CHAPITRE XVi
Enfin, est-il possible de ne pas parler de la fille de
Joséphine, Horlense, mariée, à peu près à celte époque, à Louis Bonaparte t Un channe tout particulier, qu'elle tenait de sa mère et de son origine créole, sou esprit, ses talents la paraient plus encore que ne faisaient ses beaux cheveux blonds et ses doux yeux bleus» Le ysib de La Fontaine
Lt la grâce plus belle encor que la bMUté
semblait être fait pour elle*
Quand ce n'eût été que par instinct féminin^ toutes ces jeunes femmes entrèrent dans la voie d'élégance qui leur était montrée; une fois qu'elles y furent, les hommes les y suivirent. Les uns et les autres obéissaient d'ailleurs à un sentiment fort répandu ; Bonaparte disait, en parlant de Tannée et des militaires de cette époque ; « Ge qui les soutient, c'est l'idée dans laquelle ils sont qulls remplacent les anciens nobles. » Toute la société qui surgissait alors avait la même pensée, celle de remplacer les anciens noUes, et dans la réaction qui se faisait contre les mœurs révolutionnaires, c'était à qui reprendrait le ton et les manières, le langage, les costumes de Tanden régime ; tel jacobin qui avait autrefois protesté contre un vêtement considéré comme un stigmate d'aristocratie, mit autant d'empressement à le reprendre, et à chausser le bas de soie, qu'à se parer plus tard de titres naguère encore rejetés et proscrits avec tant de dédain.
Des modèles du bon goût et de l'ancienne politesse ne manquaient pas : nombre d'émigrés étaioit rentrés, et, comme ils voulaient se faire rendre leurs terres et leurs
m TiiAUlllOiNb ET bUUVENlliS
bois, ils se rapprochaieut de M'"^" Bonaparte, si disposée d'ailleurs à les accuetUir. lis étaient fort recherchés par la société naiiTeDe, c'était pcror un salon une distîncticm fort enviée que de recevoir des gens de Tancien régime. On décrète bien Fégalîté, mats on ne détroit pas aussi aisément chez une vieille nation le prestige de certains noms, de certaines positions, celui même que donnent une grande habitude du monde, Taisance et la distinction des manières.
Un homme exerça alors au plus haut degré ce genre d'influence : il réunissait d'ailleurs à tous les prestigea dont je Tiens de parler Tesprit le plus ûn, le plus pénétrant, et une capacité politique de premier ordre ; ce fut M. de Talleyrandy certes Tune des ûgures les plus eu* rieuses de cette époque, espèce de sphinx, dont Ténigme n'est peut-être pas encore entièrement déchiffrée.
Grrand seigneur par sa naissance, Taf né d'une branche cadette de la maison de Périgord, M. de Tallejrand fut prêtre, parce qu'il avait un pied bot; évêque, il siégeait à la gauche de TAssemblée constituante, fut Tami intime de Mirabeau ; ministre du Directoire par l'influence de
M''^ de Staël, il foi Tun des premiers à deviner le génie
et la grandeur future du général Bonaparte ; sous le Consulat, il était ministre des Affaires étrangères.
Ce qui frappait tout d'abord en voyant M. de Tallejrrand, c'était son apparence de froide impassibilité, n portait la tête droite et haute, le menton engoncé dans une de ces énormes cravates à la mode sous le Directoire, et quH conserva toujours. Ses cheveux, qu'il avait fort beaux, arrangés avec beaucoup d art et poudréSi encadraient des traits réguliers, d'une finesse
CHAFITHE XVI Ul
et d'une distiactioa tout aristocratiqueb. A part la ièviu inférieure, qui, eû 8*arançant, donnait parfois à sa physionomie uuc expressiou dédaigneuse, nul mouvement sttr ce visage impénétrable, nulle animation dans ces yeux d'un Weu clair, dans ce regard pâle, oii cependant il y avait quelque chose de froidement ubbL-i'v.iLL ur. Tel était au moins le masque officiel, tel j'ai vu M. de Tallevrand derrière le fauteuil du roi Louis XVIll et dans quelques salons ; c'était, je dois le dire, versla lin de sa vie.
Je n'ai point l iulenLion de parler du roie politique qu'il a joué, du bien ou du mal que, dans sa longue carrière, il a pu faire à sou pays : ce (|ue je voudrais indiquer ici, c'est 1 inHuence qu'il exerça au commeneement de ce siècle, comme homme du monde, sur les manières et les mœurs de son époque.
