Puis, enjambant la margelle, il tomba à bras raccourcis sur la fermière, les valets de ferme, les tua tous, du premier au dernier, sans leur laisser le temps de dire : ouf! et se remit en route, marchant toujours droit devant lui.

Chemin faisant, il rencontra un homme qui jouait au cerceau avec des meules plus lourdes encore, s'il était possible, que celle qu'il portait au cou en manière de collier.

— Eh! l'ami, héla-t-il, mettant ses deux mains en cornet devant sa bouche, eh ! l'ami, à quoi t'amuses-tu donc ?

— Ne le vois-tu pas? Je joue au cerceau.

— Par ma canne de cinq mille livres ! tu peux te vanter d'être joliment fort ! presqu'aussi fort que moi ! Comment t'appelles-tu ?

— Sans-Quartier !

— Et moi, Brise-Barrière ! Eh bien ! Sans-Quartier, fais route avec moi, ne nous quittons plus et peut-être, à nous deux, arriverons-nous jusqu'où se cache la fortune.

— Ce n'est pas de refus, Brise-Barrière.

Et les voilà, compères compagnons, qui font route ensemble. Mais ils n'avaient pas marché deux lieues, qu'ils se trouvèrent face à face avec un petit homme si mince, si fluet, si chétif, qu'ils faillirent, sans le vouloir, l'écraser comme un insecte. Et le petit homme pleurait toutes les larmes de son corps.

— Pourquoi donc gémis-tu si fort? lui demandèrent-ils.

— Parce que j'ai perdu l'argent que j'étais allé chercher pour mon maître. Il m'a battu, il m'a chassé et a dit que s'il me revoyait il me tuerait.

-1- C'est bon ! c'est bon ! Ne te chagrines plus, nous arrangerons tout cela. Moi je m'appelle Brise-Barrière, mon camarade Sans-Quartier ; et toi, comment t'appelles-tu ?

— Passe-Partout !

— Eh bien ! Passe-Partout, fais route avec nous et, peut-être, à nous trois, arriverons-nous jusqu'où se cache la fortune.

— Ce n'est pas de refus !

Et les voilà tous trois, compères compagnons, qui cheminent alertes, joyeux cl chantant.

Ils marchèrent toute la nuit, toute la journée, et le soir,' sans avoir pris le temps ni de manger, ni de se reposer, ils arrivèrent à l'orée d'un grand bois. Et ils virent qu'en plein milieu de ce bois il y avait un magnifique château dont tous les murs,

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tous les bastions étaient hérissés de pointes aussi longues qu'aiguës. Les portes qui le fermaient paraissaient être épaisses cLun bon mètre et, toutes, elles étaient en fer massif. Ils appelèrent :

— Ilolà ! le maître du château ! holà ! les valets! voulez-vous nous ouvrir? Mais personne ne répondait. Que faire? Ils étaient bien fatigués et ne se souciaient mie de coucher à la belle étoile. Ils tinrent conseil.

— Voici, dit Sans-Quartier, toi, Brise-Barrière, tu as ta canne, moi je vais déraciner un chêne et nous nous en servirons de bélier contre la porte. C'est bien le diable si nous n'y faisons pas un petit trou par lequel Passe-Partout pourra se faufiler. Une fois entré, il saura bien nous ouvrir.

— Bien imaginé, Sans-Quartier.

Et les voilà frappant de toutes leurs forces, qui avec son chêne, qui avec sa canne de cinq mille livres. Les coups retentissaient si terribles qu'on eut dit le tonnerre. Enfin, un tout petit, tout petit coin de la porte fut enfoncé. Passe-Partout put alors passer, du dedans tira le verrou, et tous trois ils entrèrent dans le château.

Jamais ils n'avaient rien vu et n'avaient rien pu imaginer de plus beau, de plus riche, de plus somptueux. Ils en restaient ébahis. C'étaient des couloirs immenses dont les murs tout en or et tout en argent reluisaient à la lueur des flambeaux qu'ils trouvèrent allumés. Toutes les chambres étaient pleines de rubis, de diamants, toutes les pierres précieuses y étaient amassées. Ils marebaient d'extase en extase, ne pouvant, pour toute conversation, que pousser des cris de surprise. Ils visitèrent le château des oubliettes aux créneaux, c'est-à-dire de la cave au grenier, mais sans y rencontrer à qui parler.

