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CHAPITRE PREMIER

jVlédecine superstitieuse — Sorcellerie (1)

N os paysans ardennais furent, autrefois, très superstitieux, et, de nos jours, la « Sagneuse » (2) reste comme un témoignage vivant de leur crédulité d'antan. La sagneuse est, généralement, l'une des plus vieilles femmes de la commune : inutile d'ajouter qu'on la croit sorcière. Et c'est pour cela que certaines familles pauvres la préfèrent au médecin et l'envoient chercher quand un enfant est malade. Dès qu'elle arrive au chevet du lit, elle commence par déclarer que le malade souffre d'un catarrhe, cela invariahlement et quelle que soit la nature du mal. Elle demande ensuite une des chemises de l'enfant, mais « neuve et n'ayant jamais été portée, » la prend de la main gauche, l'examine attentivement, se fait avancer une table et y pose une assiette. Se composant alors un air inspiré et levant les yeux au ciel, elle saisit de la main droite une chandelle allumée dont, goutte à goutte, elle fait couler le suif au centre de l'assiette. Tout en se livrant à cette opération, elle marmotte une longue incantation dans on ne sait quelle langue inintelligible, barbare, et, son charabia terminé, elle redresse brusquement la

(1) Voir pour tout ce chapitre, à titre de rapprochement curieux (médecine populaire, rebouteurs, incantations magiques, préservatifs contre les sorts, herbes merveilleuses, sabbats, diableries, etc., etc.), le Livre II : Féeries. Diableries, Animaux fantastiques, et le Livre III : Sorcellerie, Médecine, de Lais.nel de la Sai.le, Croyances et Ler/endes du Centre de la France.

(2) D'où vient ce mot : « Sagneuse ? »

Le verbe « sagner » est très répandu dans le langage populaire du nord des Ardcnnes. « Sagner un mal » veut dire le guérir par l'emploi de signes et de paroles généralement empruntés à la liturgie catholique. On continue même a sagner la « fleur » (maladie des yeux) : à cet elfet, le malade se tient à genoux et la Sagneuse, ou le Sagneux, lui l'ait une sorte d'imposition des mains en tenant un livre d'évangiles dont elle récite quelques versets. Le mot « sagner » — toujours dans le nord des Ardennes — s'emploie aussi dans le sens d'asperger d'eau bénite le cercueil qui va descendre dans la fosse ; il signifie, enfin, faire un signe de croix, se signer.

La Sagneuse est donc la personne qui guérit à l'aide de signes de croix. Elle ne peut, d'après ses rites, car il y en a pour elle encore, même en l'an de grâce 1890, transmettre la connaissance de ses secrets qu'à son fils ou à son neveu. Le Sagneux, lui, transmettra ses pouvoirs et ses talents à sa fille ou à sa nièce et ainsi de suite. Si la transmission se faisait autrement, on n'aurait pas confiance.

chandelle, la souffle, la rallume, recommence les simagre'es plusieurs fois de suite, faisant mine d'observer, non sans force grimaces de contentement ou de mauvais augure, la disposition des gouttes de suif figées dans l'assiette. Cet examen achevé, elle essuie le suif avec la chemise et la plonge, aussi rapidement que possible, dans un baquet contenant un mélange d'eau et d'urine. La chemise, retirée du récipient où elle a trempé quelques minutes, est ensuite pliée de façon à conserver la plus grande quantité possible du liquide qui l'imbibe. Alors la sagneuse ordonne qu'on en revête l'enfant, qui devra la « garder sur la peau pendant neuf jours et neuf nuits. »

« Au bout de ce temps, déclare cyniquement l'horrible mégère, le pauvre petit malade sera sauvé ou mort. »

Naturellement, il meurt, presque toujours, au cours de ce traitement, aussi malpropre que cruellement stupide (1).

La sagneuse et le sagneur sont donc les survivants de ces sorciers d'autrefois que nos paysans, à cette époque, faisaient appeler dès qu'ils souffraient du moindre petit bobo. Avant tout remède, ces sorciers se livraient à mille pratiques soi-disant religieuses — par exemple, un abus des signes de croix, — heureux quand ils bornaient leurs soins à ces simagrées. D'ailleurs, pour peu que ces grimaces n'inspirassent pas confiance, le sorcier avait tout aussitôt trouvé un remède à effet, mais toujours plus dangereux que la maladie (2).

C'est ainsi que, vers 1810, à Attigny, un enfant fut passé, au coup de midi sonnant, à travers un baliveau fendu sur pied. Le soir même mourait cette petite victime de la superstition. On avait voulu le guérir d'une hernie !

A propos de ces rares descendants de nos anciens sorciers, M. le docteur Biaise, de Gespunsart, nous écrit cette intéressante lettre, que nous croyons devoir reproduire intégralement :

« Dans les premières années de ma pratique, j'ai vu et étudié un échantillon des anciennes sorcières. C'était une femme d'une quarantaine d'années, assez

(1) M. l'Instituteur de Balan nous communique un autographe curieux : c'est l'autorisation (?) que lui donne la sagneuse de Balan d'exercer la médecine (??) en son lieu et place, tout en lui révélant son secret. L'écriture est grosse et tremblée : on voit que la sagneuse de Balan n'a guère l'habitude d'écrire. Voici, d'ailleurs, cette pièce, avec ses fautes d'ortographe :

« Acte donnant le droit de par moi Catherine Breton de sagner touts mal et infirmité. « C'est pour la vue, entorse, brûlures au yeu et douleur quel'quonque.

« Le sagneur à geun, au soleil créchant (croissant) mouille le pousse droit de salive, fait 3 fois le signe de croix sur la parti malade en ayant soin de terminé le dernier signe de croix on même temp que les paroles suivante :

« Mal froid, prend ta chaleur, et va esprit malin. Fait comme Dieu fils a soutl'ert au gardin « des Olives.

« Ou souffle dessus — c'est fini. »

(2) « Voici comment, il n'y a pas longtemps, j'ai vu opérer une de ces sagneuses : il s'agissait de guérir un cheval d'une entorse. L'animal fut sorti de l'écurie et attaché dehors, exposé au vent; puis la sagneuse se déchaussa, mais seulement du pied droit, et, tout en appuyant ses mains sur la croupe de la bête, fit avec sou orteil, mis à découvert, de nombreux signes de croix sur la partie malade, eu même temps qu'elle marmottait, d'une manière inintelligible, certaines paroles cabalistiques. Je n'eus pas la curiosité, le lendemain, de demander si le cheval était guéri. » — Communication de M. l'Instituteur d'Autruche.

loi

vigoureuse, parlant haut ou bas suivant les circonstances et la dose de crédulité des personnes qui voulaient bien avoir quelque confiance en elle.

« Il est bon de dire qu'elle n'était pas toujours heureuse et que, parfois même, on la malmenait assez brutalement quand ses impositions de mains accompagnées d'incantations et de paroles, soi-disant fatidiques, n'avaient pas réussi. Un jour, je fus appelé pour lui donner mes soins. Je la trouvai baignant dans son sang : à la tête, trois plaies énormes produites par un fort bâton avec lequel était venu lui rendre visite un féroce client, furieux de ce qu'il n'avait pas été subitement guéri par elle d'une affreuse vermine qui lui rongeait la peau et lui causait d'intolérables insomnies.

« Il pensait qu'en la frappant, en la violentant, il la forcerait à le guérir d'une manière plus prompte et plus efficace. Quelques années après, cependant, et malgré cet insuccès, n'ayant pas absolument perdu confiance, il revint consulter cette même sorcière pour des hémorrhoïdes dont il souffrait, et grâce à je ne sais quelle eau merveilleuse qu'elle lui conseilla — la foi n'est-elle pas le meilleur de tous les médecins ? — les hémorrhoïdes disparurent. Depuis ce jour, ce client si prompt à s'emporter fut un des admirateurs fervents de cette sorcière qu'il avait failli tuer jadis dans un accès de colère.

« La Morouaine — tel était le nom de cette femme — avait dans son sac pas mal de recettes médicinales ou cbirurgicales, mais son principal remède consistait en compresses appliquées sur la partie malade et au-dessus desquelles, avec force grimaces, elle faisait pas mal de signes de croix, toujours dans le même sens que les bandelettes, et n'y touchant plus jusqu'à guérison complète — quand la guérison arrivait, — encore que le malade poussât des cris affreux et souffrît mille tourments. Le plus souvent, une neuvaine, ou même une « quinzaine, » était censé hâter l'action efficace des compresses (1).

« Pour guérir le panaris ou le phlegmon, elle ordonnait d'enterrer, clans un endroit qu'elle désignait, un fétu de paille et d'attendre pour enlever les bandelettes, dont elle entourait le mal, que le brin de paille fût pourri. Mais, inutile de dire que, le plus souvent, la gangrène survenait avant que la paille ne fût entrée en décomposition.

« La Morouaine guérissait les convulsions des enfants en prenant vivement le bonnet du petit malade et en le jetant dans le feu avec accompagnement de paroles et de gestes cabalistiques. Elle guérissait la jaunisse avec le suc jaune d'une herbe assez commune dans nos haies, appelée « l'éclairé, » et le zona, appelé vulgairement << les sangles, » le tout mélangé au sang d'un coq noir dont le malade devait manger le foie cuit dans du vin blanc.

