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CHAPITRE IV

jWœurs et Couturpes diverses

AGespunsart, autrefois, quand ils partaient pour se rendre au régiment, les conscrits se réunissaient dans un champ à l'extrémité du village et commençaient par vider un nombre respectable de bouteilles. Lorsque toutes ces bouteilles avaient -été vidées, chaque conscrit en prenait une et la lançait vigoureusement contre un talus. Se cassait-elle, le futur soldat ne devait jamais être tué à la guerre et, son temps fini, reviendrait en bonne santé au village. Rebondissait-elle du talus à terre sans se briser, c'était mauvais signe, et le jeune homme devait infailliblement mourir pendant son service militaire. Les conscrits rentraient ensuilc à Gespunsart, au son du tambour, et ceux qui les voyaient passer rythmaient les paroles suivantes sur la mesure des « ra » et des « fia » :

Tous bels hommes !

Tous bels hommes !

Boum ! Boum ! (1)

(1) En Auvergne, c'est tout le contraire, nous dit le Dp Pommerol : Rente des Traditions populaires, mars 1889. Voici, d'ailleurs, sa note :

« Les conscrits de certaines parties du Puy-de-Dôme accomplissent, après le tirage au sort, une singulière cérémonie. Ceux de la même commune se réunissent dans une salle d'auberge et achètent au maître de l'établissement une ou plusieurs bouteilles remplies, autrefois, de vin, mais, aujourd'hui, de rhum, de cognac ou de kirsch. La bouteille est d'habitude apportée par la femme de la maison qu'en cette circonstance on désigne du nom de « tante, » comme dans le compagnonnage. On procède à la décoration de la bouteille. On lui colle à la panse une liste contenant les noms des conscrits de la classe et leurs numéros respectifs; au goulot sont passés des flots et des nœuds de rubans donnés par les « bonnes amies ». Un lien très lâche est fixé aux deux extrémités. En présence de la tante, le conscrit premier partant attache à l'une des solives du plancher deux clous sur lesquels on pose le lien entourant la bouteille qui se trouve, ainsi, suspendue horizontalement. Et la musique joue, et un danse, la nuit durant, des bourrées avec grand bruit et tapage ; les assistants font des vœux pour que les conscrits, le service militaire terminé, reviennent tous sains et saufs au village.

« Quand la classe est- de retour, les jeunes soldats, pour fêter leur joie, s'assemblrnl de nouveau. Le premier revenu décroche la bouteille avec le même cérémonial. On la débouche alors et on la vide au son de la musique et au bruit des bourrées. Au temps où la durée du service était de sept ans, sept bouteilles, au moins, pendaient constamment au plancher. Aujourd'hui, naturellement, ou n'en voit que cinq (écrit avant la nouvelle, loi militaire). Tous les ans, on en attache une nouvelle et on dépend la plus ancienne. ><

Au commencement du siècle, à Laifour et dans une grande partie de la vallée de la Meuse, on se nourrissait de pain de seigle, de pommes de terre, et principalement de porc; pour boisson, de l'eau pure. Vers 1830 seulement, le « café blanc » non sucré remplaça l'eau dans les ménages les plus aisés. Un visiteur entrait-il cbez vous à cette époque, vite la ménagère, ou la servante, courait à environ quinze cents mètres du village puiser à une fontaine une eau spéciale qui passait pour être particulièrement fraîche et suave. S'empresser d'aller à cette fontaine, c'était faire honneur à son hôte, lui témoigner tout le grand plaisir qu'on avait à le recevoir.

Le jour de la fête patronale, le pain blanc remplaçait dans le potage et sur la table le pain de méteil ou de seigle, et la viande de bœuf prenait la place de la traditionnelle viande de porc. Mais, à grand peine, on pouvait se procurer un petit pain de froment : il fallait presque le commander à l'avance, et encore tout le monde n'était-il pas assuré d'en avoir.

