CHAPITRE XVII
soient répriméest et que le gouvercement anglais cesse d*accorde]r ouvertement protection à mes plus cruels ennemis. Si vous voulez la guerre, il u y a qu à le dire et refuser de remplir les conditions du traité. La paix ou la guerre dépend de Malte. »
Lorsque lord Withworth parla de Taugmentation de territoire et d'influence gagnée par la France depuis la paix, le premier consul l'interrompit en lui disant : « Si vous voulez parler du Piémont, de la Suisse, ce sont des bagatelles ; vous auriez dû le prévoir lorsque les négociations étaient pendantes ; vous n'avez plus le droit d'en parler aujourd'hui. Enfin je ne prétends pas, comme M. de Talleyrand le dit, que la mission du colonel Sébastiani ait été purement commerciale, elle était militaire, et vos infractions au traité d'Amiens l'avaient rendue nécessaire. »
Tel est le récit adressé par lord Withworth à son gou-* vernernent ; bien qu'il ne puisse être contrôlé que pî^r quelques passages de la correspondance de Napoléon, ks historiens l'ont admis comme exact; les paroles que j'ai citées portent bien en effet l'empreinte de celui auquel elles sont attribuées. Lorsqu'on les examine froidement, abstraction faite de leur forme parfois provoquante, et qu'on va au fond de Tidée qu'elles expriment, on n'y peut trouver de la part du premier consul qu'un sincère désir de conserver la paix. Mais l'effet produit en Angleterre fut tout différent : on n'y fit attention qu'aux passages dans lesquels le premier consul rejetait toute explication relativement au Piémont et à la Suisse, et surtout à celui qui concernait l'Egypte. L'irritation s^accrat ; le gouvernement anglais donna de suite l'ordre
m TRADITIONS ET SOUVENIRS 1
de faire des armements, et, le 8 mars, le roi George III i annonçait par un message que « les préparatifs eonsi- | dérables faits dans les porls de France et de Hollande i rendaient nécessaire de prendre les mesures indispen*- I sables à la sécurité de ses États. i> L^adresse en réponse f à ce message fut adoptée à Tunammité daus les deux I Chambres; Fox même, qui si souvent s^était montré I favorable à la Frauce, vola comme tout le monde i ou se 1 prépara avec ardeur à la guerre. 1
Ce message, ces préparatifs ouvertement hostiles, portèrent au comble l'irritalion du premier consul. Le 14 mars, il y avait réception aux Tuileries, la {^upart * des ambassadeurs étaient présents ; le premier consul, abordant lord Withworth» lui dit à haute voix : « Vous [ êtes donc décidés à la guerre ; nous Tavons déjà faite 1 pendant dix ans, vous voulez la faire encore dix autres I années, et vous m'y forcez I » — « Les Anglais veulent la guerre, dit-il en se tournant vers les ambassadeurs d'Espagne et de Russie, MM. d'Azara et de Markof ; s'ils sont les premiers à tirer Tépée, je serai le dernier à la . remettre dans le fourreau ; ils ne respectent pas les traités, il faut désormais les voiler d*un crêpe noir. » Il quitta alors lord Withworth, puis, revenant à lui quel- [' ques temps après, il clierclia par queL[ues paroles polies I et toutes personnelles, à atténuer Tefiet de son premier mouvement de vivacité. Mais, reprenaui bientôt avec animation : a Pourquoi ces armements ? lui dit-il ; contre qui ces mesures de précaution? Je n*ai pas un vaisseau de ligne armé daus les ports de France ; mais, si vous armez, j'armerai aussi. Vous pouvez peut-être tuer la France, mais Tintimider, jamais... Si vous voulez vivre \
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m bonne intelligence avec nous, il faut respecter les
traités; malheur à ceux qui les violent, ils seront responsables des conséquences vis-à-vis rËurope I »
Ea prononçant ces mots, sa voix, ses gestes, sembiaienl remplis de colère. Lord Witliworlh va jusqu'à dire qu*il crut un instant que le premier consul allait le frapper, et qu'il en était à se demander ce qu'il aurait à faire. Ce qu*il y a de certain, c'est que cette scène, cette inlerpellaLion violente adressée à un ambassadeur dans une paisible réception de cour, au cercle de M"* Bonaparte, alors que chacun ne songeait qu*à venir rendre ses hommages au premier consul, lut pénible pour les assistants et bient6t produisit en Europe le plus fâcheux effet. Quant aux Anglais, ils y virent un outrage fait à leur nation dans la personne de leur ambassadeur, et n'eurent plus qu'une pensée, celle de le venger. Désormais tout arrangement devenait tort difficile, pour ne pas dire impossible, dans l'état d'irritation où étaient les esprits.
Far un article du traité d'Amiens, Tindépendance de Malte était non seulement placée sous la protection des parties contractantes, l'Angleterre et la France, mais encore sous celle de l'Autridie, de la Russie, de la Prusse et de l'Espagne. Il fallait donc obtenir l'accession de ces puissances : celle de la Russie était la plus importante, elle devait entraîner les autres. L'Angleterre sembla pressée de Tobtenir, puis lorsque cette accession fut offerte par le cabinet de Saint-Pétersbourg, elle éluda les avances qui lui étaient faites.
