S6 TRADITIONS ET SUPERSTITIONS
bien des années, on trouva dans les fossés beaucoup de tètes de morts. Les paysans pensèrent aussitôt que c'étaient celles de gens que les anciens seigneurs y avaient fait jeter.
(RecueiUi en t88t jxir Mu« Élodie Bernard.)
Au château de la Hunaudaye, on montrait encore, naguère, des sculptures grossièrement exécutées sur les parois d'une tour; on disait que c'était l'œuvre d'un moine de Saint-Aubin qui y avait été enfermé. C'est sans doute à ce moine que fait allusion le récit qui suit :
Une dame de Toumemine, à qui était le château de la Hunaudaye, menait une vie débauchée. Un moine de Saint-Aubin vint lui faire des remontrance^ ; mais elle le fit saisir et enfermer dans une tour: c'est celle où Ton voit encore sculptés grossièrement dans la pierre les instruments de la passion.
Il y resta dix ans. Mi^e de Tournemine était joueuse, et elle attirait à son château les seigneurs. Un jour elle en avait ruiné un, et elle voulait encore le forcer â jouer.
— Je n'ai plus rien, dit-il.
— Jouons tout de même.
— Alors je joue la liberté du moine.
Il gagna, et on mit le moine à s'en aller tout
seul; nuâ S àait devenu presque aveugle, et il moonit sur la lande, avant d'avoir pu arriver j Saîni-Autnn.
(Cut jm M. Mtliciiit, mun de !• PuHric.)
a Non loin du bourg de Goven (Ille-et- Vilaine) est tme motte circulaire qui porte aujourd'hui le nom de Butte de Gourmaton ; mais on la trouve, paratl-il, appelée dans de vieux titres Bulle ou Tombeau de Guimailhon.... Gurmailhon fut d'abord comte de Comouailles, puis chef de louie la Bretagne, unie au commencement du X' siècle pour repousser l'invasion normande. Q)ioi qu'il en soit, voici une légende que m'a racontée sur les lieux une vialle femme que je questiornais sur le Gouimalon :
« Il y a bien longtemps, bien longtemps, me dit-elle, un grand et beau châieau s'élevait en cci endroit, alors fertile et peuplé, mais devenu ariilc et désert depuis que Dieu l'a maudit. Le maître' de cette demeure était un seigneur riche et puissant ; malheureusement, il usait mal de se^ richesses et de sa puissance, et le bon Dieu n'était point honoré par lui. Parmi les nombreux domestiques qui le servaient était une jeune fiile vivant bien ignorée, mais aussi bien purement. Lorsqu'elle voyait son maître offenser le bon Dici
elle se mettait à genoux et implorait avec larmes la miséricorde divine. Longtemps elle arrêta par ses prières le bras de la justice céleste.... Un jour qu'elle était à l'église de Goven, entendant la sainte messe, elle vit entrer son maître comme un furieux et menacer le prêtre célébrant à l'autel. Épouvantée, la jeune servante, qui avait reçu ce jour-là la sainte communion, sortit de l'église en pleurant à chaudes larmes.
« Lorsqu'elle fut proche du château que venait aussi de regagner son coupable maître, l'enfant aperçut près d'elle un oiseau qui chantait merveilleusement. Elle prit plaisir à l'écouter.... Qpand elle fut arrivée à la porte du manoir, elle vit l'oiseau voltiger devant elle, cherchant en quelque sorte à l'empêcher d'entrer. En vain voulut-elle le chasser; le petit oiseau se percha sur la porte entr'ouverte et continua sa mélodieuse chanson. Alors U sembla à la jeune fille que c'était là un avertissement du del, car l'oiseau paraissait lui dire en son charmant langage:
et Enfant, n'entre pas dans cette maison maudite I » Elle s'éloigna donc du château, et aussitôt l'oiseau la suivit en chantant. A peine fut-elle à quelque distance des cours du manoir, qu'un grand bruit se fit entendre derrière elle. Elle se retourna vivement et aperçut le château qui s'écroulait....
enaevelissaat sous ses décombres le matlre im{ne 4111 l'habitait....
« Voilà plus de cinquante ans, ajoutait mi vieille conteuse, mon père, entendant dire que de grands trésors étaient enfouis au Gourmalon, y alla fouiUer une nuit; m^ quel ne fut pas son étonnement de voir apparaître au premier coup de pioche un vilain bouc armé de grandes cornes I C'était l'image du maître du lieu ; mon père ^Kiuvanté prit aussitôt la fuite. »
(ColUiHiD de Canon, p. 9^101.)