« Pour les maux d'yeux, elle avait recours — comme pour les entorses — aux compresses et aux signes de croix toujours agrémentés d'une neuvaine en l'honneur de sainte Claire. Elle se promenait dans tout le département, entrant tantôt dans un église, tantôt dans une autre, mangeant par ci, buvant par là, toujours, bien entendu, aux frais de ses malades, mais ne leur promettant jamais, en toute

(1) Un père, qui avait à se plaindre de la façon plus que malheureuse dont la Morouaine avait soigné son fils, eut l'idée de suspendre à sa cheminée un cœur de veau; et chaque fois que son fils souffrait, il imaginait, avec des clous qu'il avait « fabriqués exprès, » de transpercer ce cœur de veau, persuadé que par ce système d'envoûtement elle souffrait tout aussitôt des douleurs qui torturaient le malade. — Nouvelle communication du docteur Dlaise.

honnêteté, affirmait-elle, de les g'ue'rir de 1 epilepsie et des dartres, la gùérison de ces maux étant spécialement réservée à saint Lié et à saint Meen, deux Bienheureux ardennais.

« Pour le cancer, elle avait un remède hien simple. Le malade devait ouvrir la houche d'une grenouille et y enfoncer son doigt, jusqu'à ce que la grenouille mourût asphyxiée ; cette mort de la grenouille était un signe infaillihle de guérison. Comme le hatracien ne manquait jamais d'être étouffé, on criait au miracle et la Morouaiue, comblée de présents, la bourse bien remplie, quittait le village pour aller porter ailleurs ses merveilleux spécifiques.

a Très populaire, très recherchée dans la vallée de la Semoy, elle demandait partout : « Savez-vous où il y a un enfant malade ? » et dès qu'on lui en avait indiqué un, elle accourait, s'introduisait auprès de la famille, se faisait montrer le petit souffreteux et demandait du pain, du linge et des draps, sur lesquels elle faisait les mêmes simagrées. Puis, ces grimaces terminées, elle tombait comme en extase, parlait avec la Sainte-Vierge, qui lui apparaissait, se relevait, faisait un paquet du linge et du pain, qu'elle s'appropriait, et prenait congé du malade, de ses parents, leur disant, avec une assurance imperturbable : » 11 ne vous reste plus, maintenant, qu'à faire une neuvaine, et l'enfant sera guéri. »

« Qu'est devenue la Morouaine ? Comment est-elle morte ? A-t-elle confié ses merveilleux secrets à son élève préféré, à son parent de prédilection ? C'est ce qu'il me serait impossible de vous dire, l'ayant perdue de vue depuis les soins que je lui donnai lorsqu'elle faillit périr sous les coups de bâton de ce malade irascible dont je vous parlais au commencement de ma lettre. »

Il est difficile à notre époque, plus éclairée — ou plus sceptique, — de se figurer la prodigieuse considération, le prestige extraordinaire dont, jadis, dans les Ardennes, jouissaient les rebouteurs.

La science du reboutage se transmettait d'aïeul à père, de père à fils, encore qu'il fût le plus ignorant, le plus ignorantissime, le plus ignorantifié à tous les cas et modes possibles et imaginables. Ces charlatans jetaient à la tète de leurs trop naïfs malades les mots de nerfs croisés, lèves, tressautes, les stupéfiant par l'emploi de termes bizarres n'ayant aucun sens, le tout entremêlé de quelques citations soi-disant latines encore plus incompréhensibles : puis cette consultation donnée, le rebouteur opérait. Le patient, le plus souvent, sortait estropié des mains de son « guérisseur »... quand il n'était pas envoyé dans l'autre monde (1).

A Revin, environ vers 1815, un rebouteur prétendait guérir les entorses en disant ces simples paroles : « Allez et vous serez guéri! »

(1) Laisnel de La Salle dit, à ce propos, fort justement, que la plupart des paroles prononcées en pareille circonstance sont presque toujours complètement inintelligibles. Cela n'en produit que plus d'effet sur l'imagination du malade, et il est probable que le baragouin barbare des médecins du siècle de Molière ne visait pas à un autre but. Les magiciens de Thessalie se servaient également de formules composées de termes baroques, estropiés et n'offrant aucun sens. Galon nous a transmis le carmen employé de son temps pour guérir certaines dislocations : Vœta, donaia, Daries Dardàries, Âstatarïès. '.. . Le fameux abracadabra était un carmen; il suffisait pour éloigner toutes les maladies vulgaires. Le mot sicucuma, autre carmen, arrêtait l'hémorragie Le moyenàge connaissait également une foule de formules magiques où s'entassaient pêle-mêle et plus ou moins de figures îles ternies latins, grecs, clialdéens. ... En outre, ces formules devaient toujours être accompagnées de signes magiques.

LA SORCELLERIE

io3

Souvent le rebouteur, môme lorsqu'il ne savait pas lire, ouvrait un énorme volume qu'il avait toujours sur sa table, marmottait quelques mots et d'un ton solennel :

— Ma brave femme, votre fils a le fémur du bras cassé. Il faut lui faire prendre une potion dans laquelle vous mettrez des raclures de tibia et de péronné.

Et la brave femme, qui n'entendait pas plus malice au fémur du bras qu'au tendon de la Chine, sortait, confiante, de cbez le rebouteur. Si l'enfant ne guérissait pas, c'est que dans la famille se trouvait un incrédule, ou que le malade lui-même n'avait pas la foi.

Les signes de croix jouaient donc — on le voit — un grand rôle dans la médecine populaire. Ils suffisaient même pour guérir un « bourderon » (inflammation de l'œil), mais on ne devait faire ces signes de croix qu'à l'heure prescrite par le sorcier.

Même remède pour guérir les chevaux de la colique ou d'une luxation du pied. On leur faisait alors les signes de croix sur le ventre ou sur la jambe (1), ou même, assez souvent, le remède pouvait s'appliquer d'une façon plus simple. Le sorcier demandait de quelle couleur étaient les poils de la bête, et ce renseignement précieux obtenu, il se signait un certain nombre de fois et renvoyait son client : « Allez, mon ami, disait-il, votre cheval sera guéri. »

Voici encore un autre moyen qu'employaient les sorciers pour la guérison des chevaux. Le cheval était amené dans une prairie de laquelle, au couteau et en fouillant assez profondément, on enlevait un large morceau de gazon. Sur ce point dénudé de la prairie reposait l'un des pieds du cheval, pendant que le sorcier appliquait le bloc de gazon sur la partie malade en marmottant des paroles plus inintelligibles les unes que les autres. Le gazon était ensuite déposé, les racines en l'air; sur un buisson d'épines, et quand ce gazon était devenu absolument sec, le cheval devait être guéri. Mais comme le remède ne réussissait pas toujours, le sorcier, ne voulant pas être pris en défaut ou accusé de ne posséder aucun pouvoir, ne manquait pas d'affirmer que le charmeur devait se cacher dans l'écurie pour arrêter en frottant la place de l'entorse, la nuit, les progrès de la guérison. On trouvait assez souvent un gros crapaud qne l'on tuait, sous prétexte de tuer le donneur de charmes. Le cheval, après cette exécution, restait-il toujours malade? le sorcier était obligé d'avouer qu'il avait affaire à plus malin que lui ou que la maladie était trop avancée pour que son pouvoir fût efficace.

Il y a vingt-cinq ans, vivait à Warcq un sorcier dont la spécialité notoire était de conjurer les sorts. Lorsqu'une famille éprouvait un malheur, était victime d'un accident, vite elle envoyait chercher ce sorcier qui arrivait, mais seulement la nuit. Il faisait égorger un agneau d'une année, en prenait le foie, le suspendait dans l'intérieur de la cheminée d'une certaine façon et le perçait, avec force simagrées, d'une grande aiguille de fer. Le sorcier ou la sorcière qui avait jeté le charme tombait instantanément malade et presque toujours mourait de cette maladie.

(1) D'après Laisnel de la Salle, on no doit jamais — dans le centre de la France — faire le signe de croix sur le corps d'un animal.

En 1803, nous écrit M. L..., de Nouzon, j'allais avec mon oncle consulter un sagneur d'Evigny et, en passant par Mézières, nous achetâmes un cœur de bœuf. En arrivant à Evigny, nous allâmes de suite chez celui que, par avance, nous appelions notre sauveur. Il nous fit asseoir, prit un grimoire et prononça je ne sais quels mots cabalistiques dont je n'ai pu retenir que ceux-ci : Indi-Baya. Ces mots incompréhensibles, mon oncle s'efforçait de les répéter et peut-être même d'en deviner le sens. Et pendant qu'il débitait ce charabia, le sagneur enfonçait une longue épine dans ce cœur de bœuf que nous lui avions porté. Cette cérémonie dura trois quarts d'heure et nous coûta quinze francs. Un mois après, ma pauvre mère mourait !

Quelquefois cependant on pouvait se dispenser de recourir au sorcier, surtout pour une simple entorse.

Il suffisait que le malade fît avec le pied sain plusieurs signes de croix sur le pied entorsé en répétant très vite ces mots : An té,

Super anié, Super anté lé,

auxquels, dans les Ardennes, on donnait communément alors la signification suivante (?) :

Anié (avant tout remède, veille sur moi, sagneur, et guéris-moi). Super anté (aie du courage).

