CHAPITRE XXI M
Pendant que Napolcou dictait le bulletin de Werlin- j geu, le canon se JOsusait entendre, c'était celui de Gûnz-
bourg. Le maréchal Ney qui, comme je Fai dit, avait I
tés de la guerre, et montre combien ces missions, dont peut dépendre ' le succès d'une manœuvre ou le salut d'une armée, sont suuvent I aventureuses, remplies de périls, et à quoi tieut quelquefois leur succès :
« Pendant que Temperenr Tiaitait Rain (dans Taprèa-midi du B octobre), une forte canonnade, qui ae Cuaait entendre depoia le matin, parabaant a'éloigner, il jugea que lea Autrlchiena reculaient, et il me donne Tordre de partir à Tlnstant pour Neuix>urg. « Je doraia marcher ayec « précaution, m'aasurer ai le maréchal Davout occupait Neubourg. « Dans le cas où il y aérait, je devais le prévenir du mouvement du « prince Murât, et lui prescrire de l'appuyer en se portant en avant le « plus tôt possible. Enfin je devais recueillir tous les renseignements • que le maréchal Davout aurait à me communiquer sur sa position, « et revenir lestement dire ce que j'aurais fait, vu et appris. » Je pris pour mon escorte un guide et un chasseur de la garde parlant allemand, et l'empereur, en me voyant partir, me liit : « Le pays ou nous allez passer n'est pas sûr, prenez garde à vous. Au reste, si l'on vous prend, Murât m'aura procuré aujourd'hui les moyens de vous échanger. Bon Yoyage 1 *
c Je n'avais paa iait une lieue que d^à la nuit ne me permettait guère de voir à plus de vingt pas. Le guide et mon chasseur me précédaient. Nous nous arréttona souvent pour écouter, et le momdre bruit d*hommea ou de chevaux qui se faisait entendre dans la campagne nous forçait à de nouvelles précautions, dana la crainte d'être reconnus. Dans le premier village que j*eu8 à traverser, et dont l'entrée paisible ne m'avait inspiré aucune méfiance, je fus très heureux de ne pas faire de rencontres fâcheuses, car j'aperçus dans plusieurs cabarets, a la lueur des lumières, un assez grand nombre de soldats autrichiens avec leurs armes. Notre marche lente, nos manteaux et l'obscurité de la nuit favorisèrent notre passage. A peine étions-nous sortis de ce village que nous courûmes un nouveau danger par l'approche d'une troupe qui venait dans notre direction, et dont nous entendions assez distinctement le pas. Aussitôt nous quittâmes la chaussée, et nous gagnâmes la plaine, ayant soin de ne paa accélérer notre allure pour ne pas être entendus. Pareils dangers, que j'évitai de la même manière, ae présentèrent encore plusieurs fois dans ma route, et plusieurs foie aussi, pour ne plus m'expoaer à tomber dans quelque embuacade, je . pris le parti de tourner les villages que j*avai8 à traveraer. Enfin, après cinq heures de marche et d'inquiétude, noua aperçûmes des hauteurs couvertes de nombreux fous de Uvouac, que mon guide me dit
étendu sa gauehe jusqu^à Hochstaedt, pour masquer la
passage de nos colonnes à Donauwert, uue fois ce passage efi[6Ctué| remoula la rive gauche du Danube ; il porta
être let enTÎrons de Neubouig. A qui «ppartenaîMit oet feuxf étaient^fls amie on ennemis? Cette incertUade rendait de plus en
plus ma position difficile. Après un moment de réflezioD, je me décidai à mettre pied à terre, à laisser derrière un buisson mon escorte» avec Tordre de ni'attendre sans bouger, et à m'avancer seul et en silence pour lâcher de découvrir à quelles troupes j'avais affaire. Je n'avais pas fait cent pas que je crus (listint^uer lo bout d'une baïonnette. Je marchai encore quelques pas, et j'accpiis la certitude que j'avais devant moi un poste d'infanterie. Je retournai jjrendre mon cheval, je me dirigeai de nouveau vers Thomme au fusil, et, quand je fus à portée de me faire entendre, je lui criai : « Qui vive ? i tout prêt à battre en retraite 8*it me répondait en allemand ou en faisant feu. Heureusement il n*en fut pas ainsi : les mots France et SàlU' là vinrent frapper agréablement mon oreille. Un caporal, après m'avoir reconnu, me conduisit, ainsi que mon escorte, à Vofficier commandant la garde du camp, et de là m'accompagna jusqu^au logement du maréchal Davout.
