‹ Traditions et souvenirs touchant le temps et la vie du général Auguste Colbert, 1793-1809Chapitre 2 sur 139 · CHAPITRÉ XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRÉ XIV

coatre lui touLô TEurope, provoquant jusqu'à la Hussie» dont les armées étaîenl TemieB alors pour la première

fois se mêler aux luttes des puissance» occidentales de . TËurope.

A l'intérieur tout n'était que désordre et confusion ; la situation financière était déplorable et devenait la principale cause des reyers de nos armées, trop souvent abandonnées shus aunes, sans munitions et sans solde. Profitant de la faiblesse du Gouyemement^ Tinsurreclion se montrait de nouveau dans les provinces de rOuest ; et le Directoire, impuissant à établir un ordre de choses régulier, entraîné par cette colère des gens faibles qui aboient remplacer par la violence la force qu'ils n*ont pas, avait recours aux lois odieuses des otages et de Y emprunt forcé (1 ).

Ce mélange de tyrannie et de £aiblesse devenait chaque jour plus insupportable à la nation et dénotait un gouvernement aux abois, dont 1 insuJOdsance mettait rËtat et la société même en péril. Un changement était donc devenu indispensable : c'était la conviction de tous les esprits sérieux, et SieyèSi Tun des directeurs» esprit trop sagace pour ne pas juger ainsi de la situa- * tion, préparait une Constitution et n'attendait que Tévénement*

Tout était donc prêt pour une révolution lorsque Bonaparte arriva d'Égypte. Dès qu'il parut, cm vit en lui un sauveur^ et la nation tout entière Tacclama; on voulait en finir«^vec cet état d'anarchie où paraissaient

devoir périr et Tœuvi^e immense entreprise en 1789 et

(1) yoir la note B, à la fia du Tolume;

4 TRADITIONS ET SOUVENiBS

la nation elle-même, qui semblait toucher à une dissolution sociale. On attendait de Bonaparte la victoire et la paix, l'ordre et le repos. Le seul fait de son avènement au pouvoir rétablit la confiance, tant on se reposait sur sa force, tant il y avait en cet homme de celte autorité devant laquelle se courbent les plus fiers et les plus rebelles. Sieyès lui-inome, malgré Torgueil que lui inspiraient ses hautes facultés, dit tout d'abord : <c Nous avons un maître, qui sait tout faire, qui peut tout &ire et qui veut tout faire. »

Les actes d'ailleurs né se firent pas attendre. Quelques jours après le dix-buit brumaire, Bonaparte allait à la prison du Temple mettre en liberté des otages et faisait révoquer l'odieuse loi qui les avait frappés. La loi sur l'emprunt forcé était également rapportée. Puis, s'adressant directement par lettres au roi d'Angleterre et à Tempereur d* Allemagne, il leur demandait, au nom de l'humauilé, dans un iaugage rempli de dignité et d'élévation, de rendre la paix à TËurope. Enfin, une suspension d*arme8, conclue avec les principaux chefs de riusurrection des départemeuts de l'Ouest, préludait à la pacification.

C'était, on le voit, répondre tout d'abord aux vœux les plus pressants de l'opinion, faire dispai-aitre les mesures violentes qui entretenaient les haines et l'état révolutionnaire, rappeler le crédit, et faire entrevok enfin la paix et le repos.

Tel fut le début de ce gouvernement consulaire oii la gloire de Bonaparte brille d\in éclat incomparable. Je n'ai pas ici l'intention de décrire cette époque ; je me contenterai de rappeler que siaLmois suffirent pour dé-

CHAPiTBË XI Y S

Iruire l'anarchie, ramener le calme dans les esprits, fermer bien des plaies du passé, faire renaître le cxédil public, el, ce qui est plas encore, créer Torganisation administrative, financière et judiciaire, ou tout au moins jeter les bases de ces grandes insUtuUons qui existent déjà depuis plus de soixante ans et sont pour la France les principaux éléments d'ordre et de puissance.

Quant aux tentatives de rapproclieiiient avec les puissances étrangères» elles fm:ent repoussées. Cet appd fait au nom de l'humanité et dans une forme aussi insolite, était peu à l'usage des Gouvernements. D'ailleurs, Pitt ne voulait pas laisser s'établir en France un état de choses régulier. Tant que ce pays posséderait, disait-il, la Belgique et la Hollande, il ne pouvait exister aucune sécurité pour TAngleterre. Enfin, dans Tétatde détresse financière et d'épuisement où semblait être la France, il croyait qu'on en aurait bon marché. Le ministre anglais ne se rendait pas encore bien compte du génie et de la prodigieuse habileté de rhomme que les Français venaient de se donner pour chef. Quant à 1* Autriche, elle était victorieuse, maîtresse de ritalie, et n'entendait rien céder.

