LE DEVIN ET L'ACQUITOIRE
Il y avait une fois deux frères qui, pour toute fortune, ne possédaient en commun qu'un cul de four. Ils le démolirent un jour, puis, chacun ayant pris sa part de briques, ils se dirent adieu et allèrent tenter le sort en pays lointain. L'aîné des deux frères mit ses briques dans un sac, le sac sur son dos, et marcha droit devant lui cherchant une occasion de vendre sa part d'héritage le plus cher possible. Chemin faisant, il rencontra, couché en travers de la grand'route, un cheval mort dont le cadavre avait attiré tous les corbeaux d'alentour.
— J'ai mon idée, se dit-il, je vais essayer de prendre un corbeau et j'irai le montrer dans un pays où l'on n'a jamais vu ces oiseaux.
Il entra donc dans la peau du cheval, prit sans peine un de ces corbeaux qui se régalaient à bec-que-veux-tu de cette chair pourrie et se remit en route, portant l'oiseau dans sa main et son sac de briques sur les épaules. Après avoir continué à marcher longtemps, longtemps, toujours tout droit devant lui, il arriva dans un pays où l'on n'avait jamais vu de corbeaux.
— Qu'est-ce que c'est que cet oiseau noir que nous ne connaissons pas ? demandèrent, avec curiosité, les habitants de ce pays.
— Cet oiseau noir que vous ne connaissez pas est un grand devin, répondit l'aîné des deux frères.
Or, le soir arrivé, il lui fallut songer à dîner et à se coucher. Il alla frapper à la porte d'une auberge où il fut assez mal reçu par l'hôtesse dont le mari était justement absent depuis quelques jours, et qui, alors, attendait son amoureux. Tout d'abord elle pensa lui fermer la porte au nez, car, outre que ce voyageur malencontreux la dérangeait dans la petite partie qu'elle avait combinée, elle ne vit en lui qu'un mendiant sans sou ni maille qui ne pourrait payer ni son manger ni son coucher. Et, de fait, il était assez misérablement vêtu, sans compter que tous ses habits étaient encore gris de la poussière qu'il avait amassée le long du chemin. Cependant, il insista tant et si bien que la femme lui dit :
— Entrez donc, mendiant, mais vous irez vous coucher au grenier, c'est la seule place qu'il y ait ici pour vous.
Il ne se le fit pas répéter deux fois, entra, fort heureux de trouver pour la nuit un abri quel qu'il fût, et monta au grenier qui, précisément, se trouvait situé juste au-dessus de la cuisine servant aussi de salle à manger. Le plancher était, en outre, percé d'une petite ouverture laissant voir distinctement tout ce qui se passait clans celte pièce d'en bas. De là il aperçut l'hôtesse qui, les bras retroussés, allait de la broche à la casserole, faisant rôtir poulets et fricasser lapins. La bonne odeur lui en venait au nez, mais, encore qu'il eût grand'faim, il n'osa souffler mot, pensant bien que ce n'étaient pas là morceaux pour sa bouche. Or, pendant qu'il avait les yeux collés au petit trou, ne voilà-t-il pas qu'il voit entrer le curé du village? L'hôtesse le reçut avec les marques de la plus grande joie, le débarrassa de son chapeau et le fit asseoir en lui disant :
— Asseyez-vous là, curé, vous n'aurez pas longtemps à attendre, nous allons tout de suite nous mettre à table.
Mais, à peine avait-elle parlé, que le roulement d'une voiture fit grand vacarme, puis :
— Toc ! toc ! à la porte.
— Qui est là, ?
— Moi, voire mari, qui reviens de voyage!
Jugez si la femme fut surprise! Avant d'ouvrir à son mari, elle n'eut que le temps de cacher dans les armoires tous les bons morceaux qu'elle avait préparés et d'enfermer le curé dans un bahut. A l'instant même entrait le mari, ne voyant rien de tout ce remue-ménage.
— Eh bien, femme, avons-nous beaucoup de voyageurs cette nuit?
— Pas un seul, mon homme.
— Comment, pas un seul ! Ce serait vraiment la première fois que pareille chose arriverait ! Bien vrai, bien vrai, il n'y a personne ?
— Mon Dieu, il y a bien quelqu'un, mais ce quelqu'un n'est personne : c'est un mendiant que, par miséricorde, j'ai envoyé au grenier, n'ayant pas osé, tant il était sale, lui donner un lit pour coucher.
— Ah ! vraiment. Eh bien ! dis à ce mendiant de descendre.
Il descendit donc, tenant toujours son corbeau dans sa main. La stupéfaction de l'hôtelier fut grande en voyant cet oiseau qu'il ne connaissait pas. Il le prit, le regarda, le tourna, le retourna et, le remettant à son maître :
— Mendiant ! qu'est-ce que c'est donc que cet oiseau ?
— Un devin !
■ — Un devin ! pas possible ?
