CHAPITRE II
"Baptême, Parrain et jVlarraine
aïs le mariage est consommé et voilà qu'un enfant vient au monde. Il faut lui donner un parrain et une marraine : grave préoccupation, mission délicate à confier et qui ne se traitait pas à la légère.
Les parrain et marraine devaient, en effet, servir comme de père et de mère au nouveau-né, surveiller son éducation, être soucieux de ses intérêts, au besoin lui faire apprendre un état, le guider dans les recherches qu'il ferait pour' son mariage et, la veille des noces, lui donner siuon un cadeau somptueux, du moins et obligatoirement une paire de draps.
Les honneurs, le jour du baptême, n'étaient rendus par la jeunesse ni au père ni à la mère, mais bien au parrain et à la marraine. On pense bien que les salves de fusil n'étaient pas épargnées et, en échange, la jeunesse, en vertu de cet axiome ardennais : « 11 n'est pas d'honneur qu'il n'en coûte, » recevait une certaine somme qu'elle allait échanger à l'auberge voisine contre un certain nombre de bouteilles de vin.
Dans le nord des Ardenn.es, le baptême terminé, on invitait toutes les voisines à venir embrasser l'enfant et plus particulièrement à prendre le café. En s'en allant, elles recevaient toutes du parrain et de la marraine une petite pièce de monnaie. AGivet, comme d'ailleurs en bien d'autres endroits, on jetait, à la sortie de l'église, des sous et des dragées aux enfants assemblés et attendant cette aubaine.
Lorsqu'une jeune fdle était marraine pour la première fois, on lui plaçait sur l'épaule en sautoir, mais seulement après la cérémonie, un Large ruban bleu de ciel auquel étaient attachés deux gros bouquets, l'un s'appuyant sur les seins, l'autre retombant sur le milieu du dos, puis on la conduisait professionnellement jusqu'à la maison de son filleul. Trois ou quatre jours après, elle était obligée d'inviter toutes ses compagnes à un goûter pris chez elle, reconnaissant ainsi la politesse que lui avaient faite ses compagnes et qui s'appelait « l'enchaînage de la marraine. »
A l'enfant baptisé et que la mère, avec orgueil, portait chez les voisins pour le faire admirer et embrasser, on donnait un paquet de sel et un œuf qu'il devait
tenir un petit instant dans ses menottes. Ne pas faire cette légère offrande était gravement injurier la famille; la faire signifiait : « Nous souhaitons à l'enfant toute la santé, tout le bonheur possible. »
Pourquoi le sel? Pourquoi l'œuf'? — De tout temps le sel a été regardé comme le grand agent qui préserve de la corruption, conserve et purifie, aussi est-il considéré dans les légendes mythologiques comme « l'emblème de la durée, des êtres. » Quant à l'œuf, il était considéré, par ces mêmes légendes, comme « l'emblème de la durée des temps, » grâce à sa forme ronde dont les extrêmes se touchent de toutes parts.
Donner du sel et un œuf à l'enfant, c'était donc lui dire :
« — Nous te souhaitons une vie longue et préservée de toute souillure, nous te souhaitons une carrière heureuse, unie, comme cet œuf dont la forme ronde ne laisse voir ni aspérité, ni commencement, ni fin. »
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APPENDICE AU CHAPITRE II
Voici la mélopée que chantaient autrefois les nourrices ardemiaises pour bercer et endormir leurs nourrissons. — Elle paraîtrait remonter à la lutte des Armagnacs et des Bourguignons :
(I) A cheval, gendarme,
A pied, Bourguignon, palapon,
Montons en Champagne,
Les Anglais y sont., patapon, patapon.
(I) NOTA. Les chiffres romains renvoient à la musique gui sa trouve à la fin du volume.
Pourquoi offrait-on un œuf aux nouveaux-nés ? Pourquoi offre-t-on uu œuf aux fêtes de Pâques ?
« C'était et c'est parce que l'œuf est l'emblème naturel du principe de toutes choses. Probablement, c'est aussi parce qu'il exprimait cette idée que les Romains le servaient, comme nous le faisons nous-mêmes, au commencement du repas. De là leur venait la locution proverbiale : Cantare ah ovo usque ad mala, chanter depuis l'entrée jusqu'au dessert (1). De là nous vient à nous l'expression plus simple ah ovo, prendre la chose à son point de départ; car rien n'exprime plus énergiquement l'origine que la figure de l'œuf qui contient le germe de la vie. Le présent d'un œuf, au commencement de l'année, était donc en parfaite harmonie avec le motif de la fête, qui était d'ailleurs uu rappel à la création de l'univers.