Rejeter ainsi les propositions de Bonaparte, c'était grandir sa force morale, c'était doubler sa puissance

par le sentiment d'indignation qu'un tel refus soulevait dans le pays. On le forçait à mettre de nouveau son

épée dans la balance ; on allait voir de quel poids était cette épée.

Deux armées menaçaient alors la France : Tune en Souabe, dans l'angle formé par le Khin lorsqu'après

avoir coulé de Test à Touest, du lac de Constance jusqu'à Bàle, il 86 dirige ensuite vers le nord : là se trouvaient 150,000 hommes sous les ordres du maréchal Kray; Fautre en Italie, où les Autrichiens avaient 120,000 hommes. Mêlas, qui les commandait, espérait, après avoir forcé Masseua dans Gènes, passer le Yar, pénétrer en France, et soutenu par les flottes anglaises delà Méditerranée, s'emparer de Toulon. Le premier r61e dans ce plan était donc assigné à Tannée autrichienne qui était en Italie. On supposait que les Français, obligés de porter une portion des forces qu'ils avaien t sur le Rhin au secours du Midi, Kray pourrait franchir ce fleuve et envahir la France par l'est.

La Suisse, que nous occupions, nous donnait la possibilité de prendre à revers la ligne d'opération [de larmée de Souabe et celle de Tarmée qui opérait sur la rivière de Gènes. Le premier consul commença par réunir Farmée de FHelvétie et Farmée du Rhin. Cent vingt mille hommes de troupes bien organisées furent donc alors placées sous le commandement de Moreau. La première pensée de Bonaparte avait été de faire franchir à cette armée le Rhin vers Scha£Ehausen, de tourner Fextrôme gauche de Eray, de manière à le rejeter dans l'angle formé par le Mein et le Rhin, le couper de la Bavière, de Vienne, et de conquérir la paix après avmr fait subir à FAutriche un grand désastre, semblable à ceux qu'il devait plusieurs fois lui infliger plus tard. Ce plan parut trop aventureux au général Moreau : « Ce qu'il ne veut pas faire sur le Rhin, dit alors Bonaparte, je le ferai par les Alpes! U pourra regretter plus tard la gloire qu'il m'abandonne. i>

CIIAi'lilli: XIV 7

Bonaparte laissa donc à Moreau le soin de pousser

Tarmée autrichieime comme il renteudait, de manière toutefois à la séparer le plus possible de la Suisse et de l'Italie, et conçut le projet de franchir les Alpes par la Suisse, de se jeter en Italie sur les derrières de l'armée autrichienne, la coupant ainsi de ses communications, de lui livrer bâtaille, de lui faire mettre bas les armes, et de forcer TAutriche à la paix.

Restait à trouver une armée pour Texéculion de ce plan ; elle n'existait pas, il fallait la créer. La rassembler sur un point, c'était donner l'éveil à l'ennemi : que ât alors le premier consul? Il décréta la formation d'une armée, dite de réserve, à Dijon; mais, tandis qu*on n'y voyait se rassembler que quelques milliers d'hommes et des dépôts de conscrits qui, loin d'éveiller les soupçons de TEurope, n'excitaient partout que la risée et la moquerie et semblaient constater l'impuissance de la France, la yéritable armée se formait en Bretagne, en Vendée, au moyen des troupes que laissait libres la pacification de l'Ouest ; à Paris, au moyen de celles qui venaient de Hollande; daus le Midi, en rassemblant tous les dépôts de l'armée d'Italie; et toutes ces troupes, organisées en brigades et en divisions, dirigées par des routes différentes, se trouvèrent, à un instant donné, léunies en Suisse, sans avoir donné l'éveil à personne. Enlln, d'après les combinaisons du premier consul, dès que Moreau aurait refoulé l'armée autrichienne, vingt mille hommes devaient se détacher de son armée, passer aussi les monts et venir se joindre à lui en Italie.