M. de Talleyrand aima toujours passionnément lé monde, les femmes et le jeu. Toute sa vie, lorsqu'il le put, il eut une grande maison ouverte. L'immobiiilé à . laquflfle il était presque condamné par sa boiterie, n'ôtait rien à l'aisance de ses manières. Bien que causeur cbaimant quand il voulait, il était le plus souvent silen^ • cieu:sc, et c'est de ce silence que s'échappaient parfois ces mots ûns, mordants, incisifs et toujours spirituels, qui caractérisaient une situation ou peignaient un homme, le marquant d'un trait ineiîayahle. Rien de plus délicat, souvent de plus malicieusement acéré que ses reparties ; il renvoyait la balle de telle façon que^ • fût-ce M'"® de ^aël. Napoléon ou Louis XVIII, personne n'était tenté de l'attaquer de nouveau. S'il se re^ fusait habituellement à celte conversation d apparaL où
ili TRADITIONS ET SOUVENIRS
le causeur s'érige en orateur et pérore au milieu d'un cercle, dans i'iatimité il s'abandonnait parfois à sa verve, laissant alors courir son esprit à travers les mille souvenirs que sa vie, mêlée à la plupart des événements importants de la Révolution, lui fournissait sur les hommes et sur les choses.
Le salon de M.de Talleyraud était le rendez-vous habituel des ambassadeurs et des étrangers de distinction qui, àcetle époque, afiluèrent à Paris. Ils y rencontraient à la fois des personnes tenant à Tancien régime et ce qu^il y avait de plus distingué parmi les hommes nouveaux.
Des hommes de l'ancien régime qui venaient le plus
habituellement chez M. de Talleyraud, il en est un qui a laissé de vifs souvenirs parmi ses contemporains, c'est le comte Louis de Narbonne : tous ceux qui Tout connu nous le dépeignent comme le type charmant et accompli de ce que pouvait être un homme de cour à la iiu de kl monarchie.
Le comte de Narbonne avait, pour ainsi dire, été élevé sur les genoux d*UDe princesse fille de Louis XY dont sa mère était dame d'honneur; comme la plupart des gens de qualité de cette époque, il eut de bonne heure un régiment. Véritable enfant du dix-huitième siècle, il en partageait toutes les généreuses aspirations et fut de ceux qui révèrent alors la monarchie constitutionnelle et la liberté. Ministre de la Guerre de 1791 à 1792, ce fut lui qui organisa les trois armées qui, sous Lûckner, La Fayette et Rochambeau, devaient défendre 'e pays.
Je ne parlerai pas du dévouement dont il fit preuve
CUAPiTRE XVI 113
au 1 0 août, mais il est un trait de la vie du comte de Narbonne qui n'est peutr^tre pas assez connu. Lorsque, réfugié en Angleterre, il apprit le procès du roi Louis XYI, il écrivit à la Convention pour demander rautorisation de comparaître au procès, afin de couvrir de sa responsabilité de ministre la personne du souverain. C'était courir à une mort certaine; sa demande fut rejetée ou ne fut point écoulée.
M. de Narbonne rentra en France en IbOÛ. Le souvenir de ce quHl avait été, le mystère dont quelques personnes se plaisaient à entourer sa naissance, attiraient sur lui Tattention de la société, oix il exerça bientôt une cerlaiue influence par la distinction de son esprit et par la séduction de ses manières. Napoléon, lui-même, quelques années plus tard, voulut tirer parti des rares qualités du comte de Narbonne; il se l'atlacha comme aide de eamp, avec le grade de général de division. Ce fut ainsi qu^il fit en 1809 la campagne de Wagrani (c*était son début à la guerre), puis celle de Russie. Dans cette campagne, pendant la terrible retraite, quelque temps qu'il lit ou quelque danger qu'on cou-
rùt, alors que chacun ne pensait qu'à vivre, à se tirer
d'affaire le mieux possible, le comte de Narbonne n'abandonna jamais les soins habituels de sa toilette, et bien des gens ont pu le voir alors, assis sur la route, couvert d'un peignoir et se faisant coiEer et poudrer par son valet de chambre.
Ce fut, au reste, surtout comme diplomate que M. de Narbonne fut employé. Là, son tact exquis, sa connaissance du monde lui donnaient une véritable supériorité. Les plus habiles se laissaient entraîner par sa
causerie spirituelle et légère» les femmes en étaient
charmées, et souvent ainsi le comte de Narbonne déroba plusd^un secret qui avait échappé à de solennels et graves diplomates (i). Il fut envoyé comme ministre en Bavière; puis, en 1813, comme ambassadeur à Yienoe. Mais il était dans la destinée de M« de Narboime de se dévouer aux causes condamnées ou déjà perdues, et sa connaissance du monde, des a£Eûres, l'habileté, la sagacité pénétrante dont il donna alors tant de preuves» ne servirent qu'à prouver qu'il n'était pas possible de défendre Napoléon contre les rois de l'Europe, qui avaient juré sa perte.