— Couchons-nous en attendant, dirent-ils enfin, il sera toujours temps, demain, de saluer le maître de ce château, si toutefois il veut bien se montrer.

Ils s'étendirent dans des lits bien chauds, bien moelleux et dormirent tout d'un somme jusqu'au lendemain matin.

Le lendemain, personne. Inutilement ils visitèrent encore le château de la première salle à la dernière, appelant de toute la force de leur voix partout où ils passaient. Mais, toujours pas la moindre figure d'homme ou de femme.

— Allons battre les bois, dit Brise-Barrière à Sans-Quartier, peut-être seronsnous plus heureux. Toi, Passe-Partout, reste ici et prépare-nous une bonne omelette au lard pour le déjeuner. Qu'elle soit toute prête et bien dorée à point lorsque nous arriverons. Qu'il n'y ait qu'à se mettre à table et à manger : tu comprends?

Ils partent donc. Or, quand midi fut proche, Passe-Partout qui, furetant par ci, furetant par là, avait déniché des œufs, était en train de les casser dans la poêle pour faire son omelette. Tout à coup, un nain, mais des plus petits, se précipita sur lui et, malgré ses cris, lui flanqua la plus formidable ràclée que chrétien eut jamais reçue. Puis il disparut aussi vite qu'il était apparu, laissant notre pauvre Passe-Partout rossé, moulu, plus mort que vif. Brise-Barrière et Sans-Quartier arrivèrent, alors, juste comme midi sonnait.

— Eh bien ! Passe-Partout, et l'omelette? Comment, misérable, tu durs tranquillement sur le plancher au lieu de songer à notre déjeuner !

Mais comme Brise-Barrière s'apprêtait, par un maître coup de pied, à le relever du péché de paresse :

— Hélas! bêlas! geignit-il, je suis brisé, j'ai tous les os rompus! Pendant

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que je préparais l'omelette, un nain tout vêtu de rouge et de noir, arrivé je ne sais d'où, m'a battu comme plâtre et mis dans le piteux état que vous voyez.

— Oh ! oh ! voilà qui est singulier, dirent à la fois Brise-Barrière et Passe- Partout.

Ils cherchèrent partout, sondant les murs, frappant aux boiseries, fouillant, refouillant, mais pas la plus petite ouverture, pas la plus mince fissure, pas la plus étroite lézarde.

— Singulier! singulier! ne cessaient-ils de murmurer tout en cherchant. Cependant Passe-Partout a été bel et bien battu à telles enseignes que son corps est tout bleu de coups !

— Moi, dit Sans-Quartier, je resterai ici demain, pendant que toi, Brise- Barrière, tu iras à la découverte avec Passe-Partout. Je le recevrai ce fameux nain, et il sera prudent à lui de numéroter ses os, ou j'y perdrai mon nom.

Il fut fait le lendemain comme il avait été dit. Brise-Barrière et Passe-Partout allèrent dans le bois, pendant que Sans-Quartier, resté au château, préparait l'omelette pour le déjeuner. Mais, au moment où, de son coup de main le plus gracieux, il la retournait dans la poêle, le même nain, encore vêtu de rouge et de noir, lui apparut subitement, sans qu'il l'eut vu arriver et caressa si fort les épaules et les échines du pauvre Sans-Quartier, qu'il le laissa plus mal en point que Passe- Partout. Or, pour courir au bref, le troisième lendemain, Brise-Barrière, à son tour, resta au château pour préparer la fameuse omelette. Comme la veille, le nain surgit tout à coup, mais, plus prompt que lui, Brise-Barrière lui asséna de sa fameuse canne de cinq mille livres qui ne le quittait jamais, un coup si terrible, que le diable en eut pris les armes. Hurlant, poussant d'affreux cris de douleur, le nain s'enfuit, poursuivi par Brise-Barrière qui, malheureusement, perdit sa trace au détour d'un couloir.

Or, au plus fort de cette poursuite, rentraient Sans-Quartier et Passe-Partout.

— Eh bien ! Brise-Barrière, et le nain ?

— Le nain ! Il a d'abord reçu un fameux coup de ma canne, mais le gredin m'a échappé. Je pense qu'il se cache dans la cour.

Ils cherchèrent alors dans la cour, examinant une aune chaque pierre, lorsque, enfin, ils en découvrirent une plus petite que les autres et comme un peu enfoncée.

