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- Parbleu ! oui, je vous la vendrai et bien d'autres avec, j'en ai pour tout le monde ; mais, par exemple, ça vous coûtera gros, car ce sont des instruments précieux qui abattent vite l'ouvrage et qu'on ne connaît mie dans les autres pays.
— Oh ! nous ne marchanderons pas, fais toi-même ton prix.
11 était à peine midi qu'il avait déjà vendu toutes ses faucilles très cher, très cher, et, le jour même, retournait trouver son vieux père et sa vieille mère et aussi ses deux frères, leur portant de quoi vivre riche jusqu'à ce que leur dernière heure fût sonnée.
Mais il faut vous dire que, voyant partir son aine, le deuxième frère, qui ne voulait pas être une charge pour sa famille, alla, lui aussi, trouver son père et lui dit :
■ — Père, je ne sais pas si le frère réussira, mais il m'est venu une idée.
— Ah ! et quelle est donc cette idée, garçon?
— Voici : le maître d'école m'a dit hier qu'il y avait des pays où il faisait nuit six mois de suite, ce qui contrariait fort les habitants ; j'ai donc songé que si je portais des coqs dans ce pays, le soleil se lèverait aussitôt que les coqs chanteraient et qu'alors, pour que les jours fussent là-bas comme partout ailleurs, on me donnerait beaucoup d'argent en échange de mes coqs.
— Ça, c'est une bonne idée ! Pars donc, mon fils, et puisses-tu revenir aussi riche que tu le dis.
Bon ! il partit et après avoir marché longtemps, longtemps devant lui, il arriva avec ses coqs jusqu'au pays ou il fait nuit six mois de suite. Il fit alors prévenir les habitants qu'il leur portait des oiseaux merveilleux qui n'avaient qu'à chanter pour que le soleil parût, réchauffât la terre, fit pousser les plantes et les arbres, cl l'on crut que c'était le bon Dieu qui venait sur terre lorsqu'il leur dit :
— Vous voyez ce bel oiseau, il se nomme coq. Quand il chantera, le soleil se lèvera et, alors, vous n'aurez plus froid et vous pourrez chasser et pêcher toute la journée, et aussi cultiver vos jardins qui vous donneront de beaux fruits et vos champs qui vous donneront de belles récoltes.
— Si tu mens, répondirent les hommes du pays oii il faisait nuit six mois de suite, nous te tuerons ; mais si tu as dit vrai, nous te donnerons en échange de tes coqs plus d'or que tu n'en pourras porter.
Au même instant, car il était, pour les autres endroits de la terre, l'heure à laquelle le soleil se lève, un des coqs se mit à chanter : « Ko-ko-ri-ko ! ko-ko-ri-ko ! ko-ko-ri-ko! » et il sembla à tous que, déjà, la nuit n'était pas si noire. Puis, un autre coq ayant répondu : « Ko-ko-ri-ko! ko-ko-ri-ko! ko-ko-ri-ko! » tous poussèrent, à qui mieux mieux, des ko-ko-ri-ko plus aigus les uns que les autres, et plus ils chantaient clair, plus l'obscurité se dissipait, jusqu'à ce que le soleil se levant petit à petit et montant à l'horizon, d'abord comme une énorme boule rouge, resplendit enfin dans le ciel, semblable à une belle plaque d'argent, une fois que tous les coqs eurent cessé leur ko-ko-ri-ko.
De toutes parts alors éclatèrent des cris de joie et chacun, voulant avoir un coq, donna tout l'or qu'il possédait, regrettant de ne pouvoir payer plus cher pareille merveille, si bien que notre garçon revint chez ses vieux parents avec plus de richesses qu'il ne lui en fallait pour les faire vivre dans l'abondance et la profusion jusqu'à la fin de leurs jours.
CONTES DIVERS. Ul'.
Mais vous pensez bien, sans doute, que le dernier frère; piqué d'amour-propre, n'avait pas voulu paraître inoins actif, moins entreprenant que ses deux aînés. 11 chercha donc jour et nuit, songeant, méditant, se demandant, sans jamais prendre une minute de repris, comment lui aussi irait chercher fortune.
Or, un beau matin, il prit son père à part et lui dit :
— Père, je ne sais pas si mes deux frères réussiront dans ce qu'ils ont entrepris, mais j'ai une idée.
— Ah ! et quelle est donc cette idée, garçon '?
— Voici : les frères sont partis pour aller chercher fortune ; mais s'ils rapportent autant d'or qu'ils ont promis d'en rapporter, il est bien inutile que je fasse comme eux. Cependant, je veux partir tout de même, mais sans dire pourquoi : c'est mon secret ! Si je réussis, vous serez content et la vieille mère aussi.
■ — Pars donc, mon fils, et puisses-tu ne revenir que lorsque tu auras réussi.
