CHAPITRE V
Les Tireurs cle mousquet, les Hocquetons du Chesne et la Sainte-Ampoule (1)
n raconte clans les Ardennes que, lors de la journée de Rocroi (1643), quand
la victoire se fut décidée en faveur des armées françaises, six ou sept cents
V S mousquets à rouet laissés sur place par l'ennemi furent ramassés par les
habitants de la vallée cle la Meuse qui, de loin, avaient assisté à la bataille. Ils s'en armèrent, poursuivirent les soldats de Mêlas, les harcelèrent et les décimèrent tant que dura la retraite qu'ils firent sur Mariembourg et Château-Regnault. Or, pour récompenser leur courage, Noël de Champagne, gouverneur de la place cle Rocroi, leur permit de garder ces mousquets et de s'organiser en compagnie de mousquetaires ou mieux de « tireurs de mousquet. » Ces compagnies furent, jusqu'en 1857, très florissantes dans la vallée de la Meuse, notamment à llaybes, à Fumay, à Revin, — et aussi à Oignies et à Philippeville, aujourd'hui communes belges, mais qui appartinrent à la France jusqu'en 1814. Nous prendrons alorsf pour type de cette étude traditionnelle, les compagnies de « tireurs cle mousquet » de Revin.
Autrefois, à Revin, la population mâle était distinctement tranchée en deux camps, comme aussi à Fumay : 1° « la Jeunesse » comprenant tous les célibataires,
(1) Nous n'avons pas à parler ici des archers et des arquebusiers. Les archers, que créa Charles VII, par son ordonnance de Montil-les-Tours, étaient une institution nationale, et les arquebusiers une institution locale, mais établie sous la monarchie, dans chacune des provinces de France. Archers et arquebusiers ne nous paraissent pas alors relever des études traditionnelles. Voir d'ailleurs : Les francs-archers de Méziêres, brochure par M. P. Laukiînt, archiviste du département des Ardennes; Études sur les archers de Relhel, par M. Séne.maud, dans le Petit Ardennais du 4 décembre 1885; et aussi la description du costume des archers de Méziêres dans le : Recueil des pièces concernant le fisc r/e'neral de l'arquebuse royale de France, rendu- par la ville de Saint-Quentin. Hantoy, in-12, 1774 (dépose' à la Bibliothèque nationale). Ces arquebusiers avaient pris pour devise La l'ucelle, en souvenir du siège de Méziêres soutenu par Bayard en 1521.
Voici quel était leur costume au siècle dernier :
Habit écarlate, parements, revers et collet de velours bleu céleste, boutonnières et boutons
quel que fui leur âge ; 2° « les Hommes » comprenant tous les mariés et tous les veufs. Jeunesse et Hommes étaient commandés par un capitaine, un lieutenant et un sergent nommés aux choix. La milice n'avait pas d'uniforme réglementaire, seuls les chefs portaient des signes distinctifs.
Le capitaine était ceint d'une épée longue d'environ neuf pieds et que, de mémoire d'homme, on ne lui vit jamais sortir du fourreau; autour du col un épais hausse-col dit « plat à barbe. » Le lieutenant avait la garde du drapeau large de dix pieds carrés, fait en oriflamme de soie rouge, verte et blanche, dont toutes les pointes convergeaient vers un rond central blanc, au milieu duquel était dessinée une vierge pour le drapeau de la jeunesse, et les armes de Revin pour le drapeau des hommes. Au sergent comme au capitaine, une épée qui, elle aussi sans doute, ne vît jamais le jour. Il portait encore, par surcroît, une hallebarde longue de dix pieds et que surmontait l'âme haute de quinze pouces.