Amilie Bosqon, p. 46;, 47b, 4S0. ncante mui du Itgcndct
Bien que le souvenir des droits féodaux soit resté assez vivace dans presque toute la Bretagne, les paysans n'y font pas volontiers allusion. J'ai entendu parler une ou deux fois à Ercé du droit de quintaine. D'après ce qui m'a été raconté, on causait encore aux liïs, il y a une trentaine d'années, dû droit dt jambage ; mais on accusait plutôt les huguenots que les audens seigneurs de l'avoir pratiqué.
Voici un autre souvenir de ces temps audens ;
Avant la Révolution, le seigneur de Mont-
Huran ne voulait pas que ses paysans fussent
instruits ; mais les gens s'instruisaient en cachette, le soir, dans les villages : celui qui savait quelque chose faisait de son mieux pour le montrer aux autres.
(Conté en 1880 par Jotqph l.^;endre, de Saint-Brieac-des> Ifi.)
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§ m. — VILLES ENGLOUTIES, CATACLYSHES
w^M plusieurs endroits de la Haute- Bretagne,
n^i la tradiiioi) populaire parle de villes jadis •Sïw florissantes, et qui out été détruites. Je D'ai rien recueilli personnellement à ce sujet ; mais divers auteurs, qui semblent tenir ces détails de la bouche des gens du pays, en ont parlé, et on trouvera ci>aprés deux communications qui y fbm clairement allusion.
K L'étier de Lange (Ille-et-Vilaine) a remplacé, disent les vieilles gens, une belle et grande ville engloutie par les eaux en punition des crimes de ses habitants. »
« Il existe â Langon la tradition d'une ville aDcieiine dite Langueur, qui se serait abimée dans l'étier de Langon, appelé au moyen âge l'étier de Heuleis. Des briques trouvées aux environs de ce lieu, des cercueils en calcaire coquillier exhumes dans un jardin du bourg, et le monu'
ment dédié à Vénus que nous avons ^gnalé, sont les débris d'une agglomération romaine d*une certaine importance. »
(GuiUotin de Corson, Mim. ii la Soc. ardi. d'IUe-d-nUim, t. XII, p. II.)
«c Au hameau du Pussoir fut, au dire des habitants d*£rquy, la ville de Nasado. Le peuple prétend qu'elle a été détruite à cause de la dépravation des mœurs de ses habitants. »
(Habasqne, t. III, p. 117.)
En nombre d'autres pays (cf. Martinet, Le Berry pr&isbinfM, p. 487, plnsiean exemples ; Bladé, Sti^ superstitùms, LapunUiM de la ville de Lourdes \ Mélusine, col. 327, La légende du lac SissarUs; en AurcrgnCf Revue d'anthropologie, iMOf p. 391-426, etc.), <m conserve le souvenir de villes englouties. D y a en Basse- Bretagne plusieurs cites détruites, dont la plus cél^re est k ville d'Is. Quelques auteurs croient que certaines de ces l^^endes se rattachent aux cités lacustres. •
Engloutissement de la forêt de Scissy (i)
Je demandais un jour à un vidllard de Saint- Briac pourquoi le village de La Chapelle portait ce nom. Il me répondit :
(i) Cet engloutissement parût avoir en lieu de 541 i 8éo. Ce sont les deux dates extrêmes, sur lesquelles on n'est pss bien ^l'accord (cf. Manet, De l'état ancien de la baie de CancaU^ des marais de Dol, ttc'. Saint-Malo et Paris, 1829, in-8, et A. Bnrtt, Voyages sur les cites de Franee. Paru, Bandiy, 1880).
'ait autrefois sur nos eûtes une e forêt remplie d'oiseaux, et dans cette forêt, â l'endroit même où s'élève aujourd'hui te village, une chapelle où un vieil ermite célébrait tous les jours l'oiHce. Un matin, au printemps, les oiseaux chantaient tous i la fois et disaient un tel vacarme que le prêtre, assourdi, s'impatienta au milieu de la messe, et s'oublia jusqu'à interronipre ses oraisons pour maudire les oiseauK et la forêt où ils abritaient leurs nids. AussitAt il s'éleva un furieux vent du large; la mer montait, et c'était jour de grande marée. Alors les vagues s'élancèrent à travers la forÈr, renversant les arbres, la chapelle et jusqu'au vieil ermite. Quand la mer se retira, il n'y avait plus que les mieiles (dunes) que vous voyez aujourd'hui. »
fOmiDiulliqu^ pir H. Lacien Dcuimbe.)