— Ce n'est pas naturel, dit Brise-Barrière, le nain doit être passé par là.

Il voulut soulever la pierre, mais elle tenait si fort qu'il dut employer toute sa vigueur et même appeler à la rescousse l'ami Sans-Quartier. A eux deux, ils parvinrent à la soulever, à l'arracher de terre, et les autres pierres qui l'entouraient suivirent, si bien qu'ils se trouvèrent en face l'orifice d'un grand puits. Pour voir s'il était profond, ils jetèrent un caillou. Ils écoutèrent longtemps, attentivement, ils ne l'entendirent pas tomber.

— Voici un puits qui est diablement profond, dit Brise-Barrière, mais, par ma canne de cinq mille livres ! j'aurai le cœur net de cette affaire, ou je consens à perdre mon nom. Passez-moi sous les bras la plus grande corde que vous pourrez trouver et descendez-moi dans le puits.

Justement, comme il se trouvait dans l'écurie un paquet de cordes, ils les attachèrent les unes aux autres, si bien qu'ils en eurent une longue, au moins, de trois lieues. Ils la passèrent sous les bras de Brise-Barrière et le descendirent dans le puits,

Brise-Barrière descendit, descendit, descendit et, finalement, arriva tout au fond devant une grande porte qu'il ouvrit.

- Que me veux-tu? lui cria une horrible vieille, toute sèche, toute ratatinée ; que me veux-lu? Si tu tais un pas de plus, je le crève les yeux!

Et elle lui montrait ses ongles crochus.

— Ce que je veux, la vieille, tu vas le savoir !

En même temps il lui assénait, de sa canne de cinq mille livres, un bon coup qui la rendit plus docile et plus conciliante.

— Je veux savoir ce que tu fais ici, où je suis, chez qui je suis. Et, d'abord, où va-t-on lorsqu'on a passé cette porte?

— Soit ! réprit la vieille, je te répondrai puisqu'aussi bien, étant le plus fort, lu es mon maître et que ce serait folie à moi de lutter contre loi.

— Parle donc, sorcière de malheur, et surtout n'oublie pas que ma bonne canne sera toujours prête à te remettre dans le droit chemin.

— Sorcière ! tu l'as dit, car vraiment je suis magicienne et sorcière. A volonté je peux me transformer en aigle, en vieille femme, comme tu me vois, ou en nain : lu le sais, d'ailleurs, puisque c'est moi qui ai si bien rossé tes deux amis Sans- Ouartier et Passe-Partout. C'est moi qui suis gardienne de ce cheâteau qui est dans la forêt et où vous êtes depuis trois jours. Les richesses que vous y avez vues ne sont rien en comparaison de celles que renferme ce souterrain, mais elles sont toutes dans une grande chambre à laquelle il n'est pas facile d'arriver. Cependanl, tu es courageux, tu es fort, tu peux tenter l'épreuve. Peut-être réussiras-tu et même, de grand cœur, je souhaite que tu réussisses. Voici : tout au bout, tout au bout de ce couloir tu trouveras une porte. Tu frapperas: Toc! toc! et tu entreras. Un loup d'une taille gigantesque, plus gros qu'un cheval, plus méchant qu'un chien enragé, se jettera sur toi, la gueule ouverte, pour te manger. Tu tueras le loup, tu lui fendras le crâne et tu prendras une clef en bronze cachée dans sa cervelle. Avec cette clef tu ouvriras une porte qui se trouve dans cette chambre et tu entreras dans la deuxième salle. Aussitôt qu'il t'aura vu, un lion, le plus féroce qui se puisse trouver, se jettera sur toi la gueule ouverte, comme le loup, pour te manger. Tu tueras le lion, tu lui fendras le crâne et tu prendras une clef d'argent cachée dans sa cervelle. Avec cette clef tu ouvriras la porte qui se trouve dans cette salle et tu entreras dans la troisième chambre. Ici, tu auras besoin de toute ta présence d'esprit, de tout ton coupage, de toute ta force. Car, dès que tu paraîtras, un dragon horrible, à sept têtes, couvert d'écaillés gluantes, aux yeux luisants comme des charbons rouges, aux dents crochues, aux sept langues effdées comme des pointes d'aiguille et plus venimeuses que des langues de serpent, se dressera en sifflant pour t'assourdir, agitera ses langues pour t'effrayer et se jettera sur toi pour te manger en un seule bouchée. Mais, vise-le bien et, d'un seul coup, abats ses sept têtes, car si, par malheur, tu n'en laissais même qu'une, toutes les autres repousseraient à la fois. Et ce serait, alors, à recommencer, si bien qu'épuisé par la lutte, perdant le meilleur de ton sang, lu finirais par succomber. Quand tu auras lue le dragon, lu prendras la plus grosse des sept têtes abattues, tu la fendras et, dans la cervelle, lu trouveras une clef d'or. Avec cette clef tu pourras enfin arriver dans la quatrième salle où sont enfermées toutes ces riebesscs sans pareilles. Au cas, fort probable,