Bon ! il partit et après avoir marché longtemps, longtemps devant lui, il arriva devant un beau château bâti au sommet d'un rocher à pic, haut de plus d'une lieue, qu'entourait un fossé large, large, large, profond, profond, profond et rempli d'eau. Et au sommet de la plus haute tour, construite en marbre blanc, qu'à peine on pouvait regarder tant elle éblouissait au soleil, vivait et chantait le fameux merle blanc qui rajeunissait toutes les personnes assez heureuses pour l'abriter.
Or, le troisième fils s'était dit :
— Si les frères reviennent à la maison avec autant d'or qu'ils le disent, à quoi donc servira au père et à la mère d'être riches, puisqu'ils sont si vieux qu'ils vont bientôt mourir? Moi, je veux leur porter le merle blanc qui les rajeunira et alors ils pourront vraiment jouir de leurs richesses.
Mais le difficile était de prendre le fameux merle, car il perchait presqu'au ciel, et, surtout, on faisait bonne garde autour de lui. Il fallait, d'abord, passer le fossé large, profond, rempli d'eau, et ensuite, seulement pour arriver aux premières pierres du château, escalader le rocher à pic, haut de plus d'une lieue. Le jeune homme, qui était brave, se jeta courageusement dans le fossé qu'il passa à la nage et arriva bientôt au pied du rocher. Il essaya de grimper, mais, à chaque effort qu'il tentait, il retombait dans l'eau et, plusieurs fois, manqua de se noyer. Découragé, il allait renoncer à son entreprise, lorsqu'il aperçut tout proche de lui un renard qui le regardait, mais un renard comme il ne se rappelait pas en avoir vu, car ses quatre pattes se terminaient par des griffes longues et crochues. Vous pensez bien qu'il fut encore plus surpris quand il entendit le renard lui dire :
— Je sais bien ce que tu veux ! tu veux prendre le merle blanc, et tu n'es pas le premier qui tentes l'aventure, mais tous se sont noyés parce qu'ils ne voulaient le merle que pour s'enrichir. Toi, en bon fils, lu ne veux que donner la jeunesse à ton vieux, père et à ta vieille mère, alors je suis tout disposé à t'aider. Tu vas me prendre par la queue et je grimperai, en m'accrochant avec mes griffes, jusqu'au haut de la tour où vit et chante le merle blanc. Surtout, ne lâche pas ma queue, car, si tu dégringolais en route, tu arriverais à terre en bouillie.
Et les voilà qui montent, le renard s'accrochant au roc avec ses griffes et répétant toujours :
— Ne lâche pas ! tiens bon la queue !
Et ils arrivèrent ainsi jusqu'au merle blanc tellement surpris de voir si haut ce renard et cet homme, l'un traînant l'autre, qu'il se laissa prendre sans songer à s'envoler. Revenu de son étonnement, il poussa enfin des cris désespérés qui mirent en émoi tous les gens du château, mais déjà le renard et le troisième frère qui le tenait toujours par la queue, avaient eu le temps de redescendre et de repasser le fossé large, profond et rempli d'eau.
— Merci bien, renard, du service que tu m'as rendu, dit le jeune homme qui serrait très fort le merle dans sa main pour ne pas le laisser échapper, merci bien, renard !
— Oh ! ne te presses pas de me remercier, tu n'es pas encore sauvé. Vois tous les gens du château qui sont après toi avec leurs fusils ; ils vont te tuer et moi aussi ; heureusement que je cours plus vite qu'eux. Tiens-moi toujours fort par la queue, et en avant !
Puis, le renard, de plus belle, continua sa course, franchissant haies et fossés et, en un rien de temps, ils arrivèrent, toujours l'un traînant l'autre, en lieu sûr, dans une grande forêt où il était d'autant plus difficile de les retrouver que les gens du château n'avaient pu les suivre tant leur fuite avait été rapide et tant il faisait nuit noire, sans la plus petite étoile au ciel.
— Maintenant, tu es sauvé, dit le renard, reviens donc chez toi et adieu !
Or, après avoir marché longtemps, longtemps, il arriva chez lui, serrant toujours son merle dans la main pour ne pas le laisser échapper. Mais à peine était-il rentré que son père et sa mère, de vieux, de blancs, de décrépits et de courbés par l'âge qu'ils étaient, devinrent aussitôt, l'un un bel homme vigoureux, l'autre une belle femme, aussi belle qu'il fût possible d'en voir une. Et tous, dans une riclio maison qu'ils firent construire avec tout l'or qu'avaient apporté les deux frères, ils vécurent riches, heureux, contents, fêtant et choyant chaque jour le merle blanc pour lequel avait été faite une grande cage tout en diamant.
Recueilli à La Richolle.
Cet épisode du merle blauc, de l'oiseau d'or ou de l'oiseau de feu, que dans les contes traditionnels l'on recherche, parce qu'il donne une nouvelle jeunesse, est, certainement, l'un des plus intéressants qu'il soit possible d'étudier. Nous ne pouvons ici qu'en indiquer à grands traits le symbole principal, en disant que ce merle blanc, cet oiseau d'or est le soleil levant que, toute la nuit, on a attendu avec impatience et qui, dès qu'il parait à l'horizon, répand sur la terre une 'chaleur bienfaisante qui lui donne comme une vie nouvelle. Si nous trouvons parfois que M. de Gubernatis a trop poussé à l'excès sa théorie des mythes solaires, nous devons avouer qu'ici il parait avoir pleinement raison.