— Mais si ! et même un grand devin ; il devinera tout ce que vous lui demanderez.
— Si c'est vrai, veux-tu me le vendre '? je te le paierai le prix que tu me demanderas.
Marché conclu, et le corbeau ayant été acheté, son nouveau maître voulut, tout aussitôt, le mettre à l'épreuve.
— Dis-moi maintenant, mendiant : comment lui fait-on deviner ce que l'on désire savoir ?
— Rien de plus simple! frappez-lui sur le bec et écoutez. L'hôtelier frappa donc de son doigt sur le bec du corbeau.
— Couac ! couac ! couac ! fit le corbeau.
— Que dit le devin ?
— Il dit que si vous ouvrez cette première armoire, vous y trouverez un beau poulet rôti.
— C'est ma foi vrai ! s'écria l'hôtelier qui, ayant ouvert l'armoire, fut tout surpris d'y trouver un poulet. Voyons, devin, devine encore quelque chose!
Et une seconde fois il le frappa de son doigt sur le bec.
— Couac ! couac ! couac ! fit le corbeau.
— Que dit le devin ?
— Il dit que si vous ouvrez la deuxième armoire, vous y trouverez, dans une casserole, une bonne fricassée de lapin.
- C'est ma foi vrai ! s'écria l'hôtelier qui, ayant ouvert l'armoire, fut plus surpris que la première fois d'y trouver la fricassée de lapin. El, devinerait-il encore quelque chose, ce bel oiseau ?
— Peut-être bien que oui !
Une troisième fois l'hôtelier, de son doigt, frappa sur le bec du corbeau.
— Couac ! couac ! couac ! fit le corbeau.
— Que dit le devin ?
CONTES DIVERS. 513
— Il dit que dans ce bahut s'est caché un grand diable tout noir, tout noir.
— Ça, par exemple, si c'est vrai, nous allons lui caresser les e'paules. Holà ! mes gens, appela l'hôtelier, prenez tous les bâtons qui vous tomberont sous la main et à l'aide !
Puis, lorsqu'ils furent tous arrivés, qui armés de bâtons, qui de fourches, qui de manches à balais, notre hôtelier ouvrit la porte du bahut d'où sortit le curé que, prenant pour le diable en personne, chacun assomma de son mieux jusqu'à ce qu'enfin il put se sauver par la porte, moulu, courbaturé, plus mort que vif et se promettant bien, mais un peu tard, de ne plus remettre les pieds dans cette auberge de malheur. Quant au prétendu mendiant, il fit bombance avec l'hôtelier, dormit dans le meilleur lit de l'auberge et, le lendemain, quitta le pays emportant une grosse, fort grosse somme d'argent, car il avait vendu son corbeau très cher.
Le deuxième frère, lui aussi, de son côté, s'était mis en route emportant ses briques et, les ayant vendues, il acheta un baudet avec lequel, après avoir marché longtemps, longtemps devant lui, il arriva dans un pays où l'on n'avait jamais vu de baudet. Or, on fut d'autant plus surpris à la vue de cet animal qu'il poussait des hi-han ! hi-han ! à fendre les oreilles chaque fois que passait devant lui une jument en folie.
— Hé! l'homme, comment appelez-vous celte bête ? demandèrent les gens de ce pays.
— Un acquitoire !
— Un acquitoire ! qu'est-ce à dire ?
— C'est-à-dire que c'est une bête qui vous donnera le moyen de payer toutes vos dettes.
— Par ma foi ! vous arrivez à propos. Allez trouver le seigneur du village, il a plus de dettes que de pierres dans son château et si, véritablement, votre acquitoire lui donne le moyen de les payer, il vous l'achètera gros, sans marchander.
Notre homme n'eut donc rien de plus pressé que d'aller trouver le seigneur. Il entra droit dans la cour du château avec son baudet qui, voyant des juments, se mit à braire comme jamais il n'avait brait de sa vie.
— Qu'est-ce que c'est que ça? qu'est-ce que c'est que ça? s'écria le seigneur, encore plus stupéfait que ses gens de voir cette bêle qu'il ne connaissait pas et qui faisait si grand tapage.
— Ça? Seigneur, c'est an acquitoire!
— Un acquitoire ?
■ — Mais oui, un acquitoire qui vous donnera le moyen de payer toutes vos dettes.
— Eh bien, l'homme, si Lu dis vrai, je te donnerai pour ton acquitoire, une fois mes dettes payées, tout l'or que tu pourras emporter. Mais, auparavant, je veux le voir à l'œuvre.
— Rien de plus juste ! Lorsque vous verrez arriver un de vos créanciers, montrez-le moi et laissez-moi faire.
— Justement, en voici un !
Le second frère prit alors son baudet et le mena vers une jument qui était en folie. Dès qu'il l'eut vue, il poussa des hi-han ! formidables, si bien que le créan-
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cier, qui n'avait jamais entendu pareille musique ni vu pareil animal à quatre pattes, s'enfuit, effrayé, en criant :
■ — Le diable est au château ! Le diable est au château !