« Je me présentai à son chef d'état-major, comme chargé par Pempereur d'un ordre verbal, et sur-le-champ je fus introduit dans la chambre du maréchal. Je le trouvai dans son lit et profondément endormi. Deux ou trois fois, à moitié réveillé par ma voix, il essaya d'ouvrir les yeux ; il me tendit la main, il voulut me parler et retomba sur son oreiller. Vainement je fis sonner très haut le nom de l'empereur et lui répétai l'objet de ma mission, je ne pus tirer d'autres paroles que : « Ce n*est pas clair, » bien que je m'exprimasse très clairement. Comme rien ne m'annonçait la fin de l*état presque léthargique du maréchal, et que le temps me pressait, je fus obligé de m*entendre ayec son chef d'état-mijor. tant pour obtenir des détails sur l'occupation de Keubourg par nos troupes et sur le passage du Danube, que pour lui donner connaissance des ordres de Tempereur relatifs au mouvement que te maréchal devait exécuter lo lendemain* J'attendis encore une imure, mais le sommeil du maréchal se prolongeait. Je me remis en route pour Donauwert oîi je savais fjue mon retour était attendu avec une grande impatience, il était une heure du matin. Je repassai par le môme chemin que j'avais pris en venant. Tout dormait dans le pays : aussi je ne rencontrai aucun obstacle, el, à la pointe du jour, j'avais rejoint le grand quartier général.
c L'empereur avait donné l'ordre de le reveiller quand je paraîtrais, et je fus reçus par lui, aussitôt qu'annoncé. Il écouta avec attention le rapport que je loi fis ; il me dit « qu'il était bien aise que j'eusse
CUAPITHE XXI
la division Loisan sur Languenatt ; lui-même marchait
avec la division Gazan, et reprit sa position de Giengen; le général Malher fut chargé de s*empaier du passage de
Giinzbourg.
Les Autrichiens y avaient réuni de huit à dix mille hommes, et Tarchiduc Ferdinand y était accouru lub»
même. Le 8 octobre, au soir, on tenta l'atlaque du graud pont situé en face de la ville ; elle ne réussit pas. lie lendemain, le général Malher ordonna au colonel Gérard Lacuée, commandant le 1)9^ de ligne, de s'emparer d un autre pont situé un peu au-dessous de Gûnzbourg. Les Autrichiens étaient embusqués dans des bois placés en avant; nos tirailleurs les ayant chassés, le pont fut emporté au pas de charge. Arrivé de Tautre côté du fleuve et cherchant à pénétrer dans la ville, le résista avec énergie aux attaques de l'infanterie et aux chai^^ réitérées des hussards de Blauckenstein, Tun des meilleurs régiments de Tarmée autrichienne.
Dans cette attaque, qui avait été chaudement menée, le colonel Lacuée lut atteint mortellement. <( 11 mourut quand on le transportait de Tautie côté du pont. Son dernier mot l'ut d'ordonner à Tofficier qui le conduisait
« rvité les coureurs et les fuyards ennemis », el quand je lui rnconlai (jue l'ovant-garde du maréchal Davout, en entrant dans Neubourg, as ait fait prisonniuis les ofliciers, sous-ofliciei s et soldats du régiment du Giulay qui étaient venus pour préparer le logement, il Bo mit à rire et dit : « G*ett irraimeat trop poU à ces meseieun de € Cure eux-mêmes le logement à mes troupes ; » et il ajouta : « Cest m très bien» elles vous reposer, vous deves être futigué. • J'avais, en effet, besoin de repos, miEls J*étais si oonteet d*avoir réussi dans mon message que je sentais à peine ma fatigue. Quel homme que cet empereur ! Un mot obligeant de lui vous dédommageait de mille peines. Quelle belle année que 18001 » (8ouffenir$ inédit* du général Edouard Colàert.)
tn ' TRADITIONS ET SOUVENIRS
de le laisser mourir et de retourner au combat. )> Tels sont les termes à la fois simples et saisissants dans lesquels un témoin, alors sous-lieutenant au 59^, raconte la mort du colonel Lacuée (1). Devant celui qui sut mourir ainsi, tout éloge s'arrête ; on me permettra cependant quelques détails. Le colonel Lacuée était un ami de mon père ; il avait beaucoup d'esprit, une imagination exaltée; Napoléon, qui Taimait, Tavait pris pour aide de camp, mais depuis TEmpire, comme les opinions républicaines de Lacuée étaient fort connues, au lieu de le garder près de lui, il hu avait donné un régiment. Sa perte fut vivement sentie, il fut regretté môme de ceux qui ne Faimaient pas. Lorsqu'à Gûnzbourg, au milieu de rémoLion générale, les régiments de la division réunis eurent rendu à Lacuée les derniers devoirs et qu'on lui eut adressé un dernier adieu « le colonel Golbert voulut avoir sa dragonne, el, par un souvenir tout militaire de son affection, il se promit bien de donner avec elle un bon coup de sabre : il a bien tenu parole » (2).