A chaque Revinois faisant partie soit de la jeunesse, soit des hommes, était donné un mousquet — ils ne venaient pas tous du champ de bataille de Rocroi — pesant de cinquante à soixante livres, n'ayant ni chien ni batterie, mais muni d'une serpentine creuse dans laquelle, au moyen d'une vis, on serrait une mèche de chanvre qui, par un coup d'avant-bras donné sur une clef se trouvant à la place de la garde dans nos fusils actuels, portait la mèche allumée sur un bassinet rempli de pulvérin ou poudre d'amorce. L'arme étant trop lourde pour être continuellement portée — surtout pendant la décharge, — chaque tireur était muni d'une fourche en fer ou en huis à bouts ferrés, dite « arquie » sur laquelle reposait le mousquet. Quand la compagnie était en marche, « l'afquie, » tenue en laisse et traînant à terre, faisait un bruit assourdissant de ferrailles. En guise de giberne, une corne
d'or, doublure, veste et culotte blanches, boutons de cuir noir, casque de cuivre jaune, plaque en tête présentant une fleur de lys sur azur au-dessus de deux buttières en sautoir, crinière noire, le tour du casque peau de tigre « aux officiers et à l'amazone. » et de veau marin aux chevaliers ; visière de cuir noir piquée de cuir de russie autour, cocarde et panache agrémentés de plumes blanches surmontées d'un petit bouquet couleur de feu et ornements en vert; filet blanc, giberne noire plaquée de cuivre doré aux armes de Saint-François, en relief, bauderolle blanche, sabre à monture d'argent pour les officiers et de cuivre pour les chevaliers, ceinturon blanc sur la veste, baïonnette au bout de la buttiùre et arquebuse.
Il y avait encore à Méziôres « L'Ordre des chevaliers de la Joye » el à Sedan « l'Ordre des chevaliers de la Conception. >, Voir au sujel dè ces deux ordres : Mélanges d'histoire ardennaise, par Jean IIcbeut.
Notre volume, exclu sivemenl composé sur des documents inédits, manuscrits, et d'après tes communications verbales qui nous ont été faites, n'a pas à revenir sur un sujet déjà traité. Nous pouvons cependant, à titre de curiosité, extraire îles Mélanges de Jean-Hubjskt « le formulaire des vœux d'un chevalier de la Joye. » Le voici :
« J'ay (le nom) fait vœu, en présence de Bacchus et de l'Amour, d'observer religieusement les statuts de l'Ordre illustre de la Joye, et promets do garder, jusqu'au dernier soupir, la belle humeur qui est une des plus belles qualités du chevalier accompli; je promets de conserver, toute ma vie, une complaisance et une honnêteté inviolable pour les dames, et de regarder d'un œil tranquille la perd' de mes biens, plutôt que de sortir du caractère d'un véritable chevalier île la Joye. lin l'oy île quoi j'ay rigné le présent serment d'Une encre couleur de vin. — Fait à Mézières, ce. . . »
En outre, voici qupls étaient les noms de ces chevaliers de l'ordre de la Joye : ti L'éminentissime grand^maistre de l'Ordre, ennemi capital du chagrin cl ami de la liberté. »
<i Le grand-commandeur de l'Ordre, partisan des jeux, des ris et de la lionne chère. »
« Le grand-prieur de l'ordre; le fléau de la mélancolie; le secrétaire de l'Ordre; le chevalier de la Belle-Humeur, le chevalier du Printemps, le chevalier Pidez, le chevalier Frétillant, le chevalier Sans-Souci, le chevalier de l'Espérance, le chevalier Constant, le chevalier Magnifique, le chevalier Complaisant. »
Les dames des chevaliers portaient leur nom.
profonde d'environ deux pieds et contenant à peu près quatre litres de poudre. Cette corne, pendant à un cordon passé en sautoir, avait son ouverture à droite et reposait au milieu du bas des reins.