Citons parmi les similaires un conte irlandais : La Princesse grecque et le jeune Jardinier, que M. Loys Bruyères croit être d'origine aryenne; un conte gaélique, sous le nom de Mac Jean Direach; un conte d'Alsace : Les trois Fils du Roi; un conte breton recueilli par Luzel : Le Poirier d'Or: un conte slave de Gli.nski : L'Oiseau de Feu; dans Grim.m : Le Voleur de millet: un conte norwégien : L'Oiseau d'Or; un conte breton dans Sébillot : Le Merle d'Or. Dans Carkoy, conte français : Le Merle blanc, nous trouvons aussi un renard, mais avec des détails différents, venant à l'aide d'un jeune homme voulant s'emparer de l'oiseau rare. Dans un conte basque recueilli par Webster, un prince aveugle qui a trois fils les envoie à la recherche du merle blanc qui guérit de la cécité. A rappeler aussi un conte breton : Le Petit roi Jeannot. Un roi a trois fils : Hubert, Poucet et Jeannot. Lj? père leur dit : « Vous êtes en âge de montrer ce que vous savez l'aire ; partez et celui de vous qui me rapportera le merle blanc qui fait rajeunir, sera roi à ma place. » Après de nombreuses aventures, Jeannot rapporte le merle, il est roi et épouse la Belle aux Cher eux d'or,
M. Cosquin, dans ses Contes lorrains, et Reinold Khoeler, le savant bibliothécaire de Weimar, oui li és curieusement étudié ce mythe du merle blanc.
Dans le deuxième volume des Contes populaires de la Basse-Bretagne, M. Luzkl nous donne huit contes relatifs à ce mythe des trois frères. Nous en rappellerons deux :
1° La Princesse Marcassa et l'oiseau Dedraine. Un vieux roi de France, malade, sur le point de mourir, a trois enfants, 11 apprend qu'il ne pourra recouvrer la jeunesse que si on lui rapporte
CONTES DIVERS
l'oiseau Dedrainc qui se trouve avec sa cage d'or dans le château de la princesse Marcassa. Ce château, bâti au-delà de la Mer Rouge, est entouré de hautes murailles que défendent des géanls hauts de sept pieds et des dragons qui lancent le feu à sept lieues à la ronde. Les trois fils du roi tentent l'aventure; mais, seul, réussit le cadet qui, cependant, était le plus chétif et le plus disgracié des trois frères.
2° Le Chat, le Coq et l'Échelle. Un père meurt, laissant pour tout héritage à ses trois fils un chat, un coq et une échelle. Le premier des fds va dans un pays que les souris ravageaient et où l'on ne connaissait pas de chats. Inutile de dire que son chat fait merveille et qu'on le lui achète à prix d'or. Il revient donc à la maison, couvert de richesses, en même temps que son frère était allé dans un pays où l'on n'avait jamais vu de coq et où le soleil arrivait chaque matin, mais à condition qu'on allât, avec une grande charrette attelée de chevaux, le chercher et le faire lever. A la grande stupéfaction de tous, le soleil paraît dès que le coq a chanté. De même que pour le chat, les habitants de ce pays donnent, pour avoir ce coq, tous leurs trésors, et ce fils est bientôt non moins riche que son frère. Le troisième, avec son échelle, grimpe au haut d'une tour où l'on gardait une princesse; il la séduit et ne la quitte que lorsqu'il a ses poches pleines de diamants et d« pierres précieuses.
Dans les Contes de la Veillée, recueillis par Mme de Witt, voir Les Trois Kopecks : un chat est vendu pour une somme fabuleuse dans un pays infesté de rats et où l'on n'a jamais vu de chats. — Faut-il, à ce propos, rappeler la légende de Witington ? liais nous nous écarterions des similaires.
Le mythe des trois frères, ou même de trois personnages partant successivement ou ensemble pour tenter une entreprise et dont un seul réussit, à moins cependant qu'ils ne réussissent tous trois, se retrouve dans un grand nombre de contes. Nous citerons encore Jean de l'Ours, dans Sebillot : Littérature orale de la Haute-Bretagne.
Disons à ce propos qu'un Jean l'Ourson nous a été conté à Francheval, mais que nous n'avons pas cru pouvoir lui donner place dans notre volume parce que le récit qui nous en a été fait nous a paru incomplet, plein de lacunes. Ce n'était d'ailleurs qu'une réminiscence assez pâle du conte breton cité plus haut et des deux contes lorrains Jean de l'Ours et la Canne de cinq mille livres.
Nous ne pouvons que renvoyer alors à l'ouvrage de M. Cosquin, surtout aux gloses si savantes, si pleines d'intérêt, dont il a fait suivre ces deux contes, et aussi à la Mijlhologie zooloqiqiie de M. de GuberiNatis (t. I, p. 208).