Super anté té (aie du courage et on te viendra en aide).

Ces mots, nous écrit une personne très au courant de tous ces remèdes superstitieux dont furent si engoués nos pères ardennais, sont encore souverains aujourd'hui, surtout pour les plaies cancéreuses, et veulent dire :

Mal, perds ta force et ta couleur, comme jadis Judas a faibli et pâli en trahissant Notre-Seigneur.

Nous avouons ne pas très bien comprendre comment il est possible d'arriver à pareille explication de ces fameux mots cabalistiques : anté, super anté, super anté té.

On disait aussi, en faisant neuf fois le signe de croix sur l'entorse avec le pouce de la main droite :

Enté (?) partez! et pars entêté (1).

(1) Cette formule : anté, super anté, super anté té, n'est pas d'ailleurs spéciale aux Ardennes. Nous lisons, en effet, dans Laiskel de la Salle, Croyances et Légendes du centre de la France, t. I, p. 3110 :

« Ou guérit (dans le Berry) l'entorse avec les paroles suivantes : anté, super anié. super anié lé. Le nom du médecin Aidée, dont parle Pline au liv. XXVT1I, chap. 11 de son Encyclopédie, et qui prétendait guérir les morsures de chien avec une décoction de crâne de pendu, serait-il pour quelque chose dans celte formule? Tout en prononçant ces mots, le panseux de secret fait des parsignons (signes de croix) sur le membre affligé, avec l'artou (l'orteil) de son pied gauchi', agissant ainsi, sans s'en douter, comme Pyrrhus, roi d'Epire, qui guérissait aussi certaines maladies avec son orteil. Les mois anié. super anté, " etc. , sont employés ailleurs qu'en Berry pour guérir l'entorse : ils sont notamment en usage dans le département îles Hautes-Pyrénées.

« A propos de ce « carmen » : anté. super anté, M. le comte Jaubert a très judicieusement fait observer que l'allitération se remarque dans toutes les circonstances où nus panseux de secret veulent donner à leurs paroles et à leurs opérations une sorte de solennité. C'est ainsi qu'en pansant de la forçure (effort de muscles, loin- de reins), ils prononcent l'incantation suivante :

LA SORCELLERIE. loo

Il y a environ soixante ans, dans « la Censé de Rema, » commune de Chàteau- Regiiault (Ardennes), vivait un ecclésiastique, ou ayant appartenu à l'état ecclésiastique, qui se faisait appeler « le saint-homme. » Il avait imaginé dans une grange, sur une vieille caisse, une manière d'autel, et là, revêtu d'habits plus ou moins sacerdotaux, il haranguait les paysans crédules, leur disant : « Mettez, mettez de l'argent sur mon autel. Par la grâce de Dieu, la somme que vous donnerez sera doublée, et plus tard, ainsi, vous recevrez deux fois l'argent que vous m'avez confié. » Et c'est ainsi qu'il pouvait vivre grâce à tout cet argent qu'il soutirait aux badauds.

Il était aussi sorcier. Un jour que des paysans se plaignaient à lui, de voir leurs vaches maigrir jusqu'au dépérissement, il leur dit : « Payez-moi ce que ça vaut et vrai je vous débarrasserai du sorcier qui a charmé vos bêtes. » Une certaine somme ayant de suite été comptée : « C'est bien, fit-il, nous ne sortirons pas de ce cercle sans avoir trouvé le misérable qui a jeté le sort. Peut-être est-il sous les pavés. » Et quelques pavés furent soulevés, mais sans succès; quand tout à coup, prenant un air inspiré : « Tenez! tenez! s'écria-t-il, sous cette pierre! il est là. » La pierre ayant été levée mit à découvert un gros crapaud. « Le voilà, votre sorcier, dit-il, le voilà! » Le crapaud fut tué, mais la légende ne dit pas que les vaches aient été guéries (i).

A Sécheval, près Chàteau-Regnault, existait, il y a une cinquantaine d'années, un sorcier nommé Balthasar qui faisait payer très cher ses consultations, demandant des sommes assez fortes, ou même un petit lopin de terre, et parfois aussi une maisonnette.

Un de ses grands moyens pour désensorceler quelqu'un était celui-ci. Il réunissait chez lui la famille de l'ensorcelé et disposait en rond dans une chambre autant de chaises qu'il y avait de personnes. Chacun alors, allongé devant sa chaise dont les barreaux devaient être tenus des deux mains, mordait à même et à belles dents un jambon placé au milieu du cercle. Pour que le charme disparût, il fallait que du jambon il ne restât absolument que l'os et que, pendant cet étrange repas, personne n'eût lâché les barreaux de sa chaise.

Forçure, reforçure, je te force et reforce. Ils ne font, en cela, que marcher sur les traces des panseux de secret romains qui, comme le démontrent les antiques formules recueillies par Pline et Caton, se plaisaient aussi à répéter les mêmes mots et les mêmes syllabes. Ces formules, dont Homère lui-même a fait usage, se retrouvent jusque dans les Védas, le plus ancien monument des fastes humains; témoin cette invocation à la déesse Cali, dans le Kalica-Pourama :

« — Cali! Cali! détruis, détruis tout ce qui est mauvais; saisis, saisis, enchaîne, enchaîne, déchire, déchire; sauve, sauve-nous, Cali! » — Voir une croyance identique dans l'Ain : Renie des Traditions, 188G.

(1) Même légende à Rocquigny. Un fermier, voyant ses bêtes « charmées, » alla consulter un sorcier qui demeurait à Sàult-les-Faux. Celui-ci déclara que tout le mal venait d'un crapaud caché dans l'étable, sous une pierre. Sur les conseils du « devin » — on l'appelait dans le pays de Rocquigny SI. le Devin, — on fit un grand feu dans lequel on jeta ce crapaud trouvé à la place indiquée. A peine était-il tombé dans le feu qu'il éclata comme un coup de canon et se changea en une noire fumée au milieu de laquelle apparut celui qui avait jeté un sort sur ces bêtes. — Communiqué par l'instituteur de Rocquigny.

Souvent aussi, lorsqu'on l'appelait dans une maison, il faisait brûler dans un four, matelas, bois de lit, couvertures, chaises, un peu tout ce qui lui tombait sous la main, disant quand la flamme crépitait : « Entendez-vous, ces sorciers de malheur, comme ils geulent, les entendez-vous! Mais heureusement qu'ils vont être brûlés et qu'il n'en restera plus un seul ici. »

Ces cbarlalans effrontés que les paysans ardennais consultaient trop souvent, au lieu de faire appeler le médecin, affectaient de laisser croire que toutes les maladies, provenant de « l'Humorisme » ou stagnation daus le corps des humeurs viciées, devaient être traitées par la saignée, les purgatifs ou les vomitifs. Aussi faisaient-ils de la médecine à la façon des docteurs Thomès, Desfonandrès, Macrolon, de Molière, ou du docteur Sangrado qui faillit tuer Gil-Blas de si joyeuse mémoire. Pour purgatifs ils vous ordonnaient principalement « la médecine de Leroy, » « l'élixir anti-glaireux de Guillet » et surtout une infusion de « tire à bas » (Euphorbe).

Tout malade en traitement devait se calfeutrer dans sa chambre, dont les portes et fenêtres restaient hermétiquement fermées : défense donc de laisser entrer l'air dans les appartements. Etouffer sous des couvertures aussi nombreuses qu'épaisses, transpirer à flots pour expulser du corps, par la sueur, toutes les matières peccantes qui le viciaient, tel était le remède infaillible qui triomphait de l'Humorisme. Ajoutez que, toujours pour chasser les mauvaises humeurs, le malade devait exclusivement se nourrir de viandes grillées, et surtout de gibier en temps de chasse. On devine aisément ce qui résultait d'un si singulier traitement.

Les enfants, eux aussi, un mois à peine après leur naissance, devenaient la proie de ce fameux Humorisme. Ayant la peau plus tendre, plus sensible, ne recevant pas toujours les soins élémentaires de propreté, leur corps se couvrait d'érésypèles ou d'ulcération : c'était encore l'Humorisme, mais qui prenait alors le nom de « caterrhe. » On se gardait alors de soigner l'enfant, car par ces ulcérations s'en allaient toutes les humeurs viciées. Supprimer ces exutoires eût été localiser la maladie dans le cœur, dans le cerveau et tuer le petit être. D'aiileurs, affirmaient ces étranges médecins, le caterrhe se guérissait de lui-même, toujours en étouffant sous des couvertures, en ne mangeant que de la viande grillée et en se gorgeant de vin chaud. Car pour l'enfant le remède était le même que pour les grandes personnes. Malheureusement l'enfant n'y résistait pas toujours. Et ce traitement était accompagné de force signes de croix sans lesquels il eût été impuissant.