A cette époque, — de 1830 à 1840, — dans la plupart des ménages de Laifour et des communes avoisinantes, il y avait, à l'un des angles de la cuisine, reposant sur une étagère, ou une planche, uue grande cruche pleine d'eau et, à côté, un pot, ou mieux une « chope. » Cet usage est encore, de nos jours, en vigueur dans quelques petits villages de la frontière franco-belge. Après le repas, et seulement dans les grandissimes occasions, un verre d'eau-de-vie pour activer la digestion, mais jamais ou presque jamais du café noir, surtout* dans les ménages pauvres.

De 1820 à 1850, les hommes de la vallée de la Meuse se coiffèrent d'un bonnet de coton bleu ou blanc et revêtirent un sarreau en grosse toile de chanvre récolté, principalement, aux environs de Laifour. Aux pieds, des sabots grossiers ; autour du cou, une épaisse cravate s'enroulant comme un cache-nez. Les femmes portaient une coiffure dite « cohnette, » une robe de grosse toile et des sabots. Les dimanches et les jours fériés, le bonnet était remplacé par un chapeau à bords plats, mais dont la forme était plus ou moins haute, suivant que celui qui le portait visait à l'élégance ou se croyait plus coquettement coiffé. Le sarreau, comme coupe, restait le même, sauf qu'il était en toile plus fine, et les « coqs du village » remplaçaient les sabots par de gros souliers lacés. Le premier qui mit des bottes à Laifour, vers 1850, s'appelait Thomas Genonceaux. Il fit sensation et fut surnommé « le bottier, » surnom qui est resté dans sa famille. Ce Thomas Genonceaux, dit le « père Thomas, » bien connu des touristes qui visitent la vallée de la Meuse, est mort le 19 janvier 1887, à l'âge de quatre-vingt-six ans.

Au commencement du siècle, la poste était inconnue à Laifour et dans presque toute la vallée de la Meuse. Attendait-on une lettre, il fallait aller la réclamer au bureau de Charle ville. Vers 1840, un facteur desservant Monthermé vint à Laifour une fois par semaine. Quelques années après, il fit deux apparitions et cela dura jusqu'à l'organisation régulière du service postal.

TR ADITIO N S , COUTUMES .

Jadis, les femmes de la vallée de la Meuse, et même quelques hommes, croyaient qu'il suffisait de porter le chanvre non filé dans une des anfractuosités des « Dames de Meuse » (rochers à pic aux pieds desquels coule la Meuse) pour que, le lendemain, on le retrouvât admirablement filé, l'ouvrage ayant été fait la nuit par les sorciers.

Jamais personne, dans cette contrée, n'aurait osé se mettre en route le jour de la Toussaint : c'eût été manquer de respect aux morts. Défense aussi, ce jour-là, de travailler et aussi de se récréer d'une manière même inoffensive. On devait être tout à sa douleur. Les offices de l'après-midi terminés, chacun allait sonner une « laisse » en mémoire de ses parents trépassés.

Au commencement du siècle, il existait à Saint-Lambert, dans le pays de Vouziers, un ordre de chevaliers dit : « Berdacliers, » et formé de joyeux compagnons se recrutant bien au-delà des étroites limites du village. Il y avait même à Vouziers, autrefois célèbre par ses foires et son grand commerce de chanvre, un ordre rival des berdacliers.

Pas de statuts, pas de traces écrites d'association, mais quand était arrivé le jour de fête à Saint-Lambert, ces chevaliers « mettaient à cul » sur la place un tonneau de vin et ne se séparaient, on devine dans quel état, qu'après l'avoir vidé jusqu'à la dernière goutte.

D'ailleurs, pour être admis Berdaclier il fallait, en vidant un nombre considérable de bouteilles, avoir fait preuve d'une extraordinaire capacité bachique. L'étendard de la compagnie était porté par le Berdaclier réputé le plus « soiffard, » — c'était le terme consacré, — et l'on se trouvait tout particulièrement honoré d'en être chargé. Les berdacliers n'existent plus depuis une trentaine d'années (1).