Tel était, d'une manière bien sonmudre et bien générale, l'état des choses en Europe et en France à Tinté-

rieur; voilà à peu près ce qu'avaient pu apprendre au lazaiet de Toulon nos débarqués d'Égypte, et, dans le courant du mois de mai, tout le plan que je vicus d'indiquer cemmençait déjà à se dérouler à leurs yeux. Us avaient ainsi sueeessivement appris la marche de Moreau en Allemagne, ses succès à Eugen, ceux de Lecourbe à Stockach; ils avaient suivi la lutte engagée en Italie entre les Autrichiens et Massena, puis toutes les péripéties du si^ de Gènes; enfin ils avaient appris la marche de Bonaparte, et c'était avec des transports de joie qu'ils entendaient dire que nos colonnes avaient pénétré dans la vallée d*Ao8te, lorsqu*idnfin, le 24 mai, les portes de leur prison s'ouvrirent devant eux.

Auguste Ciolbert partit avec le général Desaiz, qui était accompagné de ses aides de camp Rapp et Savary ; ils se dirigèrent par la Tarentaise et le Petit Saint~Bernardy et le 11 juin ils avaient rejoint Tarmée à StradeUa. On sait comment Desaix fut accueilli par Bonaparte, qui passa une partie de la nuit à le questionner sur rÉgypIe. Pour mon père, il reprit immédiatement son poste près de Murât, et je trouve dans les archives du dépôt de la guerre Tétat de situation de la cavalerie de Tarmée, écrit de sa main.

Ainsi donc, après dix mois de séparation depuis rÉgypte, Auguste Colbert se retrouvait près de son générai. Ces dix mois n'avaient été pour Taide de camp qu'une longue suite de souffrances, d'ennuis, de hasards courus sans profit et sans gloire. Pour le général, en cet espace de temps sa fortune avait singulièrement grandi: il était devenu le beau-frère du premier consul et commandait avec le titre de lieutenantrgénéral la cavalerie

Diyiiized by Googl

CHâPITR£ XIV 9

de raimée d'Italie. Le veut de la prospérité fait parfois oublier aux heureux ceux qu'ils laissent en arrière ; il n'en pouvait être ainsi pour Murât, et d'ailleurs Auguste Colvert n'était pas de ceux qu'on oublie. Pendant près de trois ans, ils avaient vécu de la même vie, partagé les mêmes chances, à Tenvi bravé les mêmes dangers ; il y avait eu entre eux échange de services; chacun d'eux savait parfaitement quelle était la valeur de lautre. Si laide de camp n'avait que vingt-deux ans, le général n'en avait que vingt-neuf; on sait combien les relations s'établissent facilement à cet âge, et Ton comprendra aisément Tintimité qui existait entre eux, intimifê d'ailleurs fondée sur une affection sincère et solide, qui, malgré quelques nuages passagers^ ne ^ démentit jamais.

De longues années après, alors que la mort de Tun et de Tautre ne laissait plus que des souvenirs, j'eus l'occasion d'en juger. C'était vers 1838. Celle qui avait été reine de Naples, madame Murât, vint à Paris ; j'eusrbonneur de lui être présenté; l'émotion que lui causa mon uom, le plaisir mêlé de tristesse avec lequel elle cherchait à retrouver en moi les traits de mon père, me sont encore présents : « Le fils d'Auguste Colbert que nous aimions tant l » disait-elle en me regardant. Que de souvenirs devaient alors se presser dans sa pensée 1 Ge nom, cette ressemblance, quelque vague qu'elle fut, ne la reportaient-ils pas aux t^ps les plus heureux de sa jeunesse et de sa vie, aux débuts de l'étonnante fortune de son mari, à cette époque où n'étant point encore troublés par rîvresse et les soucis de la royauté, l'avenir ne leur montrait que des splendeurs?... De tout cela que restaitr-

il?... pour die, l'exil et de poignantes douleurs; et ces deux hommes, qu'étaient-lls devenus?... L*un avait touché au faîte des grandeurs humaines pour périr ensuite misérablement ; l'autre, dans la fleur de sa jeunesse, avait été frappé par la destinée avant d'avoir recueilli toute la gloire qui lui semblait promise.

Auguste Golbert avait donc rejoint l'année le 11 juin. On peut dire qu'à ce moment le merveilleux plan du premier consul était déjà réalisé. Soixante mille Français étaient en Lombardie, et toutes les communications de l'armée autrichienne étaient coupées. Ces soixante mille hommes étai^t descendus des Alpes non point avec le tracas d'un torrent qui se précipite ; ils y étaient arrivés par tous les passages qui existent depuis le grand Skint-Bemard jusqu'au Saint-Gothard, semblables aux mille petits ruisseaux qui, descendant des montagnes, forment dans la plaine le fleuve qui l'envahit et l'inonde. Le 14 mai, s'était effectué le passage principal par le Grand Saint-Bernard; le 22, Turreau avait forcé le Pas de Suse ; le 26, toute l'armée était réunie à Ivrée ; le 29, le corps détaché de rannée de ]\Ioreau et commandé pai' le général Moncey , francliissait le Ôaint-Gothard, et le 2 juin le premier consul ayant balayé devant lui tous les postes qui observaient les débouchés des Alpes, entrait dans Milan où il rétablissait la République cisalpine.