Après l'Humorisme, « l'Uromancie » ou diagnostic de la maladie par l'examen des urines (1). De vingt lieues, de trente lieues à la ronde, on envoyait, aux soidisant médecins de village, mais de préférence aux sorciers, une certaine quantité d'urine dans une bouteille ou mieux dans un vase de grès, où elle étad censé moins s'altérer pendant le voyage. A la première inspection, le sorcier consulte reconnaissait le sexe, l'âge, la couleur des cheveux du malade et la gravité de la maladie, puis, d'une voix qu'il s'efforçait de rendre mystérieuse :

» 11 y a eu refroidissement, et ce refroidissement a provoqué l'Humorisme. Que

(1) En 1774, une certaine dame Urbain fut surtout célèbre comme Uroniancienne.

LA SORCELLERIE

le malade se tienne chaudement sous ses couvertures et qu'il prenne ces trois petits paquets, dont il jettera une pincée de chaque dans la potion que voici. »

Cette potion n'était que de l'eau, ces petits paquets de la raclure de n'importe quoi. Mais potion et paquets n'en coûtaient pas moins six francs, plus quatre francs pour la consultation, sans oublier la traditionnelle bouteille de vin que consultant et consulté allaient boire ensemble au cabaret.

A défaut de petits paquets, et quand le mal offrait une apparence extérieure, un goitre par exemple, les Uromancicnnes ordonnaient l'application d'une certaine quantité de levain sur la partie malade. En outre, an cours du traitement, le goitreux devait aller enterrer une épine blanche au pied d'un arbre désigné et faire une neuvaine plus ou moins grassement payée, suivant l'état de sa fortune.

Voici ce qu'en 1818, d'après M. du Vivier (1), raconta un paysan :

« Un jour mes vaches furent charmées (c'est-à-dire ensorcelées), je voulus faire du beurre avec leur lait, mais, pendant trois jours consécutifs, tous mes efforts furent inuliles ; ma crème ne s'épaississait point et tournait. Une deuxième fois je recommençai; même insuccès, et j'aurais pu recommencer deux cent mille fois sans réussir, si enfin je n'avais eu recours à un sorcier qui me tira d'embarras.

« D'abord, il me conseilla de faire une neuvaine au "bout de laquelle je voulus battre mon beurre avec. la moitié de mon laitage, suivant ce qu'il m'avait recommandé, mais je n'obtins aucun résultat. Il fallut trouver autre chose. Il me dit : « Brûlez les liens qui retiennent vos vaches à l'écurie, faites-les sortir et sortez <( vous-même devant elles à reculons et faites-leur faire trois ou quatre fois le tour « de votre maison. Pour peu qu'elles hésitent à avancer, frappez-les sans ména- « gement, et autant de coups vous leur donnerez, autant de souffrances elles « ressentiront, autant de coups invisibles recevra, autant de douleur ressentira « celui qui a charmé vos vaches. »

« J'accomplis de point en point ce que m'avait conseillé celui que je peux maintenant appeler mon sauveur, car depuis ce moment mes vaches ne furent plus charmées et jamais mon beurre ne fut mieux réussi.

« Mais, quelques temps après, ce fut à mon tour d'être charmé ou, plutôt, cauchemar dé. Deux ou trois fois par semaine, la nuit, il m'arrivait de tremper de sueur ma chemise et mes draps; c'était intolérable. Une nuit que je reposais sur le côté gauche, il me sembla qu'une main invisible, d'une force peu commune, voulait me retourner sur le côté droit. Je me précipitai sur mon ennemi invisible et, vous le devinez sans peine, je ne l'atteignis point. Je me recouchai sur le côté droit, mais sans me rendormir, craignant qu'il m'arrivàt malheur. Cette même main, toujours invisible, tenta un nouvel effort pour me retourner; encore une fois je voulus la saisir, mais je ne fus pas plus heureux. Je me remis alors au lit, mais sur le dos; je sentis mes jambes s'engourdir, puis la même main me frapper sur l'épaule.

(1) Dans sa Tropoloyie des Ardennes ; manuscrit inédit dépose aux archives départementales.

J'eus, en ce moment, l'idée de nommer tout liant la personne que je soupçonnais me tourmenter ainsi, la menaçant de la tuer, si jamais je la rencontrais. Et j'avais deviné juste, car j'entendis mon ennemi, le bourreau de mes nuits, s'évader par la cheminée.

« Depuis celte époque je ne fus plus tourmenté. Cependant, une nuit il me sembla qu'un millier de souris s'agitaient clans ma paillasse dont elles rongeaient la paille. Le lendemain j'ouvris cette paillasse, mais aucun brin de paille n'avait été dérangé ni rongé. Depuis, jamais pareille cl i ose ne recommença (1).

« Croyez-moi, si jamais vous êtes caucbcmardé, croisez vos jambes quand vous vous déchaussez, couchez-vous tout aussitôt et vous dormirez tranquillement, car jamais les sorciers ne viendront vous tourmenter si vous avez la patience de vous déchausser tous les soirs, pendant trois mois consécutifs, en croisant vos jambes. »

Avait-il perdu sa bourse, un de ses outils de travail, un objet quelconque, notre ancien paysan ardennais ne se fatiguait pas en recherches qu'il jugeait d'ailleurs inutiles : c'eût été trop simple. Il courait chez le sorcier du village qui ne manquait pas de lui dire : « Faites quelques signes de croix, de telle ou telle façon, et ce que vous avez perdu se trouvera juste au moment où vous y penserez le moins. » Faut-il ajouter que l'inévitable pièce de monnaie rémunérait ce bon conseil ?

Mais le plus souvent, — trop souvent, hélas ! — le sorcier ayant à se venger de l'un de ses voisins, qu'il jalousait ou haïssait, s'empressait de déclarer : « Mon

ami, vous n'avez rien perdu, car ce que vous cherchez vous a été volé par »

Et il nommait la personne dont il était l'ennemi.

On juge combien ce procédé, très en usage chez les sorciers de certains peuples sauvages, engendrait de querelles, de suspicions ou de haines dans le village.

Quelquefois ce n'était pas le charmeur que l'on consultait, mais le curé qui, alors, au prône de la messe paroissiale et pendant trois dimanches consécutifs, disait à haute voix :

« Si tel jour, l'objet volé à Jean — ou à Pierre — ne lui a pas été restitué, le voleur sera excommunié. »

Il était rare qu'au jour fixé il y eût eu restitution, ou même que ce que l'on cherchait eût été trouvé. Le curé, alors, le dimanche suivant, de remonter en chaire et de dire :

« Que le voleur, au nom de son salut éternel, m'entende bien : s'il ne me porte pas de suite ce qu'il a volé, il sera excommunié (2). »

(1) Quelquefois le sorcier ne venait pas vous tourmenter au lit, niais il vous y « marrait, » ou « amarrait, » c'est-à-dire qu'il vous clouait pendant huit jours, dix jours, sur votre couche, d'où vous ne pouviez vous lever sans sa permission.

(2i Cette cérémonie n'éiail pas d'ailleurs particulière aux Antennes. Elle fui surtout, nu moyen-âge, en usage dans presque toute l'ancienne France. Voici, en effet, ce que nous lisons dans l'ouvrage de M. A. B a beau : Le Village soies l'ancien régime,.

« ... Le monitoire qui était envoyé au prêtre par l'ollicialité, était lu du haut de la chaire par

LA SORCELLERIE

Cette exliortation produisait d'autant moins d'effet qu'il eût fallu s'avouer voleur en pleine messe, c'est-à-dire devant tout le village réuni. Le prêtre attendait quelques secondes, puis descendait de chaire. Mais l'excommunication ne s'en suivait pas, car c'eût été vraiment mettre l'interdiction catholique au service d'un petit fait trop vulgaire. Cependant en 1780 — c'est le seul exemple que nous aurions dans les Ardennes, — un prêtre mit sa menace à exécution. A peine descendu de chaire, il se fit apporter un cierge allumé, le tint renversé pendant qu'il prononçait l'excommunication et, la formule terminée, il rompit ce cierge, le jeta vivement à terre et le foula aux pieds.

Convaincus que la terre resterait stérile pendant sept années dans un rayon de sept lieues, dont le centre était l'église où avait été prononcée l'excommunication, les paysans ne labourèrent plus, ne semèrent plus, ce qui, tout naturellement, rendit les champs infertiles : — et cette infertilité voulue causa la ruine d'un grand nomhre de cultivateurs.

Si, dans Les campagnes, on ne consultait qu'exceptionnellement le médecin, en cas de maladie, c'est que, suivant l'ancienne croyance ardennaise, tout le mal provenait « d'un sort ou d'un charme. » A quoi bon, en ce cas, faire appel à la science? Ne valait-il pas mieux recourir au devin, au sorcier?

C'était, ordinairement, après une neuvaine expirée, au retour d'un pèlerinage,

le curé. 11 avait pour but « do découvrir des faits secrets pour parvenir à la décision d'une affaire civile ou criminelle, en obligeant, sous peine d'excommunication, ceux qui en avaient quelque connaissance, à révéler à la justice ce qu'ils savaient. Le monitoire, dans son préambule, contenait d'ordinaire le récit du crime, les circonstances dans lesquelles il s'était accompli, 1» signalement détaillé de ses auteurs. 11 engageait ensuite le coupable à venir à satisfaction, et ceux qui étaient instruits de quelques particularités, à les révéler dans la huitaine.

