LES BATTEURS DE CREURUELLE
Sur le territoire de Bannogne s'étend, entre deux monticules, une toute petite vallée que l'on appelait, jadis, Creux-Ruelle. De cette vallée, la nuit, partait un bruit continuel semblable à celui que font les batteurs en grange. Voulait-on s'avancer pour surprendre ces travailleurs mystérieux, le bruit s'éloignait, mais toujours régulier et entremêlé de voix d'hommes. Revenait-on sur ses pas, désespérant d'avoir la clef du mystère, le bruit se rapprochait. Depuis l'invention des batteuses mécaniques, il n'y a plus, dans cette région, de batteurs au fléau et quand, par hasard, les fermiers de ce pays, voulant battre de la luzerne ou du trèfle au fléau, pourvoir ce qu'était l'ancien système, s'y prennent maladroitement, on dit d'eux : « Ce ne sont plus- là les batteurs de Creuruelle. »
A Etalle, il y a une centaine d'années, on entendait battre le blé dans une grange. Entrait-on
dans la grange, on ne voyait personne et le bruit cessait aussitôt pour recommencer dans, une pièce voisine; et toujours ainsi, un batteur mystérieux se trouvant toujours où vous n'étiez pas.
« Il y a moins de dix ans, à la ferme du Rom-Bonnet, prés de Beaumont (petite ville de Belgique, sur la frontière franco-belge), à tout moment du jour et de la nuit, on entendait, dans les caves, les tonneaux, les cuvelles, les pots, les jarres danser ensemble une sarabande effrénée. Le fermier, plus courageux que les autres, descendait à la cave. Tout se taisait. Tonneaux, cuvelles, pots, jarres étaient à leur place ordinaire, bien rangés et en bon ordre. A peine le fermier avait-il refermé la porte derrière lui que le tapage recommençait de plus belle, les tonneaux se cognant les uns contre les autres comme des hommes ivres, les pots et les jarres sonnant comme des cymbales.
« On s'en fut demander au curé du village de venir rebénir la ferme. 11 vint et, pendant plusieurs heures, demeura seul dans les caves. Quand il remonta, il était pâle, échevelé, couvert d'une sueur froide, les vêtements en désordre. Il avait dû lutter avec les diables et les chasser l'un après l'autre de la ferme, à force d'exorcismes, de signes de croix, d'eau bénite et de prières : et la besogne avait été rude. » — H. de Nimal, dans la Revue des Traditions, mai 1889.