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où lu serais blesse, prends ce baume, l'rottes-en tes blessures et loul aussilùl il n'eu restera plus trace, en même temps que toute douleur disparaîtra. Et maintenant, si tu te sens assez de courage pour tenter l'aventure, pars, et bonne chance ! En tout cas, sois sur que je désire te voir revenir victorieux, et peut-être, bientôt, seras-tu très heureux d'apprendre pourquoi je souhaite ton succès.

C'est bien ! Brise-Barrière prit, d'une main, sa bonne canne de cinq mille livres, de l'autre main un grand sabre bien coupant, presque aussi lourd que sa canne, dit à la vieille : « A tout à l'heure, la vieille ! » et partit, d'un pas délibéré. Dans la première salle, il eut bien vite fait de tuer le loup et, entré dans la deuxième salle, il ne laissa pas au lion le temps de crier : Miséricorde ! Dans la troisième salle, une fois aux prises avec le dragon, ce fut toute une autre affaire. Il abattait bien du même coup cinq têtes, six têtes, mais alors les sept têtes repoussaient à la fois et tout était à recommencer. Epuisé, défaillant, il tenta un dernier et suprême çlïbrt et, d'un seul coup de sabre désespéré, voilà toutes les sept têtes abattues. Il prit la plus grosse, la fendit, dans la cervelle trouva la clef d'or et ouvrit la quatrième porte.

Ce qu'il avait vu dans le château n'était rien en comparaison de ce qu'il vil alors. Il en resta ébloui, ne pouvant s'imaginer qu'il pût y avoir amassées en un même endroit autant de richesses. Saphirs gros comme des pommes, rubis gros comme de grosses noix, diamants plus brillants que le soleil, si bien qu'il ne pouvait en supporter l'éclat. Et des pièces d'or et des pièces d'argent en si grand nombre qu'il eût fallu la vie de plusieurs hommes pour les pouvoir compter et encore n'y seraient-ils peut-être pas arrivés lors même qu'ils eussent vécu plus vieux que Mathusalem.

Cependant et malgré qu'il lui en coûtât, faisant sur lui-même un violent effort, il put s'arracher à sa contemplation, se disant, d'ailleurs, qu'il lui serait maintenant facile de retrouver cette merveilleuse salle, et revint à la vieille, bien joyeuse, comme on le pense, de le revoir eu bonne santé.

— A cette heure, il est au moins juste, lui dit-il, que je retourne prévenir les camarades Sans-Quartier et Passe-Partout. Ce sont mes associés, il faut alors, qu'eux aussi, ils viennent prendre leur part de richesses.

Et il héla :

— Sans-Quartier! Passe-Partout ! Holà! hé! remontez-moi!

On lui descendit la corde qu'il s'attacha au-dessous des bras et il fut hissé. Mais, au beau milieu du chemin, la corde cassa et il retomba si rudement au fond du puits qu'il se fendit la tète en deux. Heureusement qu'il avait son baume. 11 s'en frotta et, tout aussitôt, sa tête fut si bien, si promptement ressoudée, qu'on n'eût jamais pensé qu'elle avait été fendue. Et avec cela, pas la plus petite souffrance, tant le baume était merveilleux.

— Eh bien ! la vieille, lui dit-il, moitié riant, moitié penaud, me voici revenu près de toi plus vite que je ne le pensais. Mais comment, diable! cette corde a-t-elle pu se rompre ?

— Oh ! rien de plus simple. Ce sont tes bons camarades Sans-Quartier et Passe- Partout qui l'ont sciée pour que, retombant en route, tu restas toujours dans le

puits. De cette façon, ont-ils pensé, nous serons les maîtres du château et toutes les richesses qu'il renferme seront à nous.

