CHAPITRE XIX m
cherche d'une saiisbetion penoimelle. Parce que ces
hommes sont plus grands que les autres, il semble qull &iUe leur refuser les sentimeats élevée, généreux* Leurs grandes vues, le bien qu'ils accomplissent au pro&t do leur nation ou même de l'humanité, pourquoi leur en savoir gré? Ce n'eei qu'une salisfaclion égoïste qu'ils ont voulu se procurer... En vérité, je serais tenté de demander aux gens qui raisonnent ainsi, s'ils préféreraient que les hommes doués d'éminentes fecultéSi capables de grandes choses, fussent complètenieui dénués de ce qu'ils appellent ambition, et se tinssent à Fécart. Ainsi, aimeraient -il» jiiieux (juo Bcuaparte, impassible en présence du sort que réservait à la France la fidblesse et la corruption du Directoire, eût laissé s'accomplir Tœuvre de dissolution sociale qui marchait à grands pas? Aimeraient-ils mieux que, se tenant dans Tombre, sans ambition, comme Moreau, par exemple, il eût laissé se perdre dans l'anarchie l'œuvre de la Révolution, au lieu de Tordonner, de la régulariser, de la rendre viable par les grandes institutions qu'il sut créer? Aimeraient-ils mieux enfin que, nouveau Gincinnatus, il se fût mis à cultiver son champ au lieu de s'emparer d^un sceptre et de revêtir la pourpre? Mais ce sceptre, cette pourpre, n'étaient pour lui qu'un moyen d'accomplir son œuvre, de donner de la stabilité, de Tavenir aux institutions sur lesquelles reposaient les destinées d'un grand peuple.
Cette manière d'assimiler des hommes de cette taille à des ambitieux vulgaires, m'a toujours jMfftt injuste, étroite. N'y a-t-il pas de nobles ambitions? Et quelle ambition plus noble que celle qui sauve le patrie, plus n* 10 *
170 TiiADlTlONS ET SOUVENIHS
élevée que celle qui slinrale le génie, le rend rins- Irumeut de ces grands laits qui marquent les époques dans rbisloire du monde, ouvrent de nouvriles voies
à la marche de la civilisation, aide à ses progrès et font la gloire de l'humaailé (1)1
Le 18 mai 1804, le béiial prodama Isapoléon Bona-
(1) L'opiition que j'exprime ici ii*ett pas nouvelle pour moi ; qu*on me permette de citer ce que j*éori?ai8 en 1845 : « Lonqae Dieu a placé 80U8 le front d*un liomme de ces focultés exceptionnelles qui commandent à rhumanité, ce serait s*abu8er que de croire que ces iacultés n*ont pour but que de satisfMre «ux calculs d'une ambition vulgaire et personnelle : le plus souvent la Providence se lésenre par elles raocomplissement de quelques-uns de ses desseins. Et d'aifleura, ces hommes, qu*est-oe qui les bit si grands I Leur influence sur lac esprits, la puissance morale (luMIs exercent ; eh bien 1 cette puissance morale, cette grandeur morale ii*a et ne peut avoir d'autre source que dans riiitolli^^ence profonde, complète, positive que possèdent oaa homnies des besoins et des tendances de l'époque avec laquelle ils sont eu rapport.
w D'après une opinion très généralement répandue, il semblerait que Napoléon confiscpia à son seul profit le pouvoir et la liberté. Iteaucoup de gens ne voient en lui (pi'un ambitieux d'une prodigieuse hal)ilot«^, refoulant, pour ainsi dire, à force de génie, la marche des temps, sacrifiant tout à une vaine ardeur de puissance, au préjugé de parer son front de rornenient ^otlii([uo d'une couronne.
« J'avouerai ({ue, pour ma part. Je ne puis partager cette opinion. Ella fait Napoléon on trop grand ou trop petit : fût-on Napoléon ou César, on ne saurait foire rétrograder la marche des temps, on ne peut changer la nature des choses ; l'habileté de ces hommes oonsiste à savoir mieux que personne tirer parti des éléments existants» des circonstances, lea coordonner, les combiner ; pour des hommes de cette taille, le ponvoir n*e8t pas un but, ce n*est qu*un moyen.
« Certes, Tambition de Napoléon fut immense, hardie comme sa pensée, vaste comme son imagination ; mais quel en fut le but ? Arracher une grande nation de raaarcfaie qui la dévorait et men»» çait de reffacer du rang des peuples civilisés, puis entreprendre pour elle la réalisation d*un rêve incomparable de splendeur et de pui'^sanee. Suivez-le dans sa marche, vous verrez toujours cette ambition se confondre avec une pensée de gloire et de grandeur
pour la France. » {Eludes sur la UdvoMion française, Paris, Bethuuo et IMon, 1845.)