D'après la charte de Beaumont, toute femme qui avait injurié une autre femme devait lui payer une amende de cinq sols ou, à défaut, porter, non dans sa chemise (comme le supposent quelques Ardennais peu au courant de la basse-latinité), mais clans son tablier ou sa robe relevés, une lourde charge de pierres. Cette coutume était encore en vigueur vers 1815.

(1) C'est pans doute à l'occasion de ces « beuveries » qu'où chantait ce refrain bachique, autrefois célèbre dans les Ardennes et presque inconnu aujourd'hui :

(II) Sons-ju des guernouilles, o gué I Sons-ju des guernouilles ?

Quand j'arins les quat' patt' dans l'iau, Aco n'boirins-ju pou d'iau.

Sons-ju des guernouilles, o gué !

Sons-ju des guernouilles?

Traduction. — Sommes-nous des greuouilles, ô gué! — Quand nous aurions les quatre membres dans l'eau. — Encore ue boirions-nous point d'eau. — Sommes-nous des grenouilles, ô gué !

Dans la première moitié du siècle — cet usage subsiste encore cependant dans quelques rares communes ardennaises, — un donneur d'eau bénite allait, le dimanche matin, de maison en maison, portant, passé à son bras, un panier, d'une main une cruche pleine d'eau bénite, de l'autre un goupillon.

Il entrait dans chaque maison en disant :

« Benedicite ! »

On lui répondait :

« Domine! » en faisant le signe de croix.

11 aspergeait alors le principal appartement de la maison, quelquefois les lits, et s'en allait dès qu'on avait mis dans son panier un morceau de pain, de viande ou telle autre petite provision.

Dans le pays d'Altigny et dans la partie des Ardennes que forme la vallée de l'Aisne, les femmes, de 1815 à 1840, portaient des bonnets dits « à la girafe, » des manches à gigots, des souliers à cothurne, une robe assez courte laissant à découvert le bas des mollets, et un corsage que surmontait un immense col. Elles se coiffaient aussi d'un capuchon dit « Thérèse » qui enveloppait la tête et dont les deux bouts, très longs, retombaient en pointe au bas des reins après avoir fait le tour du cou et couvert les épaules. Mais, à cette époque — surtout vers 1825, — quelques-unes de nos arrière-grands-mères protestèrent contre cette intrusion d'éléments nouveaux dans le costume féminin et affectèrent de conserveries modes ardennaises du siècle dernier : robe dont la ceinture était incommensurablement élargie par un épais bourrelet faisant le tour des hanches, bonnet rond blanc, mouchoir d'incarnat jeté sur les épaules, tablier bleuâtre, robes et camisoles tissues de lin peinturluré. Les mains, en hiver, étaient chaudement cachées dans un manchon dit « Gérard, » fait d'un petit sac en toile grise doublé de ouate ou de duvet. Aux oreilles, de lourdes breloques en or; sur la gorge, que laissait paraître le corsage entrouvert, un large cœur retenu par un ruban noir et, à ce cœur; suspendue une croix d'or.

Le costume des hommes, à la même époque, était plus simple. Il se composait d'un sarreau, d'un haut-de-chausses et de houssets coupés dans une même pièce de toile de chanvre écru. Sur la tète, un bonnet rond, sans pointe, que les élégants remplaçaient par une casquette en peau de loutre, de même qu'au sarreau et aux hauts-de-chausses, ils préféraient une veste dite « à quartiers de lard. » Les basques en forme de queue d'hirondelle, se croisaient derrière, à la jointure des mollets et des cuisses, sur un pantalon « de cheval » dont les coutures se trouvaient formées par une rangée de boutons.