— Oh! les cochons, oh! les verrats, cria Brise-Barrière indigne. Où est ma grosse canne que j'aille les tuer.

— Mais comment remonteras-tu ?

— Ça, c'est vrai ! Comment remonter ?

— Ecoute, je t'ai dit qu'à volonté je pouvais me changer en nain ou en aigle. Eh bien, je vais devenir aigle, je te tiendrai dans mes serres et je te remonterai. Or, comme en route il me faudra prendre des forces, voici un porc et une chèvre. Aussitôt que tu m'entendras crier, tu me donneras un quartier de viande si tu veux que je continue à voler, mais sans perdre même une seconde, car si tu ne te hâtais pas, nous retomberions dans le puits.

— C'est bien, aigle, tu auras un quartier de viande chaque fois que tu crieras.

Ils arrivèrent ainsi, l'un et l'autre, à l'orifice du puits, au grand étonnement de Sans-Quartier et de Passe-Partout, bien surpris de voir, à cheval sur un aigle, Brise-Barrière, qu'ils croyaient mort de sa chute. Mais Brise-Barrière, sans même leur donner le temps de dire : Ouf! descendit de son aigle et leur asséna de sa canne de cinq mille livres un coup si fort, à chacun, qu'ils furent tournés en bouillie. Puis, il se retourna. Mais quelle ne fut pas sa surprise de voir, au lieu de l'aigle, une princesse plus jeune que le printemps, plus fraîche que l'aurore qui, toute heureuse et toute souriante, lui tendait la main.

— Brise-Barrière, c'est moi qui étais le nain, c'est moi qui étais la vieille femme, c'est moi qui étais l'aigle. Parce que je n'avais pas voulu épouser un affreux avorton, son fils, une fée rageuse m'a jetée au fond de ce puits il y aura bientôt mille ans, et depuis mille ans j'attends ma délivrance, qui ne pouvait arriver qu'à la mort du dragon. Ce château, ces richesses appartenaient à mon père, qui fut roi ; aujourd'hui, elles sont donc à moi, sa fille. Brise-Barrière, toi qui m'as délivrée, toi qui m'as désensorcelée, me veux-tu pour femme ?

— Je le veux bien, princesse, répondit tout de gô Brise-Barrière — car c'était un homme sans façon, — et vous avouerez que je n'ai pas volé le bonheur qui m'arrive.

Ils se marièrent doue et vécurent heureux, contents, riches dans ce beau château. Et ils eurent, aussi, beaucoup d'enfants. Mais jamais Brise-Barrière ne voulut se séparer de sa bonne canne de cinq mille livres. Il lui donna la place d'honneur dans le château, et chaque fois qu'il la montrait à ses fils, il leur disait :

— Apprenez, mes enfants, qu'avec le courage et la force on arrive à tout, mais que les gens efféminés et paresseux n'arrivent à rien.

Recueilli à Saint-Meules.

Voir : Jean de l'Ours, dans Sébillot : Contes de la Haute-Bretagne ; dans Di-mm, Coules d'un buveur de bière : Culotte-Verte et l'intrépide Gayant ; dans les Contes basques de Webster : Malbrouck, Le Pêcheur et son fils; un conte breton : Jean de l'Ours et ses compagnons ; un conte recueilli dans le Midi par Gaunoy : Jean de l'Ours et ses compagnons ; dans Cosquin, Contes de lu Lorraine : Jean de l'Ours, La Canne de cinq cents livres. Nous ne pouvons, pour les très nombreux similaires, soit français, soit étrangers, que renvoyer aux savantes Gloses de M. Cosquin, à la suite de ces deux coules lorrains. M. Sébielot cite encore, Littérature orale de la Basse-Bretagne : Petite Baguette, Le capitaine Pierre, La Boule d'or. Dans Rladé, Contes de la Gascogne, voir la série : Les Belles Persécutées. Dans Luzei,, Contes de la Haute-Bretagne, voir la série : Les Voyages vers le Soleil; un conte de la Finlande : Matlu le Vigoureux., etc., etc.

Dans sa Mythologie zoologique, 1. 1, M. de Gl'bek.natis analyse quelques contes russes similaires

d'EnLEIS WEIN et d'AFFANASSIEF.

CONTES DIVERS

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