CHAinraE xix 171
parle Empereur des Frauçais. Voici quelques passages de l'adresse qui lui fut présentée; j'aime à reproduke les pièces originales ; il me semble qu'elles font mieux juger de l'époque, de l'état des choses, que l'analyse la mieux fidie, où l'écrivain mel toujours quelque chose de son esprit et de son temps :
« Sire, «
« Le décret que le sénat vient de rendre, et qu'il s'empresse deprésenter à Votre Majesté Impériale, n'est que l'expression authentique d'une volonté déjà maniiestée par la nation. Ce décret qui vous déière un nouveau titrOf et qui, aprôs vous, en assure Fhérédité à voire race, n'ajoute rien ni à votre gloire ni à vos droits... Gomment le peuple fieançais pourrait-il, conservant le souvenir des maux qu'il a soufferts lorsqu'il bit livré à lui-même, penser sans enthousiasme au bonheur qu'il éprouve depuis que la Providence lui a inspiré de se jeter dans vos bras?
« Les armées étaient vaincues, les finances en désordre, le crédit public anéanti; les factions se disputaient les réstes de notre antique splendeur; les idées de religion et même de morale s'étaient obscurcies ; 1 habitude de donner et de reprendre le pouvoir laissait les magistrats sans consid^ation, et même avait rendu odieuse toute espèce d'autorité. Votre Majesté a paru.' Bie a rappelé la victoire sous nos drapeaux; die a élahli la règle et l'économie dans les dépenses publiques ; la nation, rassurée par Fusage que vous en avez su bire, a repris confiance dans ses propres ressources; votre sagesse a calmé la iureur des partis; la religion a
172 TRADITiOiNS ET SOUVEiNlRS
TU relever 868 autels ; lee notions du juste et de l'injuste
se sont réveillées dans Tàme des citoyens, quand on a va la pdne suivre le erime, et d'honorables distinctions récompenser et signaler les vertus.
a Ënûn, et c est là sans doute le plus grand des miracles opérés par votre génie, ce peuple, que l'efibrveâcence civile avait rendu indocile à toute contrainte, ennemi *de toute autorité, vous avez 8U lui faire chérir et respecter un pouvoir qui ne s'exerçait que pour sa gloire et son repos.
<c Le peuple français ne prétend point s*ériger en juge des constitutions des autres États. 11 n'a point de critique à faire, point d'exemples à suivre; Texpérience désormais devient sa leçon. II a, pendant des siècles, goûté les avantages attachés à l'hérédité du pouvoir; il a fait une preuve courte, mais pénible, du système contraire; il rentre, par 1 efiCet d'une délibération libre et réfléchie, dans un sentier conforme à son génie; il use librement de ses droits pour déléguer à Votre Majesté Impériale une puissance que votre intérêt lui défend dV^xeicer par lui-môme; il stipule pour les générations à venir, et, par un pacte solennel, il confie le bonheur de ses neveux à des rejetons de votre race. Ceux-ci imiteront vos vertus; ceux-là hériteront de notre amour et de notre fidélité.
« Heureuse la nation qui, après tant de troubles cl d'incertitudes, trouve dans son sein un homme digoe d^apaiser la tempête des passions, de concilier et de réunir toutes les voix! Heureux le prince qui tient son pouvoir de la volonté, de la confiance et de TaffadioD des citoyens !
CHAPrTRE XIX 173
« S^il est dans les principes de noire Gonslitulion, et
déjà plusieurs exemples semblables ont été donnés, de soumettre à la action du peuple la partie du décret qui concerne rétablissement d'un gouvernement héréditaire, le sénat a pensé qu'il devait supplier Votre Majesté Impériale d^agréer que les dispositions orga- ' niques reçussent immédiatement leur exécution; et, pour la gloire comme pour le bonheur de la République, Iprodame à l'instant même Napoléon Empereur des Fiançais. »
L*£mpereur répondit :
• Tout ce qui peut ccmtribuer au bi^ de la patrie
est essentiellement lié à mon bonheur. J'accepte le titre que vous croyez utile à la gloire de la nation. Je bou- ; mets à la sanction du peuple la loi de l'hérédité. J'espère que la France ne se repentira jamais des honneurs dont elle envircmnera ma famille.