Dans la partie des Ardennes qui louche à la Belgique, du côté de Gespunsart et dans presque toute cette région de notre département, les paysans, autrefois, se coiffaient d'un lourd bonnet de coton blanc enveloppant chaudement, surtout en hiver, la tète et les oreilles. Ils portaient aussi d'épaisses casquettes, ou encore des chapeaux ù claque. Ils laissaient pousser leurs cheveux par derrière pour en faire

une natte qui leur retombait sur le dos. Cette natte était, quelquefois, poudrée, mais elle n'allait pas, alors, sans une culotte courte serrée aux genoux; de faux mollets complétaient ce costume que seuls portaient les riches ou les élégants.

Habits et gilets se croisaient sur la poitrine, à la mode du Directoire.

Plus simples, les ouvriers portaient la blouse, même le dimanche, et ils ne revêtaient l'habit à vastes pans que pour les grandes occasions : noces, enterrements, baptêmes. Encore, cet habit leur venait-il souvent du père ou du grand-père, car il se transmettait en héritage de génération en génération. Très frileux dans ce climat si froid, si rigoureux des Ardenncs, nos pères, en temps ordinaire, s'affublaient de grands bas dépassant le genou, de caleçons et de tricots. Pour chaussure quotidienne, des sabots, remplacés le dimanche — ou pour la marche, le seul moyen de locomotion alors connu — par de gros souliers ferrés.

La femme était vêtue plus simplement : pour coiffure un petit bonnet, sur le dos un fichu ou un châle assez court formant triangle, et une robe — ou mieux une jupe — tombant à peine jusqu'aux genoux. Le corset était chose rare : aussi les jeunes fdles et surtout les mères de famille ne s'en portaient-elles que mieux.

Le savon, très cher, ne s'employait que fort parcimonieusement pour les soins les plus vulgaires de propreté; quant aux bains à grandes eaux, on n'en prenait que pour raison de santé et seulement lorsque le médecin les ordonnait. Seules, les élégantes usaient et abusaient de l'eau de Cologne, parfum le plus à la mode dans les Ardenncs au commencement du siècle.

Autrefois, les paysans ardennais voisins de la frontière belge ne semaient que de l'avoine ou du seigle et mangeaient du pain de seigle. Chaque ménage cuisait lui-même son pain, aussi le seul boulanger du village pouvait-il à peine vivre de son commerce, car seuls les riches — et ils se comptaient en ce temps-là — mangeaient du pain de blé. Dans les familles les plus pauvres, on confectionnait des gaufres avec de l'avoine pilée ou levée ou avec du sarrazin semé et recueilli dans les bois essartés. Ces gaufres étaient, pour ainsi dire, dans les classes peu aisées, le fond de la nourriture. Quelquefois, on y joignait des pommes de terre nouvellement implantées dans les Ardennes ; les cloutiers les faisaient cuire, embrochées au feu de leur forge, et les mangeaient, à la croque-au-sel, sans quitter batelier.

Dans le pays de Cespunsart, la viande, alors, s'achetait à bon compte : vingt centimes la livre de veau ou de mouton, trente et quarante centimes quand c'était du « mouton d' Ardennes. » Les poules se vendaient assez bon marché. Aussi dans les familles, même les moins aisées, pouvait-on chaque dimanche mettre un gigot à la broche ou une poule au pot. Le pain de blé, nous l'avons dit, était réservé aux riches : les bourses modestes ne pouvaient l'aborder, car, au commencement du siècle, on le payait trente et quarante centimes la livre; en 1815, il atteignit le prix de soixante centimes.

Pour toute boisson, sur la frontière franco-belge, de la bière, et encore n'en buvait-on guère que dans les cabarets, moins nombreux qu'aujourd'hui, mais, à coup sûr, plus bruyants. Joueurs et batailleurs, nos jeunes gens aimaient à faire parade de leur adresse et de leur force : chaque jour des scènes de pugilat, les garçons supposant que la vigueur de leurs bras ne manquerait pas d'exciter l'admiration des tilles. Bien souvent le sang coulait et celte « furia » guerrière fut

telle, pendant la première moitié du siècle, que les gamins, se formant en deux camps, se battaient à coups de pierres.

