CHAPITRE XXm
Le gouvernement anglais n*ayait pas toujours eu de
semblables procédés : aussi 1 empereur se moiiLra-t-il fort touché d'un acte tout naturel à Tàme élevée et gênéreuse de Fox; il chargea suu ministre de Teu remercier : « Dites-lui (ce sont les paroles de Napoléon) que, soit que la politique de son souverain nous fistsse rester eucore lougiemps eu guerre, soit qu'une querelle aussi Inutile pour Thumanité ait un terme aussi rapproché
que les deux nalious doivent le désirer, je me rejouis du nouveau caractère que par cette démarche la guerre a déjà pris et qui est le présage de ce qu'on peut attendre d'uu cabinet, dont je me plais à apprécier les principes d'après ceux de M. Fox, un des hommes les plus laits pour apprécier eu toutes choses ce qui est beau, ce qui est vraiment grand» »
H. de Talleyrand cita encore dans sa réponse le passage d'un discours de l'empereur à l'ouverture du Corps législatif, dans lequel il exprimait des veux pour la paix et se mon Lru.il disposé à la conclure si l'Augleterre voulait adopter comme base le traité d* Amiens.
Fox considéra avec raison la lettre de M. de Talleyrand comme une ouverture, et de suite il entra dans cette voie, posant pour base de toute négociation que la paix devait être honorable pour les deux cours et pour leurs alliés respectifs. On fut d*accord sur le point de départ, mais sur un autre il y eut tout d'abord divergence d'opinions : ïox insistait pour que l'empereur de Russie fût partie contractante, Napoléon voulait traiter séparément.
Tout s'était passé jusque-là en échange de lettres courtoises, Po^r rendre la négociation plus directe et
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plus rapide, M. de Talleyrand eut ia pensée de s'adresser à un Anglais également distingué par sa posilioa et son esprit, lord Yarmouth, qui avait été retenu en Franee lors de la rupture de la paix d'Amiens, et à qui l'empereur venait de rendre la liberté.
Les propositions de la part de la France furent d*abord la restitution du Hanovre à l'Angleterre. Napoléon n'avait cédé sur ce point qu'avec difficulté ; d'ailleurs, dans sa pensée, il ménageait une compensation à la Prusse. Lord Yarmouth ayant demandé si on réclamerait la Sicile, alors occupée par les Anglais, M. de Talleyrand se laissa aller à dire, ce qui, du reste, témoignait du désir qu'on avait d'être conciliant et de traiter : « Yous Tavez , nous ne vous la demandons pas ; si nous la possédions, elle pourrait augmenter les difficultés. » Lord Yarmouth conclut de ces paroles que les négociations devaient s'entuner sur le principe des possessions respectives des puissances.
Pendant ce temps, on avait conçu Tespoir d'unarranrgement avec la Russie, espoir qui sembla pour un instant se réaliser: M. d'Oubril, le ministre de cette puissance à Paris, avait signé un traité par lequ^ la Russie remettait aux mains de la France les bouches du Gattaro, sous la condition que les troupes françaises évacueraient TAUemagne. Napoléon, se prévalant de l'avaulage que lui donnait ce premier traité, insista pour que la Sicile lui fût abandonnée : c*éiait ce que Fox ne voulait ni ne pouvait concéder.
La négociation traîna quelque temps encore, puis Fox tomba malade et mourut bientôt. Alors à Tesprit de conciliation, à la bienveillance qui avaient présidé
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mx premiers pourpailer.s, succédèrent Tai^neur, les récrimioatioDS. L empereur de Russie, de sou c6tô, dé* savoua son ambassadeur, M. d*Oubril, et refusa de ratifier le traité conclu avec la France. Toutes négociaticms furent alors rompues, el s'évanouirent avee eUes les espérances de paix qu'avaient pu faire concevoir un instant le désir qui avait d*abord animé Napolém, son ministre, M. de Talleyraad, et Tesprit généreux de M. Fox,
A qui faut-il imputer une rupture qui replongea
encore pendant plusieurs années TEurope dans des guerres sanglantes et attira sur elle et sur nous toutes les oalamilés f Des historiens favorables à Napoléon Tout vivement blâmé en cette circonstance, et considèrent comme une des plus grandes fiiutes qu*il ait jamais commises, celle d'avoir ainsi, pour des questions secondaires (la possession de la Sicile, eelle d*un petit port dans l'Adriatique), laissé échapper l'occasion de se voir, lui et son empire, reconnus par le plus redoutable de ses ennemis.
L'Angleterre ne peut-elle être aussi blâméed'avoir alors refusé de donner k paix au monde, lorsqu'on déiinitive elle obtenait, en 1806, tout ce quelle obtint en 1814: la consécration de la formidable puissance qu'elle avait acquise depuis la Révolution française ? Sans doute : mais il ne s'agissait pas seulement pour elle, pour Napolécm, comme semblent le faire croire les apparences, de la Sicile laissée aux Buurbuns de Naples ou donnée à Joseph. La Sicile, était pour Fun comme pour l'autre, la domination, Tempire de la Méditerranée, la possession du chemin qui conduit en Égj^pte el aux Indes.
