LE VOYAGEUR MYSTÉRIEUX
On le rencontrait souvent le matin et surtout lorsqu'arrivait la nuit, sur la Voyette de Chaumont. L'automne semblait être sa saison préférée. Long, mince, vêtu de noir, une baguette à la main, il se promenait sans dire une parole. Et quand, par hasard, un passant avait la malencontreuse idée de lui demander : « Où allez-vous, mon bon monsieur, est-ce à Retbel ou à Reims '? » Point-parole — ainsi Lavait-on surnommé dans le pays — faisait entendre un gémissement plaintif et, à la grande stupéfaction de celui qui Lavait interrogé, disparaissait subitement sans qu'il fût possible de savoir où il était passé.
Nombreux sont, dans les Ardennes, les farfadets, les sorciers malfaisants ou bienfaisants postés sur les routes pour tourmenter les voyageurs ou leur être utiles. Signalons, entre autres, le rémouleur du pont de Franquet, prèsRocroi; le mouton de Basagnaude; le cavalier mystérieux, arm§ de pied en cap, bardé de fer, qui, aux temps de la chevalerie, se tenait sur la route d'Etrépigny à Boulzicourt, accompagnant les voyageurs qu'il rencontrait, sans ouvrir la bouche, et disparaissant instantanément aussitôt arrivé à destination ; et aussi la « gaille » (chèvre) de Novion. Sur la route de La Ferté, toutes les nuits, pendant de longues années, on vit, assis à côté l'un de l'autre, une rangée de moines blancs, encapuchonnés et lisant leur bréviaire. Ils ne levaient la tête que pour vous regarder passer et, dès qu'arrivait le petit jour, ils semblaient se fondre dans le brouillard du matin. A trois cents mètres de Puilly, au lieu dit « Devant-la- Ville, » à minuit sonnant, un homme de taille gigantesque surgissait et de là parcourait la campagne, criant : « Taïaut ! taïaut ! »
A Olizy, c'était un cheval blanc, sans tète, qui vous « ver/ardait (?) » passer. Il se tenait plus particulièrement à La Cendrée, au pied de la côte où se réunissaient parfois les sorciers. On voyait aussi,. au même endroit, un agneau blanc qui se laissait volontiers approcher, mais disparaissait subitement dès qu'on voulait le toucher.
Sur la route de Sailly à Malandry, pour ne citer enfin que ce dernier exemple, c'était l'àmo d'un moine blanc de l'ancienne abbaye d'Orval qui apparaissait la nuit aux voyageurs attardés.
Dans Laisnel de la Salle, une autre apparition non moins lugubre (dans le Berry) mais qui, assurc-t-on, ne se manifeste qu'aux protégés de Saint-Martin (les meuniers) lorsqu'il leur arrive, à minuit, de traverser ces mornes solitudes, est celle-ci : deux longues fdes de gra-nds fantômes à genoux, la torche au poing et revêtus de sacs eufarinés, surgissent soudainement à droite et à gauche du sentier que suit le passant, et l'accompagnent silencieusement jusqu'aux dernières limites de la plaine en cheminant a ses côtés, toujours à genoux et eu lui jetant sans cesse au visage une farine aigre et caustique.