LA PIGEONNE A NUDA
Ainsi était surnommée une femme qui, à la fin du siècle dernier, habitait Malandry. Son nom de famille était « Pigeon, » et comme la nuit elle allait souvent au lieu dit « Neudant » (en plein bois entre Inor et Malandry) qui servait de rendezvous au sabbat des sorciers, de là lui était venu ce surnom : la Pigeonne à Nuda. Le soir, mais seulement certains jours de la semaine, lorsque sonnaient neuf heures et que la veillée battait son plein, elle se levait de son siège et se dirigeait vers la, porte qu'elle ouvrait en criant : « Hie et ha! la Pigeonne part pour Nuda ! » puis elle disparaissait. Après une heure d'absence elle revenait tranquillement reprendre sa place si la veillée n'était pas terminée.
On la redoutait fort clans le pays et surtout on évitait de lui déplaire, car elle n'était pas tendre pour ses ennemis. Avait-elle pris en grippe une ménagère, elle s'informait de son jour de lessive, faisait, le moment venu, quelques conjurations, promenait dans l'air — ou même la veille l'avait-elle déjà promené sur les pierres du lavoir — un balai imprégné d'une substance mystérieuse, et tout le linge était taché, souillé, perdu. En voulait-elle à un charretier, à un voiturier, elle lançait sur la route une armée de rats insaisissables, invulnérables qui arrêtaient net la charrette ou la voiture. Impossible de la faire avancer d'une semelle, encore que les chevaux fussent excités par la voix, ou aidés, ou même roués de coups. Force était d'implorer le pardon de la Pigeonne qui, parfois, se faisait longtemps prier et même ne pardonnait-elle pas toujours.
Un jour qu'elle était entrée chez quelques unes de ses parentes qui, ne l'aimant pas et surtout la redoutant, ne l'avaient pas reçu, à son gré, avec assez de courtoisie ou d'amabilité, la Pigeonne voulut se venger. Elle marmotta quelques mots et tout aussitôt les sièges, les meubles, le linge de corps, les vêtements devinrent noirs de vermine. C'était un horrible grouillement. Mais, ne perdant pas la tête, une de ces parentes, que visitait la Pigeonne, prit un fort balai et, s'avançant vers la sorcière
le manche levé : « Si tu ne fais pas disparaître, à la minute même, toute cette vermine, je te casse les reins. »
La Pigeonne, en personne prudente, jugea sage de ne pas laisser mettre pareille menace à exécution. Sur un signe d'elle toute cette vermine disparut. Puis, elle aussi, disparut à son tour et, depuis cette époque, devenue plus bienveillante ou plus craintive, elle ne se livra plus à aucune pratique malfaisante de sorcellerie.