Quant aux bouches du Gatiaro et à la Dalmaiie, le
traité de Presbourg les avait données à la France, la Russie s'était frauduieusemeut emparée de Gattaro. U importait certes à rÂDgleterre, autant qu*à Napoléon, que celte puissance ne vînt pas sétablir dans une contrée, sur un point d^où elle pouvait menacer Fempire ottoman ; et cependant l'Angleterre, entraînée par sa haine, appuyait les prétentions de la Bussie, et faisait du Gattaro un des motifs principaux de la rupture des négociations*
G*est ainsi que, sous les apparences de questions qui pouvaient paraître secondaires, Napoléon et TAngleterre, luttant d'ambition, entraînés par leur ardeur jusqu'à Faveuglement, poursuivaient, implacables, sans que rien pût les en détourner, Tun la domination du continent, Faulre Tempire des mers.
Pour cette dernière, Tœuvre était accomplie; à Traialgar elle avait anéanti les grandes Hottes de la France et de TEspagne ; les quelques vaisseaux qui avaient échappé au désastre, hasardés sur l'Océan, étaient bientôt devenus sa proie, et désormais elle pouvait, sans ci'ainte que nul osât lui porter un défi, entonner son hymne orgueUleux : « Mule Brikmnia l mie tke waves! »
Il faut oser voir la vérité, la regarder en face. La Révolution nous avait coûté notre puissance maritime.
Les glorieuses escadres qui avaient conquis Tindépeudance des États-Unis, qui, sous Suffiren, avaient vaincu les Anglais daas l'Inde, tout avait disparu. Nos colonies, la riche Saint-Domingue, toutes les colonies de nos alliés, de la Hollande, de TEspagne, étaient deve*
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nues la proie du vainqueur. Depuis Texpédition
d'Egypte seulemont, la puissance anglaise avait plus que triplé dans l'Inde. Dans toutes les parties du monde son pavillon seul flottait en maître sur les mers, et l'or de son commerce soudoyait les coalitions contre la Franee.
A cette puissance contre lat^uelle Napolcon ne pouvait lutter corps à corps, qu'opposait-il ? la domination du continent européen» qu'il entreprit de. fermer aux Anglais et à leur commerce.
Pour atteindre ce but^ il fallait non seulement vaincre, mais créer un pouvoir rui iuidable reposant sur des bases solides, suseeptible de durée, capable de tenir en respect les États tels cfue la Russie, dont la puissance était encore intacte, et de maintenir ceux qui, tels que TAutriehe, bien que vaincus, n*aspiraient . qu'à prendre leur revanche.
Telle fut la raison de ce grand empire dont la France ou plutôt la vieille Gaule formait le centre, allant de l'Océan au Rhin et des Alpes à la mer du Nord, tandis qu'au sud et au nord, semblables à des bras gigan-> tesques qui voulaient enserrer l'Eiuope, s'étendaient les royaumes de Naples, d'Italie et de Hollande.
Napoléon, tout en eoneervant à ces pays ktir nationalité distincte, leur avait donné pour les gouverner ses frères et son fils adoptif : à Joseph, Naples; à Louis, la Hollande ; à Eugène, Tllalie. Bientôt , à ces Etats, il en joignit un autre composé du Hanovre^ de la Uesse- Gassel et de quelques principautés allemandes, formant comme un bastion avancé v|ui couvrait le nord de l'fimpire. 11 en fit le royaume de Westphalie qu'il
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donna à son plus jeune frère, Jérôme. Enfin au éenlre*
sur la rive droite du Rhin, il se couvrit par une ceinture d'États allemands confédérés et placés sous sa pK>^ tection.
• Bien que des écrivains entraînés par la passion, Pesprit d'hostilité contre Napoléon^ aient qualifié la ibrinatiou de cette confédération d'acte d'iniquité, d'attentat à Tindépendance de TAllemagne et de l'Europe, ce serait une grande erreur de croire que cette création ne fut qu'une loi du conquérant imposée par la force* La premitee pensée d*une confédération avait été suggérée, en 1804, par le baron de Waitz, ministre de rélecleur de Hesse : « Affiigé, disait-il, de voir ce prince obstiné à rester feld-maréchal au service de la Prusse et asservi en esclave à cette puissanee, il avait, dans le dessein de Ten afiEranehir, imaginé qu'il serait possible de former une association . d'États secondaires, qui, par la réunion de leurs forces, assureraient leur indépendance, surtout eu se plaçant SOUS la protection d'un grand État étranger à rAUe* magne » (1).
Cette combinaison, qui fut communiquée au gou* vemement français, répondait à la pensée de Napoléon : celle de constituer en Allemagne un État qui pût être, à Tégard de TAutridie et de la Russie, ce qu'avait été autrefois la Pologne, État asses fort pour être un obstacle, pour servir de contre-poids à ces puissances, mais pas tellemeat fort oq^endant qu'il ne fût obligé de
(1) SiêMtrê généràU êrMéB iê par II. Is odinle d«