« Neuf jours plus tard, après avoir lu le mandement ou quérimonie pour la publication du monitoire, il déclarait l'excommunication. Lorsqu'elle ne produisait pas d'effet, il recevait souvent de î'offlcial l'ordre de prononcer l'aggrave et la réaggrave. La réaggrave était fulminée avec des formes solennelles du haut de la chaire contre les coupables :

« — De l'autorité de .Monseigneur, disait le prêtre, nous les déclarons excommuniés, « aggravés et réaggravés, forclos et frustrés des oraisons, communions, sacrements et bienfaits de « l'Eglise, par le son de cette clochette et l'extinction de cette chandelle. »

« En disant ces mots, le curé sonnait deux ou trois fois et, laissant tomber la chandelle à terre, il l'éteignait avec le pied. » Liv. 11, ch. 1er : ÏÉglise.

« En ce temps-là, il n'y avait aucun de ces moyens de publicité que l'imprimerie amis depuis à la portée de tous. Les -journaux étaient inconnus (nous parlons du plein moyen-àge) et les affiches ne furent employées qu'au seizième siècle. L'Eglise prêtait alors à l'Etat sa grande publicité, et pour faire connaître les actes de l'autorité à des gens qui, pour la plupart, étaient ignorants, il était nécessaire de leur en donner lecture; aussi, avait-on choisi pour cela le moment du prône qui était alors autant un cours d'instruction administrative et judiciaire que d'instruction religieuse. Plus tard, vers 1693, lorsque les affiches devinrent d'un usage plus général, l'État, cédant aux réclamations des évêques, n'obligea plus les curés, dans la plupart des cas, à lire en chaire les ordonnances et les avis. Mais, dans maints endroits, l'usage fut le plus fort et bien des curés continuèrent a lire au prône, non seulement les ordonnances générales, les lettres patentes, les règlements, mais aussi les annonces d'adjudications royales ou communales, de confection de terriers, de corvées seigneuriales, etc., etc. Nous voyons même qu'en 175o le roi envoya aux curés une instruction circulaire à l'occasion de la cherté des grains, en leur enjoignant de faire connaître au prône, par sa lecture « les vérités de l'économie politique. »

« On comprend, dit à ce propos et avec juste raison M. Babeau (ouvr. cité), l'intérêt qu'à ces époques anciennes devait présenter le prône avec ses informations diverses, alors que les communications étaient difficiles et ta publicité presque nulle. Les victoires, les prises de ville, les traités de paix étaient annoncés par les évêques et les curés, et c'est par ce moyen que les gens de la campagne apprenaient les grands événements qui intéressaient le pays. »

à La sortie de la messe que l'on se rendait chez le sorcier qui, ses grimaces et ses signes de croix consciencieusement faits, vous présentait — ou mieux vous vendait assez cher — un paquet de clous ou un cœur de veau, en vous disant :

— Prenez ce cœur de veau, transpercez-le avec ces clous, enterrez-le dans votre jardin et, si vous n'avez pas de jardin, dans l'endroit le plus proche de la chambre où se trouve alité le malade; lorsqu'il sera pourri, vous serez désensorcelé.

Nous avons, au commencement de ce chapitre, donné quelques exemples de ce procédé d'envoûtement, mais nous devons ajouter que, suivant la croyance connue, si le charmeur — ou la channeresse — s'affaiblissant, prenait la maladie de celui qui avait été ensorcelé, il était inconsciemment poussé, par un mouvement irrésistible semblable à celui qui fait agir les hystériques de la Salpétrière lorsque, pendant la crise, le médecin leur a suggéré tel ou tel acte extraordinaire, à entrer dans la chambre de sa victime. A peine avait-il passé la porte qu'on se jetait sur lui et qu'on le garottait. Puis, lui montrant un énorme fagot tenu en réserve, — car cette visite était infaillible — on lui demandait s'il préférait être brûlé à petit feu ou désensorceler le malade.

La réponse n'était pas douteuse et, presque toujours, la guérison survenait, tant il est vrai de dire que la foi nous sauve et que l'imagination est le meilleur de tous les remèdes.

Lorsque le sorcier se déclarait impuissant à conjurer un sort jeté par plus fort que lui, la.famille de l'ensorcelé faisait une neuvaine à la suite de laquelle on accrochait dans la cheminée, au-dessus du feu qui flambait, un foie, un cœur et un mou de veau. Et si quelqu'un avait le malheur d'entrer dans l'appartement où se consumait ce cœur de veau, que l'on piquait avec une épingle, c'était infailliblement le « donneur de sorts, le charmeur, » dont il fallait faire justice. Une fois que la sœur d'un « ensorcelé, » ignorant ce qui se passait, était sur le point d'entrer dans la pièce où se pratiquait cet envoûtement, on dut la retenir sur le seuil de la porte, car si elle eût fait un pas de plus, elle aurait subi le sort du sorcier donneur de charmes.

Il y avait encore un autre mode d'envoûtement, nous écrit l'instituteur de Marquigny. Il fallait faire bouillir pendant une heure et demie des clous dans du lait ou de l'eau. Entraînés par le mouvement du liquide en ébullition, les clous s'y agitaient sans cesse et s'élevaient à la surface. Au même moment, le sorcier ressentait au cœur des piqûres terribles, horribles, et s'il ne voulait mourir il était obligé de « retirer le sort qu'il avait jeté (1). »

(l) Me mettant ici en cause, faut-il dire qu'il y a deux ans (on KS88) AI. le Guré de Kaucourt me fit les honneurs d'un envoûtement à la suite de je ne sais quel article le visant, paru dans le l'etit Ardenrtais?

L'envoûtement était assez général en France, et même dans certaines contrées il parait être encore en pleine vigueur. Nous lisons, en effet, dan-; les Esquisses du Boccar/e normand :

« Un sorcier appelé chez un paysan malade, du canton d'Athis, prit, une fois ses simagrées

LA SORCELLERIE

11 eût été possible de conjurer tout mauvais sort en cueillant le 23 août, pendant que sonnait midi, certaine herbe que, le même jour et à la même heure, récoltaient les sorciers; mais cette herbe, personne ne la connaissait — et ne Ta jamais connue. — Il ne restait donc qu'une seule ressource aux profanes, c'était d'empêcher que midi fût sonné le 23 août, car, alors, la récolte perdait toute sa vertu (1).

Autre procédé pour se garantir d'un maléfice. Une personne présumée sorcière vous touchait-elle, il fallait aussitôt porter la main sur une partie du corps de cette sorcière, un peu plus haut que l'endroit où elle vous avait touché : vous avait-elle, par exemple, frappé à l'épaule, vous deviez la frapper au menton ou à la tète. Sans cette précaution vous étiez « charmé. »

Le sabbat des sorciers ardennais se tenait quelquefois à Oignies — devenu depuis commune belge, — mais plus communément aux Termes de Chàteau- Regnault; au « Paquis des Poules » à Gespunsart ; dans la vallée de Nizy, entre Bannogne et Saint-Quentin-le-Petit. A certaines époques de l'année, on entendait dans les airs : « Ceux de Renwez, ceux de Juniville, ceux de Bourg-Fidèle, sont-ils arrivés? — Oui ! — Eh bien, que la danse commence ! »

11 y avait le petit sabbat ne se composant que des sorciers ardennais, et le grand sabbat qui réunissait tous les sorciers de la région (2).

accomplies, un cœur de bœuf dont il s'était muni, le suspendit à la crémaillère et commença sus opérations d'envoûtement. Après avoir prononcé à mi-voix quelques paroles mystérieuses et fait encore plusieurs gestes bizarres, il s'arma d'une longue aiguille à tricoter et perça de nombreux trous le cœur qui fut, bientôt, tout saignant. Le conjurateur s'arrêtait par instant, paraissait écouter, puis recommençait à murmurer ses mystérieuses invocations et à cribler le cœur de coups d'aiguilles.

« 11 régnait un profond silence dans l'appartement, aucun bruit ne venait du dehors, tout était silencieux. Le conjurateur inquiet eut recours à ses plus puissants maléfices, précipita ses paroles et ses coups d'aiguille. Enfin, le jeune homme fit un signe, il avait entendu quelque chose. Ou prêta l'oreille : c'était un sourd gémissement que d'autres suivirent. Plus de doutes, le charme opérait. Peu à peu les gémissements s'élevèrent et devinrent des plaintes déchirantes mêlées de prières et d'imprécations. Une voix désespérée implorait pitié, criait : Grâce! Grâce! Puis après avoir longtemps hésité, le conjurateur se décida à ouvrir. Un homme affreusement pâle, râlant, paraissant à peine avoir un souffle de vie et suantant tout son sang par mille blessures, était étendu sur le pas de la porte. C'était le jeteur de sort qui, à chacun des coups d'aiguille, s'était senti frappé lui-même et qu'une puissance irrésistible avait arraché de son lit, le forçant à venir implorer son adversaire plus fort que lui. »

D'après Ed. Foubnieh, Histoire des Jouets et des Jeux d'enfants, la pratique de l'envoûtement nous viendrait d'Orient; d'accord en cela avec M. Reinaud qui la dit importée en France par les Croisés. Elle fut longtemps et peut-être même est encore eu usage chez les peuplades de l'Amérique du Nord. Les envoûteurs furent en France « daus toute leur gloire » surtout du douzième au seizième siècle. Ces envoûteurs finirent par être suppliciés sans grâce ni merci, surtout lorsque la mort était présumée être causée par l'envoûtement.