Quand on ne se querellait pas dans les cabarets, on y jouait à la lueur douteuse des chandelles fumeuses placées sur les tables inondées de bière : d'ailleurs, celte bière n'était pas perdue, car certains cabaretiers économes la recueillaient précieusement pour la resservir aux clients moins difficiles ou plus avares, et mieux encore, quand, pris de boisson, ils ne regardaient plus à la qualité de la marchandise.

Chaque paysan avait sa vache, ou même ses vaches, car, dans nos campagnes de la frontière, elles étaient plus nombreuses que de nos jours. Ils n'en vendaient pas le lait, aussi le beurre, le fromage, entraient-ils pour une très large pari dans leur alimentation. A table, on buvait — toujours dans les familles pauvres — une espèce de piquette fabriquée avec le fruit du prunellier. Le vin n'était guère connu que de réputation, et seuls les malades en buvaient; encore fallait-il que le médecin l'eût tout spécialement ordonné et même réordonné, si l'on peut parler ainsi.

Le sucre, le café et le sel se payaient au poids de l'or. Le sucre de canne valut pendant le blocus du premier Empire jusqu'à six francs la livre, et ce prix se «maintint assez longtemps. Heureusement que ce sucre de canne pût être, enfin, remplacé chez nos paysans peu fortunés par le sucre de betterave ou même par le miel, car nos grands-pères ardennais furent de remarquables apiculteurs.

Le gibier abondait et plus encore les braconniers et bricoleurs. Un beau lièvre valait à peine deux francs. Quelquefois on mangeait du loup, plus rarement du sanglier. Quant aux grives, elles foisonnaient, comme de nos jours, et l'on sait que nos grives des Ardennes ont chez les gourmets une réputation toute spéciale et, d'ailleurs, très méritée.

Le porc était aussi d'une grande ressource, comme dans tous les temps et dans tous les pays. On le salait pour l'hiver, et le lard était soigneusement conservé; on le mangeait chaud, coupé en cretons, avec de la salade. C'est cette fameuse salade au lard ardennaise qui, pour beaucoup, n'a pas cessé d'être un régal de gourmets.

Il était rare qu'autrefois, dans nus villages, une maison eût deux étages, à moins qu'elle n'appartint aux gens aisés, aux gros fermiers, aux personnages fortunés. Presque toutes se composaient d'un unique rez-de-ebaussée que surmontait — et encore pas toujours — un grenier. Tout s'accumulait dans ce rez-de-ebaussée : provisions diverses, buis, paille, foin. Les pièces étaient très basses pour que, pendant l'hiver, la chaleur du foyer put s'y concentrer et y demeurer. Pour peu qu'on fut d'une taille à peine au-dessus de la moyenne, on pouvait aisément atteindre le plafond en élevant le bras. Les portes étaient doubles et étroites, les fenêtres ne s'ouvraient pas, étant plutôt des ouvertures pratiquées dans la muraille comme on les faisait alors, c'est-à-dire du mortier et de la chaux encastrés dans des torchis. Les lits se dissimulaient au fond des alcôves que de grands rideaux séparaient de l'appartement. Les planchers étaient peu communs, bien que le bois ne fût pas trop cher. La terre qui servait de parquet était tout imprégnée d'humidité, car rarement on la balayait : d'où des exhalaisons pestilentielles qui engendraient de nombreuses maladies, notamment des fièvres intermittentes auxquelles furent plus particulièrement sujets nos aïeux.