A Tépoque du consulat, M™® de Staël avait cessé de
voir M. de Talleyiaiul. Tue autre femme, dont le uoiu n'est pas aussi haut placé dans les lettres, mais dont cependant quelques ouvrages resteront, M°>^ de Souza, venait assez souveul chez lui ; ils avaient été fort liés avant la Révolution. Veuve depuis 1793 dn comte de Flahault, elle avait épousé, en 1802, M. de 8ouza, ambassadeur de Portugal en France. Douée d'un esprit fin et observateur, elle a laissé plusieurs romans, qui sont une peinture délicate et vraie des mœurs de la Un du dix-huitième siècle. Je tenais d*autant plus i citer
{[) Vn mot do Napoléon, cité par M. de Pradt, fnit allusion nu charme M. de Narbonno exerçait sur les belles danif"?, et monlro comment la galanterie elle-raôme était pour lui un moyen diplomali(iue. L'Empereur était à Varsovie et se disposait à entrer on Russie : « Pour moi, d:t-il. je vais battre les Russes : la chandelle so brûle, à la lin de septembre il faut avoir fini ; peut-être y a-t-il déjà du temps de perdu. Je m'ennuie ici ; je suis depuis huit jours à Uire le galant, le petit Narbonne, auprès de Timpératrice d'AutMm, 1 (SisMf€ 4e VmkoiMde iant U grmiMiiidié iê Vmr^ tùviem 184$,)
le nom de M"^^ de Flaliault, qui rappelle d'ailleurs l^eaucoup de ^uveoixs caQiemparaios, qu'elle esi, pour moi-même^ un souvenir personnel. M"^ de Fbhault avait coauu mou père chez M. de Talleyraud, et lavait liiis enamicié asses vire pour que j*aie wa plus tard son intérêt se reporter sur moi.
D'autres persoiuies m^ont eoeore servi à oo&servei quelques traditions de cette époque : le comte ArchamlMuid de Périgord entre autres, qui n>e manquait jamais de me rappeler, de la manière la plus bienveillante, ce que mon père apportait d'élégauce et de distinction dans le salon de son Ixère; son fils ainé, Louis de Périgord, était entré comme simple soldat dans le 10^ de chasseurs. J'en ai padé (1).
Outre ses relations avec le salon de IL de Talleyrand, les personnes que voyait le plus Auguste Colbert étaient M"""" Murât, M'"^ Ney, M"^ Marmont. U était encore une autre femme dont l'esprit avait pour lui infiniment d'attraits, et qui contribua beaucoup à développer le penchant qu*il avait pour les choses sérieuses et élevées ; c'était M"*® Brack, sœur de Tillustre CSnvier.
J'ai déjà eu occasion de parier du goût qu'il avait pour les arts : à Borne, bien jeune encore, il s*était rapproché de Canova et fréquentait son atelier. A Paris, il voyait beaucoup Gérard, et, plus souvent encore, Isabey. Un jour, dans Tintîmité d'une de ses visites, mon père était dans le jardin avec les enfants
(t) On peut voir à h fin du yolume une ieUre de mon père relative ^ sa nomination de sous-lieutenant.
du peintre, qui jouaicnl sur une balauçoire : Isabey aimait les scènes gracieuses; il dessina celle qu'il avait sous les yeux el en profita pour faire, de mon père, une belle miiiiature qu'il lux offrit gracieusement ensuite. C'est le portrait le plus ressemblant qui ait été iait de lui.
Enfin, Auguste Colbert avait formé des relations d*amitié assez étroites avec un homme dont Tespnt distingué et original fut presque du génie, et qui, par Findépendance calme de son caractère, sut, à une époque où tous étaient entraînés dans un même orbite, se fidre une place à part : c'était Népomucène Lemercier, auteur de plusieurs tragédies et comédies, où beaucoup de talent se mêle à des choses bizarres ou ridicules. On a quelquefois voulu voir en Lemercier un précurseur du romaiUisme^ ce dont il se dél'endait avec ardeur. D'abord lié avec le général Bonaparte, il conserva des rapports avec lui sous le Consulat ; mais, lorsqu'il vit arriver TEmpire, il s'éloigna, et ne voulut même jamais accepter la croix de la Légion d'honneur. Malgré sa rigidité en politique, Lemercier était homme du monde et causeur fort spirituel. Je Tai connu beaucoup plus lard; il aimait à me parler de mou père ; il me racontait comment un goût commun pour les lettres et les arts les avait rapprochés, eux qui suivaient des routes si différentes; il ajoutait qu'il avait rassemblé une petite bibliothèque que mon père pût porter avec lui en campagne. Le souvenir qu'il conservait de lui était encore rempli d'émotion, et, comme tous ceux que j'ai rencontrés, et qui avaient connu mon père, il regrettait, non pas seulement Thomme, les relations personnelles,
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