Dès que le premier consul avait eu connaissance du message du roi d'Angleterre, du 8 mars, il avait fait
m TUADlilOiNS ET SOmT.MIlS
notifier au gouvernement britannique qu'aux mesures
hostiles, il répondrait par des mesures hostiles, ^ais quel moyen d'attaque, et d'attaque immédiate, avaitil contre l'Angleterre? La prendre corps à corps sur son propre sol? Évidemment il avait pas à y songer pour le moment. Nous avons vu d'ailleuis, dans son entretien avec lord Withworth, avec quelle franchise il s'était exprimé sur cette entreprise. L'attaquer dans son commerce, en lui fermaul peu à peu tous les ports du continent'/Mais la tâche, en supposant quelle fût praticable, demandait en tout cas beaucoup de temps. Une telle niesure avait, d'ailleurs riuimense inconvénient de soulever bientôt contre la France tous les intérêts qui seraient blessés par elle. Ce furent évidemment des considérations de ce genre qui luirent le plus puissamment sur Fesprit du premier consul et le portèrent à faire des eiîorts sérieux pour éviter la guerre.
L'Angleterre n'était, à bien dire, vulnérable que par le Hanovre; il résolut de l'envahir, puis de faire rentrer les troupes dans le royaume de Naples, pour occuper la presqu'île de Tarenle, d'où il pouvait contre-bakncer TinilueDce anglaise dans la Méditerranée.
Ces mesures, bien qu'immédiatement praticables et sans grand danger, avaient toutefois des inconvénients qu'il fallait autant que possible prévenir. L'occupation du Hanovre devait blesser l'Autriche et la Prusse, l'une comme chef, l'autre comme membre de TËmpire, et exciter les défiances de cette dernière puissance, voisine du pays envahi. L'empereur de Russie ne pouvait, lui non plus, rester indifférent à cette mesure, et d'ailleurs, roccupation du royaume de Naples,
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dont il s'était fait le protecteur, devait exciter son mécoatentemeat.
Pour lâcher de prévenir de tels résultats, le premier consul écrivit des lettres autographes au roi de Prusse et à Tempereur de Russie, et choisit deux hommes qui pussent être agréables aux deux souverains vers qui ils étaient envoyés, Duroc, son aide decamp, un des hommes qu'il aimait le plus, un des plus avancés dans sa confiance, £ut désigné pour aller à Berlin : déjà il y avait rempli une mission et semblait devoir y être bien accueilli. Le colonel Colbert fut désigné pour aller à Saint-Pétershourg ; un nom connu, sa distinction personnelle, ses qualités comme homme du monde et comme brillant of licier, paraissaient devoir plaire au souverain de la Russie et à sa cour, à la fois élégante et militaire. Le 8 mars il était prévenu; le 11 il recevait ses dépêches^ la lettre du premier consul à Pempereur Alexandre et les instructions suivantes :
Pailg, le âO veutâM an XI.
Au colonel Colbert*
« Vous vous rendrez en Russie. Vous remettrez la lettre ci-joînte à TEmpereur. Vous Tentretiendrez de la
considération qu'on a à Paris pour les Russes ; qu'ils y sont vus d'une manière avantageuse. Vous vous entretiendrez plutôt d'idées libérales et philosophiques, on causant avec TEmpereur, que d'autres sujets. Comme vous n'êtes chargé d'aucune affaire, vous devez vous en rapporter et vous vous en rapporterez toujours au général Hédouville.
m TRADITIONS ET SOUVENIRS
« 8i vous voyez le grand-duc Constantin, vous lui direz que j'ai du regret qu'il ne soit pas venu à Paris.
a Vous parlerez à l'impéralrice du plaisir que Ton a eu de voir son onde à Paris, de Tamusement qu'ily a trouvé, et de la probabilité que, si je vais à Strasbourg, je verrai sa famille.
€ Âu vieux vice-chancelier, qui est ami de H. de Markof, que M. de Markof parait avoir bien pris.
« En cas que Ton parle de guerre avec l'Angleterre, vous diiuz (|iie la nalion française ne demande pas mieux que de se mesurer avec elle, vu Tantipathie qui existe.
(( Vous ferez bounèteté au corps diplomatique, au ministre d^Ângleterre comme aux autres. Vous direz du bien de celui qui est à Paris, qui est très connu.
« Yous représenterez le Premier Consul comme très occupé à tracer des canaux, à établir des manufiaetures, et s'occupant d'objets d'instruction publique.
« Vous reviendrez le plus tôt possible; cependant vous allendrez que TEmpereur ait fait sa réponse. Si elle tarde, vous irez à Gronstadt.
« Yous descendrez cbez le général Hédouville,
C< BOKAPAKIE » (1).
Le 12 mars, à minuit, Auguste Golbert se mettait en
route, emmenanl avec lui son adjudant-major, Testot- Foriy, homme intelligent et instruit, qui devint depuis aide de camp de Marmont.
(1) Cette lettre, dont jo possède roriginal. a été insérée daos X^Cor^ reapondance de Napoléon 1", t. Vlii, p. 'iO&y n»66i4.