« La mare de Saint-Coulman est l'objet d'une foule de contes superstitieux, entre autres celui du Beugle errant. Jadis en ce lieu était la forêt de Scissy, où sur le tombeau de saint Colomban s'éleva une église bientôt entourée d'un village. Les haUtants vivaient heureux, lorsque Satan, pour tes tounneoter, leur envoya des corbeaux qui se multiplièrent tellement que l'on ne s'entendait plus. Le prêtre mit des hommes pour tes empêcher de troubler les offices; mais un jour ils
s'endormirent, et les corbeaux firent un vacarme tel que le prêtre impatienté oublia de consacrer Thostie et dit : « Maudits soient les corbeaux ! » A l'instant il s'éleva une tempête, et tout s'abîma sous les flots. Depuis on entend sortir de la mare le Bugle de Saint-Coulban, dont on menace les enfants, car U sort la nuit et emporte les mauvais sujets, à moins qu'ils ne £sissent le signe de la croix. Suivant d'autres, ce cri est celui du prêtre, qui sortira de l'abfme s'il peut prononcer : Dom^ nuS'Vobiscum. »
(M"« de Cerny, p. 63-69, très-abrégé.)
Le lac de Fiers en Normandie (cf. A. Bosquet, p. 49$) doit aussi son origine A on convent englouti.
Dans une famille de pêcheurs du village de La Chapelle, près Saint-Briac, je parlais de l'antique forêt submergée dont on retrouve çâ et là des débris sur les grèves voisines. A ce propos une jeune fille me dit que le Juif-Errant était passé à La Chapelle l'année précédente.
« C'était un grand vieillard, maigre, avec une grande barbe blanche, me dit-elle d'un air convaincu. Nous lui ofirlmes de le faire entrer pour se reposer; il resta debout à la porte et nous dit : — Je ne peux pas m'asseoir ; il &ut que je marche.... Le village de La Chapelle est bien changé. — Vous y êtes donc déjà venu autrefois ?
UTB-BRETAGNE
— Oui, il y a bien longtemps.... près de mille ans I Tout ce pays était alors couvert d'une immense forêt dont je ae retrouve plus trace. Mais il ne faut pas que je m'arrête.... Adieu 1 Et il s'éloigna sans rien accepter. »
(C(niiiiiiiiiii)iii pu H. Lucien Dscombc.)
Voici un autre récit recueilli à quelques Ueues de là, sur la rive opposée de la Rance.
Un petit gardon de quatorze ans, Guillaume Dioré, fils d'un cantonnier de Châteauneuf (Illeet-Vilaîne), m'a raconté ce qui suit :
« On m'a dit, mais je n'y crois pas, — je pense que c'est une liistoire <» l'air, — que le Juif-Errant est passé à Châteauneuf il y a quelques années. 11 a. dit qu'il trouvait le pays bien changé depuis son dernier passage, il y a plus de mille ans, 11 y avait alors sur tout le pays une grande, grande, grande forêt qui était remplie d'animaux féroces et de brigands qui pillaient et désolaient tous les cantons des environs. Les habitants, ne sachant comment s'en débarrasser, allèrent se plaindre i la justice de ce temps-Iâ, qui lit couper une grande digue qui bordait la forêt du c4té de la mer. L'eau arriva si vite que les brigands et les bétes n'eurent pas le temps de se sauver, et qu'ils furent tous engloutis avec la grande forêt. »
(ConuDdiklqut p«j H. Lucien Docombt.)
Dans la Légende du Juif'Emnt, cehii-ci parle assez sonveut des changements opérés depuis son dernier passage. D'après un gwerz breton, Histoire admirable du Boudedeo, publié par Luzel dans le Conteur breton, 27 janvier i86é, « Morlaiz n'était alors qu'une forêt... J'ai vu la Bretagne couverte de bois et de forêts; les hommes vivaient comme des sauvages ; bien des changements ont été £ûts depuis que je suis parti d'ici... Je vois beaucoup de villos qui ont été bixies. » (Cf. aussi une légende du Valais, recueillie par Grimm et citée par ChampAenry, Nouvelle interprétation de la légende du Juif-Errant, dans la Revu* germaniquey i«r août 1864, p. 51$.)
■ LES GUERHES AVEC L'ÉTRAKGER
MMjg'oici quelques récits où il est question de ^^B batailles de l'ancien temps. Ils sont bien JËInSt confus, et je ne sais à quel fait historique les rattacher ; je les donne, au surplus, tels que je les ai recueillis.