t Dans tous les cas, mou esprit ne serait plus avec iiui postérité le jour oii elle cesserait de mériter Tamour et la confiance de la grande nation. »
Je n'entrerai pas dans Texamen de la Constitution impériale : le fait important ici, et qui domine tous les antres, est le passage d'un gouvernement qu'on appelle républicain, avec un chef électif, à un gouvernement nonarâiique et héréditaire. On se préoccupa assez peu, du reste, de ce qu'on est convenu d'appeler les garanties des libertés publiques. Une aspiration dominait toutes les autres, celle du repos, et le désir de voir se consolider les conquêtes de la Révolution, de sauvegarder les nouveaux intérêts qu*elle avait créés" en se
174 TIUDITIONS ET SOUVLNIUS
mettant à l'abri de toate tentative de réaction, de retour
vers le passé. Quant à chercher des garanius dans les termes d'une Constitution, les hommes qui étalât alors aux affaires, ([ui remplissaient le corps législatif, le tribunat, le sénat, avaient pour la plupart fait partie des grandes assemldées qui s'étaioit succédé depuis quinze ans; ils avaient vu passer devant eux bien des Constitutions qui semblaient renfermer toutes les garanties possibles ; ils avaient vu c[uel fond on peut fidre sur ces feuilles de papier écrites un jour et déchirées le lendemain ; n'ayant plus foi à des institutions jusqu'alors impuissantes, ils s'abandonnaient au génie d'un homme, parce que cet homme leur avait donné ce qui, en déHnitive, est le premier besoin des peuples, le but de la société civile : la sécurité des personnes et des biens, rassurance d'une justice prompte et impartiale, enûn une bonne et féconde gestion des deniers publics. Pour ce qui est de la liberté, de l'action directe des citoyens sur les aflEaires publiques, ils pensai^t qu elle n'est bonne, désirable, que lorsqu'elle procure aux citoyens les biens dont je viens de parler; qu^autrement, tant qu'elle n*est pas dirigée par la sagesse, elle est plus dangereuse qu'utile.
Beaucoup de personnes penseront, et je suis de leur avis, que lorsque des institutions peuvent s'appuyer sur Taction hbre et sage des citoyens, elles ont des fondements bien plus solides, offrant des garanties bien plus certaines qu'un gouvernement abandonné à la volonté d'un seul ; mais je ne fais que constater Topinion d'une époque et indiquer comment des hommes auxquels on ne peut refuser ni lumières ni expérience,
CBAPITHB XIX 175
ni même à beaucoup d'entre eux des sentiments libéraux, étaient arrives a vouloir rEinpire.
£aprenant le titre d'£mpeieur, Napoléon s^entoura de tout l'appareil monarehique. Ce titre d^Empereor ne choquait pas comme eût pu le faire celui de roi; au contraire» il chatouillait la vanité de ce lieux peuple français tour purs si jeune et si naïf dans ses impressions, et resté mcMiardiiqae dans ses nuBors, dans ses habitudes, dans ses goûts, en dépit de dix années de république et de révolution* Quant à Tappareil monarchique dont 6*entooia Napoléon, ce n^étail qu'une conséquence natu* relie. 11 créa donc de grands dignitaires sous les noms de grand-électeur, d'archichancelier, de connétable, , de grand-amiral ; puis, faisant revivre une dignité dont le pmtige s'était toujours conservé sous l'ancienne monarchie, il nomma dix-huit maréchaux d^Empire. C'étaient, pour la plupart, les généraux les plus illustres et qui avaient exercé des commandements en chef; toutefois il y en eut un ou deux qui durent cette distinction plutôt à des raisons particuli^m d'attachement de là part de Napoléon qua leur position dans Tarmée ; d'autrest que leur réputation désignait, ainsi Macdonald et Lecourbe, forent exclus pour des motifs pditiques ou personnels.
Enfin il y eut à fornm toute une cour. L'Empereur conserva ses aides de camp, il eut des chambellans, des écayers. M™® Bonaparte, devenue l'impératrice Joséphine, eut des dames qui, sous le nom de dames du palais, devaient à tour de rôle rester près d'elle et TacconqHigDer. Les ch(ûx qui furent fiedts n'eurent pas de caractère particulier ; on peut cependant y remarquer
une tendance à rechercher les noms arisloczaUques ; ce fut M"*^ de la Rochefoucauld qui fut damed'hon^ neur de l'impératrice. Napoléon avait un faible pour les anciens noms : aussi» un peu plus taid, il n^y eut peutêtre pas une des grandes familles de rancienne monardiie qui ne fût représentée dans la liste des chambellans ou dans celle des dames du palais.
