CHAPITRE III
Funérailles — Le Jour des Morts
Nos anciennes coutumes ardennaises n'offrent rien de bien particulier, rien de véritablement caractéristique, et la manière dont se font les enterrements de nos jours ne varie guère de ce qu'elle était autrefois. Maintenant, comme jadis, on prévient tous les amis du défunt et même ceux qui, pendant sa vie, lui furent indifférents ; les plus intimes portent les coins du drap, et les cierges restent en toute propriété au curé. A signaler pourtant ces deux faits curieux :
1° Lorsque mourait une vieille fdle ou un vieux garçon, les voisins du même sexe que le défunt faisaient dans le village une quête dont le produit servait aux frais des funérailles ;
2° Dans un grand nombre de communes ardennaises, il était d'usage, le jour des Morts — et cet usage s'est conservé dans quelques communes — que les plus riches propriétaires de la paroisse emplissent l'église de blé, récolte toute trouvée que se partageaient le curé et le chantre, se rémunérant ainsi des messes que, pendant l'année, ils pouvaient dire et chanter à l'intention des trépassés (4).
Le jour des Morts, dans maintes communes ardennaises, lorsque le prêtre avait prié — ou même a prié, car cet usage subsiste encore en certains endroits — pour les âmes des trépassés, s'avançaient près de l'autel l'instituteur, le chantre, le marguiller, les enfants de chœur tenant tous à la main un sac ouvert dans lequel tous les fidèles, défilant l'un après l'autre, devaient verser leur offrande : qui du seigle, qui de l'avoine, celui-ci du blé, celui-là de l'orge.
(1) A la fête des trépassés, en Normandie, le « custos <> de certaines paroisses va de maison en maison quêter du sarrazin qu'il met dans un sac de toile et emporte sur son dos. Cette contribution volontaire, à laquelle personne ne refuse de se soumettre, est la récompense du zèle que le « custos » a mis à tinter le glas, le soir de la Toussaint.
« Dans plusieurs villages du canton de Carignan, nous écrit M. L. .., de La Besace, notamment dans ceux qui bordent la frontière, Les Deux-Villes, Tremblais, Mogues, Williers, Puilbj-C karbeau r , il existe un curieux usage, pratique chaque année le 2 novembre, jour des Morts. L'étranger qui traverserait l'une de ces localités quand sonne le dernier coup de la messe, serait certainement surpris de voir, vêtus d'habits de deuil, les hommes et les femmes, mais particulièrement les femmes, se rendant à l'église et portant un corbillon, un vaisseau en bois, ou une écuelle en faïence, ou une jatte.
« Ces récipients divers sont déposés le long de la nef, à l'entrée des bancs, et ils contiennent du blé ou du méteil, en quantité proportionnelle à la fortune des fidèles. Arrive le moment de l'offrande; le curé descend de l'autel et les deux « synodaux » (c'est ainsi que l'on appelle les sacristains dans la contrée) viennent se placer à la gauche du curé, ayant chacun un grand sac ouvert. Avant de recevoir ou plutôt avant de donner le baiser, chaque personne verse dans le sac spécial le blé ou le méteil apportés. Le curé n'a cependant pas oublié le plat qui doit recevoir la monnaie plus abondante que d'ordinaire, surtout lorsqu'elle est donnée par ceux qui n'ont pas voulu faire leur offrande en nature. Quand j'habitais les Deux-Villes, le curé recueillait ainsi, outre le numéraire, au moins deux quintaux de grain, un de blé et un de méteil. »
Dans le pays de Monthois, il est d'usage que le 2 novembre, chacun ayant un mort à pleurer, un mort à honorer, aille à l'église tirer la corde de la cloche et sonner ainsi quelques coups : et souvent le défilé, commencé dans le jour, se prolonge avant dans la nuit, chaque parent, chaque ami voulant sonner en souvenir du mort qui lui est cher. — Communication de l'instituteur de Termes.