Dès qu'il avait été élu, le capitaine de la jeunesse désignait une jeune fdle qui devait être l'Egérie, la protectrice, la souveraine de la compagnie et, le samedi qui suivait l'Ascension, la jeunesse, au son du tambour et de la musique, allait planter, devant la maison qu'elle habitait , un arbre pris dans les bois communaux et cjui, généralement, était un petit chêne. La jeune fille était alors officiellement reconnue « Mouaise-bachelette » ou, comme on disait à Fuma}', « Mouaise baouchelaine » (maîtresse bacbelette). Le lendemain, parée de ses plus beaux atours, un superbe bouquet à la main, elle était conduite à l'église par le capitaine seul et, la messe dite, reconduite chez elle par ceux de la jeunesse réputés les plus honnêtes, les plus sages, les plus estimés. La « Mouaise, » allant à l'offrande, avait le pas sur ses compagnes ; elle était, de droit, la « reine de tous les bals, » et les jeunes gens, affirme la tradition locale, lui « portaient un grand respect. » C'était, m'a dit un vieillard de Revin, « comme une vénération. »
Les deux compagnies — celle de la jeunesse marchant toujours en tète — prenaient les armes : les jours de la Trinité, de la Fête-Dieu, de la Pentecôte et aussi à toutes les processions. La prise d'armes était annoncée une huitaine à l'avance.
Le grand jour arrivé, les tambours, de grand matin, battaient un premier roulement et, une heure après, le rappel : puis, une demi-heure avant la messe, rassemblement général. Chacun se mettait à son rang. En tête, le capitaine, le lieutenant, le sergent. Et venaient ensuite les tireurs de mousquet suivant leur ancienneté d'admission. Au son de la musique, on se rendait alors aux deux maisons où était déposé le drapeau de chaque compagnie. On le prenait avec les cérémonies d'usage, puis en marche pour l'église.
Arrivés devant l'église, premier roulement de tambour : c'était un avis pour le deuxième rang de se porter à sept ou huit mètres en arrière, ensuite, par le flanc gauche. Les hommes du premier rang laissaient entre eux sur la même file une distance d'une dizaine de pas. Ce mouvement achevé, le deuxième rang s'avançait de cinq à six mètres, chaque homme venant se placer devant le vide laissé par les hommes du premier rang et faisant ainsi l'échiquier.
Deuxième roulement : les tireurs chargeaient leurs armes.
Troisième roulement : les armes étaient assujetties sur les « arquies » préalablement fichées en terre, les bassinets étaient emplis de pulvérin, puis fermés.
Quatrième roulement : chaque tireur rouvrait le bassinet ; alors le capitaine ordonnait au lieutenant d'abaisser son drapeau. C'était le signal de la salve exécutée individuellement par chaque tireur à une seconde d'intervalle d'un coup à l'autre. La compagnie des hommes continuait la salve commencée par la compagnie de la jeunesse.
L'après-midi, avant les vêpres, même cérémonie.
Après les offices du matin et du soir, salve à « M. le Prévôt, » au Mayeur, aux
officiers des deux compagnies et aussi à la « Mouaise. » De 1790 jusqu'en 1857, les drapeaux de soie aux couleurs verte, blanche et rouge, furent remplacés par le drapeau national tricolore. A cette e'poque disparut aussi le Prévôt, mais les salves, comme par le passé, furent toujours données aux officiers, au Maire et à la Mouaise.
En 1857, à la suite de nombreux accidents souvent mortels, occasionnés par ces armes rouillées, trop ou mal chargées et qui éclataient dans le tir, le vicomte Foy, préfet des Ardennes, déclara dissoutes dans la vallée de la Meuse toutes les compagnies de « tireurs de mousquet. » Mais fermement attachés à leurs vieilles coutumes, les Revinois, quand arrive la fête locale, la Dicausse, font, en quelque sorte, revivre ces anciennes traditions. La jeunesse de Revin est encore, alors, commandée par un capitaine et un lieutenant. Coiffés d'un bicorne à plumes, ornés d'un hausse-col, ceints de l'épée traditionnelle, ils dirigent et, en marchant, précèdent les jeunes gens tant que dure la fête. Quant aux mousquets, dispersés clans le département, ils tigureut avec leurs arquies dans maintes panoplies ardennaises.