U s'en fallut alors assez peu que les destinées d'Auguste Golbert ne prissent une nouvelle direction. Lon»qu'il s agit de nommer un grand écuyer, il fut question de lui ; la manière dont il ayait toujours été traité par le premier consul et par M"'® Bonaparte, son iniimité avec Duroc, Tensemble de sa personne« rendaient ia chose asses naturelle ; je tiouye les preuves de ce que j'indique dans sa correspondance. M. de Caulaincourt, qui fut nommé, était dans une position analogue à la sienne, comme lui colonel, seulement il était déjà attaché au premier consul comme aide de camp* On sait quel rAle Caulaincourt, devenu duc de Yicence, joua dans les dernières axmées de l'Empire. Iségociateur dans les droonstances les plus difficiles, les plus pénibles, nul ne sut mieux allier au dévouement à son souverain Tindépendance de Tesprit et la fermeté du caractère. Voici, au reste, le jugement qu'Auguste Golbert portail déjà en 18Û4 sur Caulaincourt: « J'ai vu Caulaincourt, écrivait-il, j'ai causé ouvertement avec lui et j'en ai été très satisfait. C'est un bon garçon et un homme d*eq^t. » Outre le jugement qu'elle ztnfiarme et qui a son intérêt, cette lettre vient éclairer ou plutôt confirmer ce que j'ai dit plus haut. Il y a tout lieu de penser» en effet, que Fespèce d'explication qui eut lieu
CUâPITHË XIX 177
alors entre Gaolâineoari et Auguste Golbert était relative aux foactionô de grand écuyer, et cela est d'autant plus probable que^ dans cette indme lettre écrite àaa femme, Auguste Golbert dit: a Je n'ai d'autre amblLiou qued'ètre général de brigade, il n'y a que cela qui me { ooDyiemie : si iu en trouves Foceasioii, ^i4e à l'Eaif pereur. »
I Ha mère avait été déjà, depuis quelque temps, nom-
: inée dame du palais, et accompagnait alors l'impératrice dans le voyage qu'elle faisait avec r£mpereur sur les
I bords du Rhin. Voilà pourquoi mon père dans sa lettre la charge de parler à l'Empereur.
TA^ de Golbert avait blâmé son fils d*avoir acoepté
j pour sa femme cette position de dame du palais : était-ce par sentiment loyaliste, ou bien lui dépkisait-il de voir sa belle-lille faire cortège à M*"® de Beaubarnais, qu'elle avait beaucrap connue autrefois et avec laquelle eUd avait toujours été jusque-là sur un pied d'égalité? Lui répugnait-il de la voir attachée à la cour d'un homme dans lequel les gens d'une certaine &çoa ne voulaient voir qu'un soldat de fortune, uu parvenu ? Graignait-
I elle enfin^ pour la jeunesse de sa belle-fille, une cour que les calomnies des gens mécontents ne devaient pas ménager'/ U pouvait y avoir de tout cela. Âux repro-
i dies qu'elle adressait à scm fils, celui-ci répondait : « Vous vous trompez; je n'ai point désiré la place de dame du palais pour ma femme» mais j*ai été flatté de ce souvenir. Ma chère maman, il y a plus de préjugés dans vos opinions que de justice et de principes ; quant à moi, je suis trop de ce monde pour être de votre sen-
, liment sous le rapport que vous considérez comme es-
178 TUADITlOiNS ET SOUVENIKS
sentiél ; je cfois une femmê honorée d'un tel thoix
Fille el épouse d'hommes attachés à la société, elle y sera placée comme elle doit rètie, et il &ut qu'elle oublie le silence du Marais et l'ennui des sermons. Je crois qu'une femme peut se conserver partout hennè4e« et je suis loin de croire que le monde soit plus dangereux que la vie contemplative.
« Je n'ai point eu la sottise de rech^cher cet honneur, ni la sottise d'en être fâché. Une seule chose m'arrêtait : la très grande inexpérience de ma femme, son isolement : eh bien, elle sera plus tôt formée, la nécessité sera pour elle ce qu'elle a été pour mm; elle a du jugement et un cœur honnête, on se tire de tout avec cela. »
Il ne se tnmipait point. La jeune femme trouva d'ailleurs dans rimpératrice une bonté constante, et, eu plusieurs drconstanees, une sollicitude que j^os^rais presque appeler maternelle. De son côté, ma mère lui voua la plus respectueuse affection et un dévouement qui n'^eut d'autre terme que la fin de la vie de Joséphine (1),
Déjà commençaient les pompes de T Empire. Le
voyage de Napoléon, accompagné de Timpératrice et suivi d'une cour brillante, sur les bords du iiUia, n'était quSine suite de fêtes splendides. Ils visitèrent Aix-la-Chapelle, Cologne, Mayence; et les vieilles cités de TEmpire germanique arrachées à la patrie allemande saluaient le nouveau souverain. Quel spectacle pour
(i) Après le divorce, M'»«Aug. de Coll)crtfut nomnic^epar rFmperenr dame du i)alais de l'impéralrice M.irie-I.onisc ; n\ais elle le supplia de la laisser près de l'impératrice Joséphine^ ce qu'elle oblinU