(1) Voir, sur les Herbes magiques, de Gubehnatis : Mythologie des plantes; Apulée : De Virtutibus herbarum; Baithix : De plantis a divis sanctisve nomen habentibus; Laisnel du la Salle : Croyances du centre de la France, t. I, liv. IL, etc., etc.

(2) Les détails recueillis sur le sabbat des sorciers ardennais nous apprennent que ce sabbat n'offrait rien de bien particulier à notre région. Le docteur Regnaud, dans son ouvrage : Sorcellerie, hypnotisme, a excellemment résumé cette cérémonie mystérieuse; mais bien que certaines généralités puissent s'appliquer à notre sabbat, force nous est de les passer sous silence, notre chapitre sur les sorciers devant rester uniquement local.

Voir pour les sabbats en général, notamment J. Wier : Histoires, Disputes et Discours des

Rien de plus facile d'ailleurs que de se transporter, en un rien de temps, à l'endroit désigné. Il suffisait de se frotter d'une graisse spéciale faite avec le foie d'un enfant mort sans baptême, puis d'enfourcher un manche à balai en prononçant quelques mots magiques, et instantanément vous vous trouviez entre ciel et terre sur cette étrange monture.

Le sabbat avait également lieu dans le Pré-Norbert , commune d' A vaux, au pied de l'une de ces petites collines si communes dans nos Ardcnnes. L'herbe indiquait par la foulée quelles avaient été l'animation de la danse et les spirales de la ronde. Cette herbe restait toujours courbée, empreinte des pas des sorciers et des sorcières et cependant verdoyante en toute saison. On n'osait, nous ont raconté les anciens de la commune, s'approcher de ce pré sans effroi et sans un violent serrement de cœur.

Dans le pays de Rocroi, certains jeunes gens, les plus pauvres de la contrée, avaient formé une « association de sorciers. » La nuit, ils se réunissaient dès qu'une trompette fantastique avait sonné et, arrivant par les airs, ils se trouvaient tous au bois d'Ecle où était le rendez-vous. Là, ils festoyaient, mangeant avec des fourchettes d'or, buvant dans des timbales d'argent.

A Escombres, au lieu dit le « Vivier des Sarrazins, » s'assemblaient, la nuit, de petits nains inoffensifs qui festoyaient, chantaient et disparaissaient quand pointait le jour.

Voici, à ce propos, une intéressante communication que nous fait l'instituteur de Bannogne (I).

« Certains curieux du village de Bannogne désiraient parfois assister au sabbat, mais sans être connus. Ils se rendaient comme d'ordinaire aux veillées qui se faisaient dans chaque famille, puis l'heure du sabbat venue, ils s'assoupissaient et paraissaient dormir. Mais non-seulement leur esprit mais aussi leur corps quittaient la salle pour se rendre au sabbat. S'il arrivait que la veillée se terminât avant leur retour, on constatait que seuls les habits, ne recouvrant pas le corps, étaient restés sur le siège.

illusions et, imposture1! des Diables; Martin Deliïio : Les Controverses et recherches magiques; Esprit de Bqroyer : La Piété affligée; Lavater : Trois Livres des apparitions ; Paul Grim.aud : De Sorlilegiis; Gi\espi?ct : De la Haine de Sa/an pour /'homme: Goulaht : Trésor des histoires admirables; Bodin : Démonomanie ; Baltiiazah Bekker : Le Monde enchanté; Tieck : Le Sabbat, des sorciers; La'ISNEL de la Salle : Croyances et Légendes du centre de la France (t. I passirn) et, notamment au chap. III, « Los Carroirs; » Miciielet : Im Sorcière, etc., etc.

Lire aussi dans Albertus, de Théophile Gautier, une belle description poétique du sabbat.

(1) Nous retrouvons dans la Grande-Bretagne cette histoire de la coupe. C'est le conte XXXVII de la collection L. Bruyères, sous ce titre : Fête des Fairjes. Nous le résumons pour que l'on puisse bien se convaincre qu'il y a un fonds commun de légendes où puise chaque peuple, pour les arranger à sa guise.

Un habitant de l'île de .Man, que d'invisibles musiciens avaient guidé pendant plusieurs milles et qui. séduit par la mélodie, avait suivi les Pairies (lutins) jusqu'à un grand terrain vague, aperçut un grand nombre de « petites gens » assis autour d'une table, buvant et mangeant joyeusement. Au milieu d'eux se trouvaient quelques personnes que le Manks croyait reconnaître, mais il n'y fit, d'abord, nulle attention. Bientôt l'un d'entre eux lui offrit à boire Le

pauvre homme eut bien peur et il s'empressa, dés qu'il eut la coupe, de jeter par terre ce qu'elle contenait. Aussitôt la musique de cesser, les petites gens do disparaître, cl. la coupe resta dans la main de notre homme qui, fort embarrassé, revint au village raconter son aventure au curé.

LA SORCELLERIE

« Dans ces sabbats, on dansait, on chantait, on festoyait. Celui qui s'en approchait entendait la musique et les chants des danseurs, mais ne voyait rien que certaines flammes s'échappant sans doute des yeux ou de la bouche de ces danseurs, car le corps restait invisible. N'était-ce pas des feux follets?

« Une nuit que le sabbat se faisait sur le pont qui relie Bannogne à Saint- Quentin, vint à passer un étranger sans peur et qui ne craignit pas de s'aventurer au milieu des sorciers. A son arrivée, un échanson, une coupe pleine à la main, s'avança et lui dit :

« Voulez-vous boire? — Oui. » Et la coupe lui fut tendue. « A ta santé, père Isaac, » fit l'échanson. L'étranger se signa, et subitement, alors, les danses et les chants cessèrent. La coupe lui resta entre les mains et, arrivé à saint-Quentin, il la donna à M. Delan, où elle resta longtemps, mais sans que personne, jamais, osât la toucher, sauf, pourtant, M110 Delan, qui s'en servait pour quêter à l'église. »

L'instituteur de Saint-Quentin nous a raconté aussi la même légende, mais avec une variante. Ce n'était pas, dit-il, un étranger, mais Delan lui-même qui assista, celte nuit, au sabbat. Il y avait été invité par les' sorciers, car, en traversant le bois, il s'était entendu appeler : « Eh ! Delan, viens donc boire un verre avec nous ! » Puis, ayant fait le signe de croix avant de boire, tout disparut, sauf la coupe, qui lui resta dans les mains.

Qu'est devenue cette coupe, ou, plus exactement, cette tasse d'argent?

« Autrefois — nous écrit l'instituteur de Villiers, — un paysan de cette commune voulut, à toute force, voir un sabbat. Tout justement, il trouva les sorciers au beau milieu de leur ronde infernale. On lui présenta un registre sur lequel étaient inscrits les noms de tous les sorciers de la région, et on lui dit : « Signe. » Mais, au lieu d'écrire sou nom, notre paysan fit un signe de croix, et au même instant disparurent sorciers et registre. »

Entre Bricullcs et Sy se trouve, dans un bois, une petite clairière appelée « la Lune. » Un paysan plus économe avait-il pu amasser une certaine fortune, on disait de lui qu'il revenait de la Lune, car c'est dans cette clairière qu'attendait le Diable pour signer un de ces fameux pactes par lesquels, en échange de richesses immenses, vous lui vendiez votre âme. Là également, à certaines époques de l'année, alors que les nuits étaient les plus sombres, avait lieu le sabbat. Au son d'une musique infernale, sorciers et sorcières dansaient des rondes éehevelées, obscènes, puis, instantanément, danseurs et danseuses disparaissaient; mais la musique ne cessait pas et il était facile, quand le vent portait, de l'entendre très distinctement à Brieulles et à Sy. Un sabbat se tenait encore à Yvernaumont et aussi dans le Bois-de-Ville, entre Gernelle et Saint-Laurent. La ronde terminée, les sorciers faisaient le tour de Gernelle en chantant :

Nous danserons dimanche, et lundi, Et mardi aussi !

C'est dans ce même Bois-de-Ville qu'on voyait, quelquefois, la nuit, une « dame blanche » assise sur un tronc d'arbre gisant à terre.