« Le créateur, principe de toute existence, était adoré chez les Phéniciens sous forme ovoïde, car, suivant leur théogonie, l'amour et le genre humain, qui ne se sont jamais quittés, étaient sortis d'un œuf pondu par la Nuit.
« On connaît une figure hindoue fort curieuse, qui représente le mystère de la création du monde, à la manière des Orientaux. Un voile enveloppe eu partie Brahm et Sacti ou Parasacti, l'un avec une tête de soleil radieux, l'autre avec, un buste de femme qui est coiffée d'une tiare enflammée. Au-dessus de ce groupe amoureux tombe un œuf entouré d'un serpent. Que signifient cet œuf et ce serpent? — On répond que c'est le monde et l'éternité. Voilà ce qu'on appelait « l'œuf primitif, » voilà ce qu'Orphée, poète philosophe, donnait pour le principe fécondant de la terre.
« Un tableau indien, plus curieux encore et qu'on ni' peut regarder sans y puiser de nombreuses réflexions, c'est celui qui représente la création du monde par le souverain seigneur de toutes choses. Le créateur a devant lui un œuf ouvert par le flanc, dans lequel ou aperçoit des êtres vivants. Sur la coque de cet œuf est l'homme, qui vient d'être formé'. 11 se trouve placû entre le bon et le mauvais principe, le bon génie et le mauvais esprit. Celui-ci a la figure du diable, avec sa queue, et ses cornes, tel que se l'imaginent les chrétiens dans toutes leurs compositions.
Dans les mystères religieux du Japon figure également l'œuf primitif, l'œuf du monde.
(1) Littéralement depuis les œufs jusqu'aux pommes.
On remarque parmi les images sacrées des Japonais un œuf sortant d'une surface d'eau contenue par un rivage, et un taureau qui se précipite dessus pour le briser d'un coup de corne. Il u'y a pas de doute que ce. taureau n'aille faire éclore le genre humain.
« M. Xavier Marinier, notre aimable et savant compatriote, qui nous a laissé tant de gracieux souvenirs de ses voyages, rapporte une tradition finlandaise qui s'ajuste admirablement au sujet que nous traitons. Nous devons faire observer, avant de la rapporter, que la Finlande est peuplée de colonies asiatiques descendues, suivant Klaproth, des montagnes de l'Oural, et que les Russes les appellent « Tschudi, » c'est-à-dire Scythes. Cette observation nous met sur la voie pour expliquer la communication de certaines croyances, car les Galls ne sont pas moins Scythes d'origine que les Finlandais.
« Un oiseau mystique, dit le voyageur, dépose un œuf sur les genoux de Yœhnœinœn, qui le fait éclore dans son sein et le laisse tomber dans l'eau. L'œuf se brise. La partie inférieure de la coquille forme la terre, la partie supérieure le ciel, le blanc liquide devient le. soleil, le jaune la lune, et les écailles de la coquille sont changées en étoiles. Encore ici, le monde est sorti d'un œuf.
« L'œuf était regardé comme un emblème de la nature, comme une substance mystérieuse et sacrée. On était persuadé que les magiciens s'en servaient dans leurs conjurations; qu'ils le vidaient et traçaient dans son intérieur des caractères magiques dont la puissance pouvait occasionner beaucoup de mal. On en brisait donc la coque après les avoir mangés, pour détruire le charme et ne pas offrir à ses ennemis un moyen de maléfice.
« C'esE à cette croyance, dit Pline, qu'il faut attribuer l'usage de briser la coque des œufs et des coquillages, dès qu'on a avalé ce qu'ils contiennent. »
« Pline avait son idée à lui ; mais les mythologues en avaient une autre, et c'est à celle-ci que nous tenons. Ainsi donc, pour nous, briser la coquille d'un œuf, c'est renouveler le mystère de la création du monde. » — Monnïer et Vingthiniek : Croyances et traditions populaires recueillies dans la Franche-Comte', le Lyonnais, la Bresse et le Bugey,