On croyait, autrefois, dans le bourg de Saint-Menges que, pendant la nuit du 1er au 2 novembre, les morts sortaient de la tombe, se promenaient processionnellement dans le cimetière, et ensuite dans les rues de ce village. Ils se suivaient l'un l'autre, à la fde indienne, ou mieux en « monôme » pour nous servir de l'expression consacrée. Le dernier qui fermait la marche portait une bannière. Avant de sortir du cimetière, ils dansaient autour des fosses une ronde échevelée et, tout en « farandolant, » ils chantaient les litanies. De loin on entendait ces chants lugubres, en même temps que de sinistres bruits d'os s'entre-choquant, mais rarement on a pu voir cette sarabande : quelques anciens du pays cependant affirmaient l'avoir aperçue alors que sonnait minuit. Quand arrivaient les premières lueurs du jour, tous ces morts rentraient dans leurs tombes, pour n'en ressortir que l'année suivante à pareille époque.
A Nouzon, autrefois, nous écrit M. Isidore Pierrot, les jeunes gens, le jour de la Toussaint, allaient de maison en maison demander du bois. Les bûches étaient
réunies sur la place en un gros tas, puis, à la tombée de la nuit, commençait un banquet dégénérant parfois en orgie et qui ne se terminait qu'à minuit. Les jeunes gens alors, tenant cbacun une cloche à la main, se répandaient à travers la ville en gémissant à chaque pas le fameux :
Réveil ! Réveil ! qui dort, Priez Dieu pour les morts Et les pauvres trépassés.
Et en même temps ils frappaient à chaque porte. Souvent les chantres de l'église, en surplis, les accompagnaient dans cette lugubre promenade. Le matin arrivé, nouveau banquet : on y mangeait force saucisses et on y vidait un nombre considérable de bouteilles de bière. Puis les quêtes de recommencer, mais, cette fois, <i au profit de la sonnerie des cloches. »
Dans l'après-midi du jour des Morts, au sortir de la messe, on choisissait celui des jeunes gens qui semblait le plus ivre, on le juchait sur le bûcher dont nous venons de parler, et là il était publiquement mis aux enchères. Il arrivait souvent que le pauvre garçon, perdant l'équilibre, dégringolait au beau milieu de la place, et bien souvent on était obligé de le relever. Depuis longtemps, cette singulière coutume n'existe plus à Nouzon.
D'ailleurs, à la Toussaint, dans presque toutes les communes des Ardennes selon l'usage commun à presque toute la France, on sonnait jusqu'à minuit pour les morts. Au premier coup de cloche, quelques jeunes gens partaient de l'église, tenant à la main une sonnette qu'ils agitaient, et s'arrêtaient devant chaque maison, disant d'une voix dolente :
Réveil ! Réveil ! qui dort, Priez Dieu pour les morts Et les pauvres trépassés.
Puis ils entraient dans la maison, chantaient un cantique, ou tout autre chant religieux, suivant la coutume du pays, et recevaient des provisions en échange. Ils sortaient et reprenaient leur sinistre promenade, continuant à recevoir des provisions qui leur servaient, le lendemain, à faire un plantureux repas (1).
(1) La coutume de souuer les cloches la nuit de la commémoration des fidèles trépassés, est encore observée dans nos paroisses (écrit en 1868). Elle autorise le sonneur à faire une quête domiciliaire, pour s'indemniser de ses peines. Mgr d'Etampes défendit de sonner avant neuf heures du soir et après cinq heures du matin. Dans cette nuit, un crieur public parcourait chaque paroisse et répétait à chaque porte : « Priez ! Priez ! pour les trépassés ! » Cette invitation se renouvelait à R'e'thél toutes les nuits des dimanches, mercredis et vendredis de l'année : le bourgeois chargé de cette ronde agitait en même temps une clochette. Dans tout le diocèse, les fidèles font annoncer la mort d'un parent « étranger à la paroisse » par un coup de sonnerie appelé « laisse » (reclus) ; dans nos paroisses, le coup se sonne au moment de l'inhumation du défunt. — Portacnier : Histoire du Ckâtelet-sur-Retoume.