Et, chaque fois qu'un créancier se montrait, le même manège recommençait ; aussi, personne n'osait-il aller trouver le seigneur, le bruit s'étant répandu que le diable habitait avec lui.
— Eh bien ! moi, j'irai, dit un jour le cure, et je ferai déguerpir ce diable rien qu'en lui jetant, entre ses deux longues oreilles, quelques petites gouttes d'eau bénite ; et ça ne sera pas long, vous pouvez me croire !
Donc, quand le dimanche fut venu, il fit, après vêpres chantées, sonner les cloches à volée, réunit, du plus grand au plus petit, tous ses paroissiens qu'il pria de l'accompagner, enfourcha sa bonne jument et, en route ! car le curé, quoique courageux, était prudent, et il avait pensé :
— Si le diable court après moi, ma jument courra plus vite que lui et je me sauverai de ses griffes !
De loin, le seigneur, qui vit arriver toute cette procession de paroissiens, curé en tête, s'en effraya et, fort inquiet, dit au second frère :
— Yoici tous mes créanciers qui viennent me demander d'être payés et ils arrivent ensemble pour se prêter main-forte. Comment vais-je me tirer de là ? Je suis perdu !
- Laissez-moi faire et vous allez vraiment voir travailler mon acquitoire. Et, en effet, dès que le curé, à la tête de ses paroissiens, fut entré dans la cour du château, le baudet qui vit la jument alors en folie — c'était précisément l'époque pour toutes les juments — sauta sur elle en poussant ses hi-han ! hi-han ! accoutumés et faillit écraser monsieur le curé qui eut tout juste le temps de sauter à bas de sa bête et de détaler à toutes jambes, suivi de ses paroissiens fuyant, eux aussi, à la débandade. Ce fut une véritable déroute. Et, depuis ce jour-là, personne n'osa plus revenir dans ce château maudit qu'habitait le diable, si bien que le seigneur put y finir le reste de ses jours, heureux et content, c'est-à-dire sans jamais plus être inquiété par ses créanciers.
Au moment même où ce dernier livre de noire volume était à l'impression, nous avons recueilli à Saint-Mengcs uu conte similaire, mais en ce qui concerne seulement la première partie.
La femme a caché l'abbé, le curé et le vicaire, l'un dans la boîte à horloge, l'un dans un four, f autre dans une armoire. Un mendiant hébergé au grenier et qui a tout vu indique au mari ces trois cachettes. Les galants curés ainsi surpris se sauvent assez penauds et non sans avoir reçu une formidable raclée. Puis le mari dit à sa femme : « Tes galants ont sans doute été généreux, tu vas l'acheter une belle robe que lu mettras pour venir avec moi à la messe. » Le dimanche suivant, la femme arrive dans ses nouveaux atours. Au moment de dire Dominus vobiscum, le curé se retourne et, stupéfait de voir cette femme aussi richement habillée, dit :
— Oh ! Dieu qu'elle est belle !
Et l'abbé de reprendre :
— Si elle est belle, c'est avec votre argent et lu mienne.
— Et pour moi, riposte alors le vicaire,
Pour moi, qui n'avais ni sou ni dénier.
C'est l'trou d'mon e. . . qu'a servi dVhandelier.
Comme similaires étrangers — mais seulement en ce qui concerne le corbeau, — nous rappellerons, avec M. Cosquin, un conte vénitien recueilli à Livoume (PaPANîî, n° 2); un conte syriaque du nord de la Mésopotamie (Prym et Socm, II, n° 71, p. 293); le conte n° 20 du l'enlamerone; un conte portugais du Brésil (n° 42); un conte portugais (Bhaga, n° 183); un conte des Abruzzes (n° 52). Pour M. Cosquin. qui a recueilli en Lorraine un conte assez écourté, Le Corbeau, dans lequel cet oiseau improvisé devin fait — comme dans la version ardennaise — découvrir au mari rentrant de voyage des provisions cachées dans une armoire, la forme la plus parfaite de ce
CONTES DIVERS
mythe serait — mais connaissait-il le similaire ardennais ? — le récit vénitien (Bërnoni, I, n° 7). La femme d'un pêcheur est infidèle à son mari. Celui-ci partant pour la pêche, elle en avertit son amant qui lui envoie un lièvre, un fromage et une bouteille de vin. Cependant, une tempête s'est élevée et un vieux bonhomme frappe à la porte pour demander l'hospitalité. La femme lui dit d'entrer mais d'être discret. Tout à coup on sonne : c'est le mari qui est de retour. La femme cache les provisions et dit à son amant de se réfugier sous le lit, puis elle ouvre à sou mari et lui prépare le souper. Au cours du repas, c'est le vieillard qui, dans ce conte, joue le rôle du corbeau devin eu indiquant au mari où il trouvera le fromage, le lièvre, le vin et l'amant de sa femme.