La légende rapporte — nous disons la légende — que, pendant la guerre de Cent-Ans, les Bourguignons enlevèrent de la chapelle de Saint-Remy, à Reims, où elle fut toujours précieusement gardée, la Sainte-Ampoule. Grand émoi, alors, et éveil aussitôt donné dans toute la Champagne. Or, comme les habitants de Chênele-Populeux (ou le Pouilleux : quercas pediculosa) étaient les vassaux des abbés de Saint-Denis, ils se mirent à la recherche de la fiole sacrée.
Par bonheur, traversant une prairie proche du village, ils aperçurent, marchant au milieu d'une dizaine de soldats, un âne qui laissait passer, de son oreille, un bout de ruban. Ces voyageurs leur semblèrent suspects. Ils les arrêtèrent, fouillèrent l'oreille de l'âne et y trouvèrent la Sainte- Ampoule dont ils s'emparèrent, non sans un combat acharné dans lequel plusieurs des combattants trouvèrent la mort. En mémoire de cet événement, la prairie ne fut frappée d'aucune imposition jusqu'en 1700, et les habitants du Chesne, ainsi que cela résulte d'une ordonnance confirmée par Louis XIII, furent « exempts du droit des huitièmes sur le vin et autres breuvages qui se vendent au détail, à condition par les dits habitants d'employer les deniers provenant de cette remise des dits droits à Ventre- Icnnement des ponts et chemins qui se trouvent aux environs du bourg. »
Depuis cette époque, les habitants du Chesne envoyaient une délégation de citoyens — des Hocquetons après l'ordonnance de Montil-les-Tours qui créa les archers — au sacre des rois à Reims, pour escorter la Sainte-Ampoule quand elle était portée de la chapelle Saint-Remy à la cathédrale et lorsque, la cérémonie terminée, elle revenait de la cathédrale à la chapelle.
Nous voyons une première délégation de ces habitants du Chesne au sacre de Jean 11 le Bon. El ici, l'Histoire ne s'accorde pas avec la légende, car cette aventure de l'âne portant la Sainte-Ampoule dans son oreille — on croirait lire la fable de La Fontaine — date de 1412 ou 1413, c'est-à-dire Charles VI régnant. Mais peut-être le Chesne y fut-il représenté comme dépendant de l'abbaye de Sainl-Hemy. Au sacre de Charles VIII, ils furent vingt-quatre hocquetons, même nombre aux sacres de
François Ier et de Henri III, et ne purent s'emparer de la « haquenée royale » qui leur était abandonnée s'ils pouvaient la prendre par ruse ou par force. Au sacre de Louis XIII, ils furent cent cinquante hocquetons et prirent la haquenée royale. Au sacre de Louis XIV, ils furent trois cents, et, malgré le combat sanglant qu'ils livrèrent à l'escorte, la haquenée royale leur échappa.
Au sacre de Louis XVI, les hocquetons n'escortèrent pas la Sainte-Ampoule. Ils n'y avaient pas été invités, encore qu'ils eussent fait de nombreuses démarches, — affirme la tradition, — pour le maintien et l'exercice de leurs privilèges.
La Révolution était déjà dans l'air, et avec elle mouraient maintes corporations, maintes Compagnies municipales, ou officielles, c'est-à-dire relevant en ligne directe de l'État.
Ces hocquetons parurent encore moins, est-il nécessaire de l'ajouter, au sacre de Charles X.
A cette époque ils n'existaient plus qu'à l'état de souvenir, comme bientôt, d'ailleurs, cet ancien régime lui-même, témoin de leurs beaux jours.
Les habitants du Chesne se contentèrent d'une protestation platonique. Nous la mentionnons dans l'appendice de ce chapitre.
C'est ce qu'en bonne conscience il leur était seulement permis de faire pour la sauvegarde de leur dignité et l'affirmation bien illusoire de ce qui, jusqu'alors, avait été, pour une raison ou pour une autre, le droit de leurs « Hocquetons » dont, jadis, ils furent si fiers.