La plupart de ces événements s'accomplissaient ou étaient déjà accomplis^ que le chef de Tarmée autrichienne, M. de Mêlas, s'eudormant sur les triomphes de âes soldats, attendait encore à Nice la nouvelle de la capitulatioii de GAnes, Le 19 maii seuleiaentt croyant

CIUPITRË XIV il

enfin que les Français pourraient bien faire une divêifiion da côté de Tunn, pour dégager Masseoa, il se mit lentement en marche pour cette ville, où il n'arriva que le 25. Pour eutretenir sou erreur, Bouaparte avail porté son avant^arde, conmiandée par Lannes, sor Ghivasso. Mêlas sentit pourtant la nécessité de concentrer ses troupes; il rappela le général Elsoitz, qu*il avait envoyé avec 17)000 hommes sur le Yar, contre Suchet, et d<mna également ordre au général Ott, qui bloquait GéueSyde se rendre à Alexandrie, indiquée comme point de rassemblement général. La vérité toutefois ne lui apparut tout entière que lorsqu'il apprit l'entrée des Français à

Milan. H vit enfin le péril dans toute sa grandeur : ses

communications étaient coupées; ses magasins, toutes ses ressources étaient au pouvoir de Tennani. Il loi sembla alors qu'il n'y avait plus qu'un parti honorable à prendre : celui de rassemUer le plus de monde possible, de se jeter tête basse sur l'ennemi et de s'ouvrir un passage*

La concentration («donnée par Mêlas ne s'opéra pas sans de graves écbecs. Elsnitz, poursuivi dans sa marche rétrograde, prévenu au col de Tende par Suchet, qui avait reçu des renforts, perdit environ 8,000 hommes sur les 17,000 qu'il avait. Ott, après avoir reçu la capitulation de Massena (1), se hAta de se diriger par la Bocchetta sur Tortone ; au lieu d'aller droit à Alexandrie, e<»nme il en avait reçu Tordre, il crut devoir se diriger vers le Pô, pour en disputer le passage au corps français qui y avait été signalé, Ce lut alors qu^il vint se

{\) \ii prairial an Vlli {k^mn iSOÛ),

tt TRADITIONS ET SOUVENIRS

heurter à Montebelio contre le général Launes. La victoire fut vivement disputée; elle ne fut décidée que par l^arrivée du corps de Victor. Ott, après avoir eu 8,000 hommes tués ou blessés, se replia sur Alexandrie. Par suite de ces pertes, il ne restait plus à Hélas que 35 à 40,000 hommes.

De son côté, Bonaparte avait continué à mardier suï Alexandrie, et le 13 juin, dans l'après-midi, il débouchait dans la plaine de Ban-Giuiiano, avec les corps de Victor, Lannes et Murât. Un seul point, le village de Marengo, était occupé par Tennemi ; il en fut délogé par la division Gardanne.

Cependant Bonaparte avait des doutes sur ce qu'allait faire Tarmée aulrichienae. Cette plaine déserte, le peu de résistance qu'on avait rencontrée à Marengo, point qui commandait la plaine et d'une grande importance dans le cas où l'ennemi eût voulu Uvrer hataille, enfin les insinuations d'un espion payé par Mêlas, lui suggérèrent la pensée que le général en chef autrichien repasserait sur la rive gauche du P6, ou bien que, rebroussant chemin vers 6ènes,il se jetterait avec toutes ses forces sur Massena et Ôuchet. Dans Tune ou l'autre de ces hypothèses, la guerre ne pouvait finir d*un seul coup, et la réussite de son plan, si habilement conçu, si heureusement exécuté jusque-là, lui échappait.

Agité par ces diverses pensées, et voulant parer à toutes les éventualités, le premier consul laissa la division Gardanne à Pietra-Buona, en face de la tète de pont des Autrichiens sur la Bormida, Victor à Marengo, Lannes en arrière à San-Giuliano, et garda avec lui la division Monnier à Torre di Garofolo. Il envoya à Tex-

Page 1