A signaler aussi, comme lieu de sabbat, quelques prairies de La Moncelle ; la plaine de Marsais, au centre de la forêt d'Autrecourt, que traverse le chemin allant

de celte commune à Haraucourt ; puis le « Bois-Fays » (corruption de Bois-des-Fées), à l'extrémité sud du hameau de Pouron (écart d'Autrecourt) ; le pré de la Baterne, à Bazeilles; les bois d'Omont; le lieu dit « la Justice, » à huit cents mètres environ de Machaull, en face du moulin à vent, sur la gauche du chemin de grande communication n° 43 allant de JuniviUe a Saint-Etienne; le mont d'Aymon, entre La Berlière, La Besace et Stonne, surtout à l'endroit appelé aujourd'hui << Tuilette ; » La Ramorie (écart de La Moncelle), au lieu dit « Rond-des-Sorciers, » et aussi la « Maison-des-Sorciers ; » le lieu dit « la Patte-d'Oie, » dans le pays de Rocroi. En cet endroit, les sorciers furent surpris une nuit et firent promettre à l'imprudent qui les avait si malencontreusement dérangés de ne révéler « ni à gens ni à bêtes » ce qu'il avait vu. 11 imagina un jour de prendre un chaudron et, après l'avoir fait résonner de quelques coups de baguette, lui narra l'aventure, disant : « Ce n'est ni à gens ni à bêtes que je la conte. »

Nous venons de dire que, pour se trouver transporté dans les airs sur un manche à balai, il fallait, notamment, prononcer quelques paroles cabalistiques, inconnues du profane. Mais, ces paroles, il était nécessaire, pour qu'elles fussent efficaces, de les prononcer deux fois et, la deuxième fois, au rebours, en commençant par le dernier mot pour finir par le premier. Un jour qu'un sorcier s'était embrouillé dans sa phrase, il dut, cédant à une force irrésistible et reprenant sa forme naturelle, abandonner la ronde infernale et revenir chez lui, tout nu, non par la route aérienne, mais en pataugeant dans la boue, car il pleuvait depuis une huitaine de jours.

Le texte de ces paroles ne devait jamais être violé. Une fois, un sorcier de Sery, amoureux d'une fée habitant le village voisin, se rendit chez sa belle pour lui faire la cour. « Ton amoureuse est partie, lui dit la sœur qui gardait la maison. — — Et où est-elle ? — Je ne sais ; elle a pris de la graisse que voici, s'en est frotté le corps en disant : « Saute les haies et les buissons » et s'est envolée. » Le sorcier, pour aller retrouver la fée, s'enduisit de cette même graisse en disant : « Traverse les haies et les buissons » et disparut instantanément. Mais, en route, il s'écorcha et s'ensanglanta horriblement aux épines de ces haies et de ces buissons à travers lesquels il dut passer, ayant mal récité la formule.

On raconte à Bogny-Braux la même légende. L'apprenti sorcier revient du sabbat tout ensanglanté parce qu'au lieu de dire : « Saute au-dessus des royes et des bûcherons, » il a dit, après s'être oint de l'onguent diabolique : « Saule à travers les royes et les bûcherons (1). »

Le sabbat se terminait au premier chant du coq, et les sorciers, aussitôt, de s'enfuir dans l'air comme une bande d'oiseaux nocturnes qu'aurait effrayés le jour.

Au retour, pendant le trajet, ils répandaient leur graisse, devenue liquide, sur

(1) Il existe aussi, sur le même sujet, deux autres légendes ardennaises intitulées, l'uni! : « Miron^Miraine, » l'autre : « le Colporteur, » que l'on raconte ù Villiers.

Voir, entr'autres très nombreux similaires, dans Fleury : Littérature orale du la Basse- Normandie, « l'Apprenti sorcier. » C'est l'histoire d'un sorcier qui, n'ayant pas exactement répété les paroles cabalistiques, s'écorchc en passant à « travers » les buissons et les haies.

LA SORCELLERIE

les champs de leurs voisins et, ainsi, les rendaient infertiles : la récolte était alors perdue. Quelquefois, quand ils ne tenaient pas à voyager entre ciel et terre, Satan, sur leur demande, les transformait en chats ou en poules. Mais, les rencontrait-on sous l'une de ces formes, il suffisait de les piquer pour qu'ils redevinssent, instantanément, homme ou femme.

Les chats, eux aussi, tenaient leur sabbat, et des vieillards ont assuré à M. Bruge-Lemaître, d'Attigny, qui nous fait cette communication, mais sans pouvoir donner de détails, qu'ils se réunissaient le samedi de chaque semaine au sommet d'un vieux saule (?) pour y célébrer d'incroyables orgies (1).

D'après les croyances ardennaises, les sorciers habitaient aussi entre ciel et terre, et souvent, de la région des nuages, arrivaient jusqu'aux oreilles humaines les échos de bruyants éclats de rire, de bruits stridents de trompettes, de blasphèmes, de chocs de verres auxquels, tout à coup, succédaient les accents, d'abord à peine perceptibles, d'une musique merveilleuse, séraphique, qui allait croissant, éclatait en fanfare tourbillonnante, entraînant dans une ronde infernale sorciers et sorcières qui laissaient tomber dans les champs, où on les ramassait, leurs souliers (?) et les couronnes dont leurs têtes étaient parées (2).

(1) Nous trouvons dans le manuscrit inédit de Du Vivier : Tropolorjie des Ardennes, cette singulière histoire :

'< Tous les chats des environs de Mézières, de Saint-Laurent, de Saint-Julien, s'assemblèrent un jour à Bosséval. Comme ils passaient dans les rues de Mézières, les Macériens, émerveillés d'un pareil spectacle, se demandèrent d'où provenait cette émigration. Un chat, qui arrivait longtemps après les autres, en boitant, demanda : « Sont-ils loin? » Effrayés d'entendre parler un chat, les commères s'enfuirent, se claquemurèrent au plus profond de leurs appartements, et le chat, clopin-clopant, continua sa route. »

Quel est le sens mystique de cette tradition ? Les chats se rendaient-ils au sabbat, ou faitelle allusion à un fait historique que l'on ne peut préciser aujourd'hui ? Nous avons, à ce propos, interrogé de nombreuses personnes et des plus anciennes, des plus au courant de nos traditions locales, mais elles nous ont avoué n'avoir jamais entendu parler de cet étrange passage de chats à Mézières. — Voir Sabbat des Chats, dans Laisnel de la Salle, t. 1, p. 155.

Quelques lièvres aussi eurent, jadis, dans les Ardennes, le don de la parole. On raconte, à Harcy, qu'un chasseur, autrefois, visant un lièvre, celui-ci « fit le chandelier » et demanda, d'une voix moqueuse, à l'homme qui s'apprêtait à le tuer : « Y a-t-il longtemps que les autres sont pass's ? a — Communique par l'instituteur de Harcy .

(2) C'est surtout à la veillée que l'on se racontait ces histoires de sorciers, de loups-garous ; l'un affirmait avoir vu une troupe de lutins, de farfadets, de diablotins dansant dans les airs : c'était la danse; un autre, qu'une bande de roquets conduits par un matin aboyaient sans cesse dans leur course aérienne : c'était la chasse. — Communication de M. Bruge-Le.maitre.

Dans les Histoires contemporaines de sorcellerie en Belgique et dans le nord de la France, par M. Henry de Nimal, que publie la Revue des Traditions (numéro de mai 1889), nous lisons :

« A la même époque, et dans le même village de Leugnies (sur la frontière franco-belge), on venait de faire la buée chez le fermier et on avait mis le linge à la « remouille » sur la prairie pendant la nuit. De crainte des voleurs, la fermière et sa fille, comme c'est la coutume, passaient la nuit dans le verger auprès des hardes étendues. Lasse des labeurs de la journée, la jeune fille s'était endormie. La mère veillait seule. Tout à coup, à minuit, une musique très douce, très harmonieuse, s'éleva lentement dans les airs, troublant, délicieusement la grande paix calme de la nuit. « Eveille-toi, ma fille, ne dis rien, écoute. C'est, dans les airs, le concert lointain des sorte ciers qui dansent au sabbat. ><

Disons, enfin, que les sorciers, parfois, se transformaient en orages, en grêle, et ravageaient les récoltes. Les traditions rapportent, en effet, qu'il y a plusieurs siècles, un jour que d'épais et lourds nuages noirs roulaient pesamment dans le ciel, une voix d'en haut se fit entendre criant :

« Epargnez Forest ! Epargnez Forest ! » (petite ferme proche d'ALtigny), et cet ordre fut si ponctuellement exécuté que toutes les récoltes avoisinant Forest furent saccagées alors que, sur les terres dépendantes de cette ferme, ne tomba pas un seul grêlon.

On dit à Neuville-et-This « que les nuées ne sont jamais- mauvaises à Neuville parce que le grand saint Nicolas est là pour les arrêter, » saint Nicolas ayant une affection toute particulière pour cette commune. On raconte, en effet, que pendant la Révolution, les habitants de Neuville ayant appris qu'on voulait saccager l'église enlevèrent la statue de saint Nicolas pour la cacher dans le bois appelé depuis : Bois de Saint-Nicolas. Il est vrai de dire que cette statue, « cachée sous un amas de cailloux, » n'a jamais, depuis, été retrouvée, mais les anciens du pays affirment qu'on ne l'a jamais bien cherchée. — Communiqué par l'instituteur de Neuvilleet-This (1).

Les sorciers et les sorcières des Ardennes avaient pour exécuteurs de leurs hautes œuvres les « Nains » et les « Annequins » (que l'on ortographie parfois Mannequin, Hallequin et même Arliquin). Ces Annequins, qu'on appelait aussi « Lumerettes, » se présentaient la nuit, sous forme de feux follets, aux voyageurs attardés ou égarés, surtout lorsqu'ils se trouvaient proches d'un marais ou d'une rivière. Ils dansaient devant eux, cherchant à les attirer dans l'eau pour les y noyer.

