‹ Traditions et souvenirs touchant le temps et la vie du général Auguste Colbert, 1793-1809Chapitre 28 sur 139 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

qui avait fait la guerre aussi bien que tout autre et qui

avait été commandé par des chefs distingués tels que Lederc, depuis général en clief et beau-ffère de Napoléon, et Ordener(l).

Le jugeaient porté par le colonel Colbert paraîtra peut-être sévère; il y a tout lieu de eroire cependant qu'il n'était pas injuste, car alors Auguste Colbert ne serait pas devenu Tidole de ce 10^ de chasseurs, où sa mémoire, Tobjet des sentiments les plus dévoués, j'oserai dire les plus enthousiastes, est restée vivante pendant de si longues années.

Commençons par constater le singulier mouvement qois^opéradansle 10® de chasseurs aussitôtaprès sa rentrée en France. L'effectif à Tarmée était d'environ 700 lioomies ; en quelques mois de paix, 306 étaient partis. Ce &lt d'ailleurs n'était point particulier à ce régiment, car le Gouvernement, effrayé du départ des vieux soldats, adressa une circulaire aux che& de corps pour dire combien il tenait aies conserver; mais ce fait était le résultat de causes trop profondes et trop générales pour que de simples mesures administratives pussent y olivier.

Ces causes, nous les apprécierons tout à' Theure.

Maiuteuant, voyons ce que le colonel Colbert dit de la situation morale de son régiment, de Tesprit qui animait les officiers, les sous-officiers et les soldats.

Ce qu'il dit d'abord des ofâciers donne également la mesure de celui qui écrit et de ceux qu'il juge :

(t) Depuis général de division, commandant les chasseurs de la garde.

a yesprit des officiers, diuil, est apailiiqae: exempts, en général, des passions vives (jni donnent de l'ambition, ils calculent leurs espérances sur leurs moyens et ne foni aucun effort pour reculer le Lut en développant leurs iacultés.

«( Ils ont une habitude de nonchalance et de mollesse qui nuit infiniment à rétablissement d\iii système militaire vigoureux et solide. Tous ont de la bravoure et de rhonneur, ils en ont donné de fréquentes preuves à Tennemi ; mais, par Teffet de leur insouciance, ils manquent de ce qu'on appelle Tesprit de corps. Un de leurs camarades fera-t-il une action blâmable et propre à le faire bannir de leur sein, ils attendent avec indécision Tissue de l'événement et ne seraient pas les premiers à solliciter Texclusion de celui qu'il mésestiment.

<( On doit attribuer ces effets à plusieurs causes :

a 1^ Beaucoup d'ofilciers, arrivés aux grades dont ils sont investis par l'effet d'un avancement rapide, fruit des premières années de la guerre, sentent bien que leur fortune est bornée, et de là ils concluent qull est inutile de prendre des soins trop grands pour rester après tout au terme où ils sont arrivés,

<r 2^ Les habitudes des chefs d'escadron sont trop familières avec les officiers, et le paragraphe précédent leur est par&itement applicable; ils sont fort indolents parles mêmes motifs que j'ai indiqués, et un tel exemple dans un officier supérieur est contagieux.

« Il est difficile, en six mois de paix, de changer l'esprit d'un corps, et comme tout, dans Tordre général, finit et renaît, je ne doute pas que le régiment qui a toujours été aux avant-postes depuis le commencement

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de la guerrre, ne soit usé au commeneement de la paix, et qa*il ne soit au momeut de sa régénération. « Du reste, les officiers sont pleins de subordination,

ils savent en général leur métier, ils ont besoin de . prendre des numrs plus fiires. Je ne négligerai rien pour développer l'amour-propre et Tambition de ceux qui en ont. Avec ces deux moteurs on peut faire beaucoup. »

Le colonel Colbert passe ensuite aux sous-ofUciers et aux soldats :

« L'esprit des sous-ofticiers, dit-il, est encore plus mauvais : nonchalants, sans vigueur, prétentieux, et la plupart ignorants, ils servent mal et semblent tout k fait usés par la guerre qu'ils ont bien faite. Ce sont des homniesdevingt-cinqàtTente-cinqans, qui en ont quatrevingts ; leurs feux sont éteints, leurs moyens sont absorbés; dégoûtés, ils n'aspirent qu'à se retirer, et leur démence est telle, que la plupart, en prenant leur congé, oublient qu'ils sont sans fortune ou avec peu de moyens d'existence.

M Depuis vingt mois que je commande le régiment, j*ai fait ou renvoyé plus de deux cents 80us-K>fûder8, y compris les réformés et les congés absolus.

a L'esprit des chasseurs est subordonné; sages, attachés à leurs chefs, ils ont assez dWour-propre et d'esprit de corps, ils savent soutenir l'honneur du régiment, mais la plupart ne pensent qu'à s'en aller ; l'état militaire leur paraît une captivité ; égarés par leurs illusions, ils se persuadent que l'aisance et une heureuse indépendance les attendent dans leurs chaumières. De là, il s'ensuit le dégoût et l'inexactitude, \e chagrin, enûn

D'i TRADITIONS £T SOUYËNIHS

tout ee qiril y a de plus contraire au rétablissement de rordre et du service.

Les causeB de ces eSéts généraux et eommuns, je crois, à beaucoup de corps, sont faciles à indiq^uer :

« 1<» La vie presque indépendante et cossue d'un ehasseur yictorieux, vivant en pays ennemi, est bien différente d'un chasseur obligé de se nourrir et de s'entretenir avec cinq sols par jour, dans un temps où tous les comestibles sont si chers. — La transition de la vie de guerre à celle des quartiers, de l'aisance à la pauvreté, de la presque indépendance à la discipline austère et à l'instruction des temps de paix, doit donc paraître bien dure à des soldats qui, naguère toujours riches, bien nourris et contents, n'avaient d'autre obll* gatiou que de bien employer leurs sabres au moment des affaires.

« Je suis tellement convaincu de la vérité de ces assertions, que je suis sûr que si aujourd'hui on avait la guerre, personne ne voudrait partir, et les absents reviendraient de suite.

« £n ce moment, citoyen général (1)4 presque tous les sous-offîeiers, profitant soit de l'ancienneté de leurs services, soit de leurs infirmités, se retirent chez eux, et, obligé de recréer un nouveau corps, je le compose, autant que possible, de jeunes gens qui ont du goût pour leur métier et semblent annoncer de la fermeté»

« Dans ce renouvellement, je chercherai, par tous les moyens possibles, à régénéra cette portion intéres-

(1) Ces notes étaient adressées à l'inspecteur généraU

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