Près Moronval, en Saint-Aubin- du-Cormier, les BtetOQS attendirent les Normands, qui furent d'abord vainqueurs et massacrèrent l'armée bretonne; mais plus tard celle-ci se renforça et livra bataille aux Normands, qui furent battus. 11 y eut tant de carnage que l'élang de la Rousselière était tout rouge du sang qui y coula. C'est de là que lui vient son nom. Les Normands furent refoulés par les Bretons jusqu'auprès de Vandel.
(Conii en 1 BBd pjr Jgirph Legeodre, ]nr4inier t S«int-Aobïii- Al-Comicr.)
Sur la lande de Houée est une butte nommée le fossé d'Oster. On dit que c'est là que la guerre a commencé et qu'elle linîra.
Sot la lande de Baogé est un autre fossé d'Oster, où a eu Uea la guerre après celle de Saint-Aubin. Auprès est une cave où on a trouvé toutes sortes de choses.
(Q»tt ea 1880 par Fnnçoise Dmnaiit et Zoé htdj, d*Eroë.)
La knde de Bouèt s'est pas loin du Heu oà se livra la bataôUe de Saîat-Aiibîii-da-Connier. Sor cdie de Baogè eut liem une entre ks cfaooans et les bleus, à Tépoque de la Révo-
Ea Beny existe amsî va Ibssé dit da Géant, que les paysans entcmrenx d'an respect snpcrstitîenz (L. Martinet» Rame d'ttmdn^., iSte, p. 47«)-
Des guerres avec l'Angleterre on ne se rappelle guère qtie la descente de 1758, que termina la défaite des envahisseurs à Saint-Cast. Pai entendu raconter à ma grand'mère, née peu d'amiées après l'invasion, qu'à Matignon les Anglais étaient si pillards, qu'après s'être enivrés ils défonçaient les tonneaux et mettaient le ddre à courir dans les rues. Les personnes âgées rapportaient aussi, avec une indignation fort Intime, que les soldats anglais s'amusaient à éventrer les couettes avec leur sabre pour en faire voler la plume. J'ai aussi ditendu dire qu'ils chauffaient les pieds des pa^-sans pour les forcer à leur révéler l'endroit où étoit caché leur argent.
D*apri3 Rioust des ViUaadfcn, qoi fat timoia oculaire et joua
DE LA HAUTE-BRETAGNl
Il semblerait qu'il y ait eu des représailles: après la défaite des Anglais, une bonne femme dont ils avalent tué le mari assomma, dit-on, un blessé qui était chez elle en le frappant i coups detrous de clxmx. (S.-C)
D'après une légende encore populaire dans le canton, la marche de l'armée ennemie sur Larnbaile fut arrêtée à la chapelle du Temple-en-PlébouUe par la Vierge, qui fit déborder le minuscule ruisseau qui passe à cet endroit. C'est vers le village de Mombran que les avant-gardes anglaises eurent connaissance des dragons de Marbosuf, qui précédaient le gros de l'armée française.
Cette tradition est rapportée par Habasque, t. III, p. 102, d'une manière un peu différente. « Les cultivateurs prétendent que la statue (la Vierge du Temple) suait tellement en 1758, lors de l'invasion anglaise, que deux hommes étaient constamment occupés à l'essuyer. On dut à son intercessioQ-de voir les Anglais rétrograder. Jamais, en eflei, ils ne purent, disent-ils, dépasser le Temple, bien qu'on ne leur opposât pas de croupes. » Je n'ai pas retrouvé trace de cette autre version,
bien que j*aie interrogé à ce sujet plusieurs j habitants de PlébouUe.
Dans l'antiquité, les statues protectrices des cités suaient pour annoncer des malheurs, et M. L. Dnval, Esquisses mardmas^ p. 46, parle d'une statue de la Vierge qui, en 1664, suait continuellement.
Les Prussiens qui occupèrent la Bretagne en 1815 y ont laissé le souvenir de gens trèsgourmands: plusieurs moururent d*indigestion pour avoir mangé du lard avec excès.
Les alliés n'étaient paç, semble-t-il, en bons rapports avec la population. A Jugon, on en tua plusieurs, et c'est, je crois, dans ce pays qu'il y a ^ un puits qui pendant longtemps se nomma le puits des Prussiens.
A Ercé, on leur mettait du chenevis dans leur cidre, pour les enivrer.
J'ai recueilli fort peu de chose sur les corsaires. On parle encore toutefois, sur la côte de Saint- Cast, des exploits du PériîUm, que commandait un capitaine nommé Besnard.
Le souvenir des corsair'^s est cependant resté vivace, au moins dans les chants des marins, témoin cette chanson que j'ai entendue un peu partout sur tout le littoral breton, et qui semble dater de la fin du siècle dernier :