(1) Les sorciers « monteurs d'orages » sont trôâ populaires en Normandie. — Voir Lkcoedr : Esquisses du Boccage normand; Am. Thierry : Histoire des Gaulois: Monmer et Vingtiunier : Les Esprits voyageant dans une trombe; Alfred de Noue : Coutumes, Mythes et Traditions des provinces de France; Laisnel de la Salle : Croyances et Légendes du centre de la France, t. I, p. 255, au chapitre « Les M en eux de nuées ou Greleux. »

Ces sorciers « monteurs d'orages » paraissent être les successeurs lointains et bien dégénérés des prêtresses armoricaines, des magiciens gaulois, de ces laineux tempestaires dont parlent les Capitulaires de Charlemagne, au chapitre : De incantalionilnts et tempestariis. Pour la conjuration, le sorcier se rend au bord d'une source, y répand un peu de farine et la bat ensuite avec une baguette de coudrier en modulant son incantation. Comme l'onde pure qu'il trouble, l'azur du ciel se trouble aussi. Une buée légère s'exhale de la fontaine, s'épaissit, s'élève eu brouillard qui se condense et bientôt l'orme un nuage. Des nuées accourent, alors, de tous les points de l'horizon, s'amoncellent livides, noires, sillonnées d'éclairs, le tonnerre gronde sourdement puis éclate avec fracas, les avalanches de grêle se précipitent : les campagnes sont dévastées, les moissons ravagées, le sorcier est content de son œuvre.

Souvent il chemine sur les nuages qu'il a enfantés, et bien des gens l'ont aperçu là-haut conduisant la tempête ; parfois il est remplacé par deux corbeaux volant, croassant devant La troupe des nuées, aussi noires que ces noirs oiseaux.

Nous lisons dans le Glossaire du centre de la France, par JaubebT, t. 11, p. 64 : « Pour faire la grêle, un sorcier bat l'eau d'un étang avec une longue perche. Souvent on voit le sorcier battre la nuée sur laquelle il parcourt les airs en la dirigeant vers les lieux où il veut frapper. » Même explication, bien qu'avec un peu plus de détails, dans les ouvrages cités de Monsieb et ViNgtbinieb el Laisnel de la Salle.

LA SORCELLERIE

Pour n'être pas victime de ces Annequins, de ces Lumerettes, il fallait, dès qu'on les apercevait, se cacher vivement pour qu'ils ne vous vissent pas ou perdissent vos traces. Si vous portiez un sac — le sac autrefois servait, dans les Ardennes, à garantir du mauvais temps tout le haut du corps, — vous deviez vous enfermer dans ce sac et ne rien laisser passer de votre personne. Une nuit qu'un batteur en grange revenant de son travail avait, tout proche d'un marais, rencontré un Annequin, il se crut suffisamment caché en se dissimulant derrière son van. Mais il laissait voir ses pieds sur lesquels l'Annequin vint se poser : une lutte terrible s'engagea entre le lutin et sa victime et la victoire resta définitivement à l'homme, qui ne fut pas noyé, mais qui, jusqu'à sa mort, souffrit presque journellement des pieds.

Les fonctions du Nain étaient plus pacifiques. Il avait pour mission de tourmenter, jusqu'à ce qu'ils en fissent la révélation, ceux qui avaient la prétention de vouloir garder un secret. Il servait aussi d'entremetteur amoureux, se perchant, invisible, tantôt sur l'épaule du garçon, tantôt sur l'épaule de la fille, leur soufflant à l'oreille les réponses qu'il était censé porter de l'un à l'autre, ou leur inspirant des idées de mariage, à défaut de suggestions plus libertines (1).

Ils passaient encore pour des âmes malfaisantes, des esprits métamorphosés en nains, venant sur terre pour y jeter des sorts. Au lieu dit « le Fond-de-Rutz, » à Saint-Loup-Terrier, dans une gorge sauvage et profonde entourée de bois, apparaissait, en 1500, vers les dix heures du soir, un lutin qui prenait la forme d'un mouton ailé. Il s'abattait sur le dos des passants attardés et les harcelait jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés au haut de la côte du Mon t-de- Cher put. Sur cette hauteur,

(1) Les Annequins foisonnaient au bois Leleu, à l'entour du moulin de la Valroy, commune de Saint-Quentin. On les rencontrait aussi, la nuit, sur la roule qui va de Saint-Quentin à Hannogne, ou cachés dans un ravin proche de l'abbaye de la Valroy. Quelquefois, ils faisaient un repas somptueux, les couverts étaient mis sur un tertre qui existe encore aujourd'hui et appelé, eu souvenir de ces banquets : la Table du Viable. Les religieux de la Valroy imaginèrent, pour chasser ces lutius, de se rendre processionnellcnient, le jeudi-saint, à la Table du Diable. Depuis ce moment cessèrent ces apparitions fantastiques. — Communiqué par l'instituteur tde Saint- Quentin.

L'étymologie de ce -mot Allequin, Annequin, etc., est des plus controversées. De l'allemand Erlinkoenig, roi des Aunes, personnage légendaire qui se plaisait à faire des niches aux simples mortels; ou de l'allemand Hoellenkind, littéralement : enfant infernal, enfant du Diable; espèce d'objurgation dont on poursuit les polissons, les galopins des rues. Selon Court de Gibcliu, de l'italien II lecchino, Al leccliino, gourmand, léchcur de plats. Selon Géuin, de l'italien Alichino, dénomination qui sert à désigner un personnage diabolique, infernal, hantant les campagnes à grand bruit avec sa bande. Dans l'Enfer, de Dan'tk, ch. XXX, il est parlé du diable Alichino. C'est cet Annequin, ou Allequin, qui est devenu notre Arlequin, par suite de transformations qu'il serait hors de notre sujet d'indiquer dans cet ouvrage, où nous n'étudions pas les étymologies.

Le nom d'Helequin ou Herlequin remonte loin, dit M. de Puy.maigne, dans son Folk-Lore. Orderic Vital raconte, dans son Histoire ecclésiastique, qu'au mois de janvier 1091, un curé de Bonncval, qui venait de visiter, la nuit, des malades aux environs de sa paroisse, eut une terrible vision. 11 vit une foule étrange, piétons, archers? femmes, moines, évêques, qui se lamentaient et pleuraient, et reconnut parmi eux plusieurs personnages qu'il savait n'être plus en vie. Cette lugubre procession était terminée par une quantité d'hommes à cheval armés de toutes les façons et parmi lesquels il distingua Richard de Bienfaite et Beaudoin de Meules, morts tous deux. Le prêtre se dit qu'il avait devant lui la mesnie Herlequin : « llœc sine dubio famiUa Herlechini est... » Cette mention de la famille Herlequin prouve que la croyance qui se rattachait à elle existait au douzième siècle. Nodier, dans la préface d'une Nouvelle Bibliothèque bleue, parle de la mesnie Hellequin et rappelle qu'elle figure dans le Roman de Richard Sans-Peur. En Champagne, ajoute-t-il, les enfants s'effrayent en criant : « Arlequin sur mes talons. » En Lorraine, la mesnie Hellequin ' est devenue la Mouhihennequin, et l'on croit, dans certains endroits de cette province, que les rumeurs mystérieuses sont les cris des enfants morts sans baptême.

parfois, se réunissaient, à minuit, les sorciers et les sorcières de la région : ils y tenaient leurs assises, que terminaient des danses échevelées. — Communiqué par l'instituteur de Saint-Loup-Terrier.

On croyait, en maintes régions ardennaises, que les feux, follets n'étaient que des diables à l'affût des voyageurs en état de péché mortel pour les entraîner en enfer; ou encore les âmes des pécheurs morts sans confession et venant expier sur terre le mal qu'ils y avaient fait pendant leur vie.

A Renneville — nous écrit l'instituteur de cette commune, — tous les feux follets passaient pour être les âmes des seigneurs de Rozoy qui avaient vendu, jadis, leurs propriétés aux religieux de Saint-Martin-de-Laon.

A La Roche-Vellit (territoire de Blanzy) apparaissaient, autrefois, pendant la nuit de Noël, de grands feux follets en même temps que l'on entendait une musique aérienne (1).

(1) Voir, sur les feux follets, les Amiequins, dans l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande, les pays du Nord, la Suisse, etc. : Loys Bruyèues : Contes de la Grande-Bretagne: Sainti.ne : Mythologie du Rhin; l'ouvrage du pasteur Alf. Géhésole : Légendes des Alpes vaudoises. Dans la Grande- Bretagne, ils prennent le nom de Puck, de Robin-bon-enfant. Esprits facétieux, ne songeant qu'à se gausser des voyageurs attardés, ils dansent devant eux, lorsqu'ils les rencontrent la nuit sur les grandes routes, et les attirent dans un cimetière ou, préféi'ablement, dans un bourbier, mais ne cherchent pas cependant à les y noyer. Ils se contentent d'effrayer leurs victimes, .d'où ce surnom de « bon enfant. » Ces nains, ces esprits, ces feux follets, ces farfadets s'appellent : Claricaux (nains) en Irlande; Dohane-Shi (bonnes gens) en Ecosse; Kobolds dans les pays du Nord; Drac clans le midi de la France; Djin en Orient, etc., etc.

Voir encore, notamment, dans les Curiosités infernales, recueillies par P.-L. Jacob, le chapitre sur les « Elfes, » pages 159 à 169.

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