Dans les communes lorraines du canton de Carignan, existait une ancienne coutume — dont quelques traces subsistent encore aujourd'hui — appelée « A vaula-ville. » Voici en quoi elle consistait :

En hiver, dès qu'était terminé le repas de midi, les femmes se rendaient les unes chez les autres pour y passer le reste de la journée. C'était alors, dans le village, un va-et-vient continuel. — « Dusqu' n'allez, mère Nicolle ? — A vaula-ville amscie (chez) la Jeanne-Marie. — Et vous? — A vau-la-ville amscie la cousine Aïsse (Alexisse). » — On se trouvait quelquefois, ainsi, dans la plus grande salle de la maison, six, huit, et même une douzaine de femmes, jeunes ou vieilles. Les unes apportaient leur « touret » (rouet), d'autres un tricot, les plus jeunes leur travail au crochet. On se plaçait en rond autour du poêle et les babillages commençaient ; — babillages, on le pense bien, faits de médisances ou de futilités. Les petits cancans du village, les quelques aventures galantes qui pouvaient s'y être passées, étaient largement commentés.

Mais trois heures sonnent : la maîtresse de la maison se lève, sert le café au lait traditionnel, puis, quand elle a rempli tous les bols, elle va chercher au fond de son armoire un « rouillot » (gâteau) mis en réserve, pour cette circonstance, depuis la Saint-Martin. Quelquefois, ce gâteau était remplacé par un pâté à l'oie ou une demi-douzaine de pâtés de porc. Les vivres ne manquaient donc pas. Et lorsque l'on avait bien mangé, les papotages recommençaient plus drus, plus malveillants, plus épicés.

La nuit arrivait : on se quittait alors en se donnant rendez-vous pour le lendemain dans une autre maison.

A Saint-Menges, la veille de la Trinité, à dix heures du soir, un certain nombre de dévotes se réunissent près du portail de l'église, puis, se mettant les unes derrière les autres, c'est-à-dire à la queue-leu-leu, elles processionnent, mais sans dire une parole, car le moindre mot empêcherait la réalisation des vœux qu'elles ont formés ou même qu'elles forment tant que dure cette étrange procession. Elles vont, ainsi, au calvaire du village, une fois arrivées y disent une prière et, vers les minuit, reviennent dans le même ordre au portail de l'église d'où elles sont parties. Les jeunes filles, en processionnant ainsi, espèrent, plus particulièrement, se marier dans l'année; quant aux femmes mariées, elles y prennent part pour être sûres de ne jamais souffrir des dents et, surtout, pour être certaines de n'avoir plus d'enfants.

11 existe dans la commune de Le Thour une bien singulière coutume.

Chaque année se partage un legs de trois cents francs, fait par Mm0 Dorée, née Gabrielle de Raynier, entre six enfants pris dans la commune de Le Thour, un à Bannogne, un autre à Recouvrance, à condition que, nés en légitime mariage, ils soient catholiques et aient fait la première communion. Le jour du tirage, huit billets absolument semblables sont pliés et déposés dans une urne. Sur deux de ces billets est écrit : « Dieu me fait grâce ; » sur les six autres : « Dieu me console. »

Les deux enfanls qui amènent les deux heureux billets « Dieu me fait grâce » se partagent ces trois cents francs et s'engagent à apprendre un métier manuel. Quant aux six autres enfanls, ils n'ont que la ressource de se consoler, comme les y invite très philosophiquement les autres billets qu'ils ont retirés de l'urne.

Nous ne terminerons pas ce chapitre sans parler des « boyaux blancs » et des « boyaux rouges. » La jeunesse d'autrefois était d'humeur assez querelleuse, et, entre Macériens et Carolopolitains, l'antipathie originelle — elle n'existe plus aujourd'hui, fort heureusement, — a plus d'une fois provoqué des batailles. Les « boyaux rouges » et les « boyaux blancs (l'appellation n'est pas distinguée, mais elle est historique) se donnaient rendez-vous dans le Pré-au-Pont. Là, s'échangeaient quelques vigoureux coups de poing, après quoi les vainqueurs rentraient chez eux, satisfaits de leur triomphe, et les vaincus méditant une prochaine revanche. — Cf. Hubert : Histoire de C ha rlc ville.

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