Après s*ètre emparé du pont de Otazbourg, le maié-
(1) Ce témoin e»l le duc de Fezensac, général de divlon, engagé comme soldai en 1H04, général en 1813. Le livre des Souvenirs m ili^ (aires écrit par M. de Fezensac (1863) doit rester, parce qu'il est la peinture \raie, impartiale des hommes et des choses dVne époque que Tignorance, les Uvx renseigiMiiieikts, rentratuemeot même des imaginations, tendent chaque Jour à défigurer, n ^im d*aillears par le style dafar, rapide, diaant simplenieot les grandes olioees et spifitneUement lee petites» parfois indsir ou doneement raillear. Rien n*est pins français. Enfin ce lifre est pour mol va ténMrfgnage précieux sur lequel je seiai pins d*nne fois kenrem de m*appv|«r dans la suite de ce récit.
(2) Sowmin militaim de im à 1S14, par le duc de Fesensac, p. SS.
chai Ney fit également occuper le pont d'Elchingen par
la brigade YiilaUe. Dans la auit du 10 octobre elle se
porta mr Ober-Elehingen, précédée par deux piéees de
canon et un escadron du 3^ de hussards. Les hussards
enteyèvent on poste avancé et se portèrent droit vers le
pont défendu par un bataillon de Sporek, fort de six cents bommes, et par une pièce de canon. Cette troupe, dbayéede l'attaque impétueuse des hussards, conduite par le capitaine Schœny, se retira précipitamment sur la rive droite, enlevant les planches du pont, de sorte que les cavaliers ne purent passer et restèrent pendant quelque temps exposés à un feu très vif de mousqueterie et de mitiaiUe jusqu'à l'arrivée des carabiniers el des voltigeurs du 6® régiment d'infanterie, qui occupèrent définitivement le pont. Quant à celui de Leipbeim, des marais qu'on trouva impraticables empêchèrent d'en approcher.
Ney était maître des conmiunicalions entre les deux
rives et pouvait se relier avec les corps de Lannes et de Murât, dont le premier était à Weissenborn et le second à Burgau. L'empereur s'était porté à Augsbourg, d'où il pouvait mieux suivre les mouvements de son aile gauche et même gagner facilement Munich, dans le cas où l'apparition des Russes eût été signalée. Ayant réuni sous les ordres de Murât les corps qui approchaient le plus d'Ulm, il se croyait en pleine sécurité de ce côté. Mais celui-ci, préoccupé de la pensée que les Autrichiens voulaient se concentrer sur l'Iller et y livrer une grande bataille, et interprétant Tordre donné à Ney de s'emparer des passages sur le Danube, lui ordonna à son tour de passer avec tout son corps d'armée sur la
rive droite : c'était ouvrir le passage à l'armée renfermée dans Ulm et lui permeltre de se retirer par la Franconîe. Ney, partageant ropiDÎon émise par un officier de sou étal-majori Jomim (1), n'obéit qu'eu partie et ne fit passer sur la rive droite du Danube que la division Loisoii par le pont d'Elchingen ; lui-même passa à GUnzbourg avec la division Malher, laissant la division Dupont placée à Albeck et les dragons de Baragueyd'Uiiiiers sur la rive gauche.
Pendant que, le 10 octobre, les divisions qui avaient passé sur la rive droite la remontaient, le général Dupont, par ordre de Ney, se portait sur Ulm ; arrivé à la hauteur du hameau d'IIaslach, il se trouva tout à coup en présence de vingt ou vingl-cinq mille hommes qui sortaient d'Ulm sous la conduile de Tarctaiduc Ferdinand.
Prenant la colonne française pour Tavant-garde du
corps de Ney, le général autrichien fit ses dispositions pour le combat. Si le général Dupont avait hésité ou reculé, il était entouré par la uumbreuse cavalerie de renuemi, et perdu; il n'hésita pas et prit le parti à la fois le plus audacieux et le plus sûr, celui d'attaquer. Il ordonne au 32» d'occuper le hameau d'Haslach, fait déployr r sur la droite le 9^ et le 96*^ et couvre sa gauclie par quelques postes placés dans des bouquets de bois. Lkj pendant cinq heures, il déjoua tous les efforts d'un ennemi cinq fois plus nombreux. A sa droite, le village de Jungiugen fut pris et repris jusqu'à six fois. A fin du jour Pennemi se retira. Dupont avait perdu
({) Vie pQliti%uû eé militaire de Nafoiéon, t. U, p. ii%