LES FÉES
= Haute-Bretagne, on parle très-souvent > des fées. Outre les légendes nombreuses qu'on raconte à leur sujet, plusieurs proverbes où elles figurent sont restés dans la conversation courante ; on dit: « Blanc comme le linge des fées, » pour désigner du linge d’une blancheur éclatante; « Belle comme une fée, » pour exprimer une beauté surhumaine.
Elles se nomment généralement Fées, parfois Fêtes, nom plus voisin que fée du latin fafa; on dit une Féfe et un Féte (1); de Fête dérive vraisemblablement Faifo ou Faitaud, qui est le nom que portent les pères, les maris ou les enfants
* (x) Le similaire Fé existe en Normandie, surtout aux environs d’Argentan, d’après A. Bosquet, qui raconte sous le titre du Fé ou le Lutin amoureux, p. 130-131, une ancienne légende.
des fées (Saint-Cast). Vers Saint-Briac (Ille-et- Vilaine), on les appelle parfois des Fions; ce terme, qui s'applique aux deux sexes, semble aussi désigner les lutins espiègles.
Vers le Mené, dans les cantons de Collinée et de Moncontour, on les appelle des Margot la Fée, ou ma commère Margot, ou bien la bonne femme Margot.
Sur les côtes, on les désigne assez souvent sous le nom de bonnes dames ou de nos bonnes mères les fées ; en général on parle d’elles avec certains égards.
En Berry (cf. Laisnel, t. I, p. 115), on leur donne aussi le nom de bonnes dames; en dehors de France, elles sont fréquemment désignées sous un vocable analogue.
Les fées étaient de belles personnes. Il y en avait toutefois des vieilles qui paraissaient avoir plusieurs centaines d’années ; quelques-unes avaient les dents longues comme la main, ou leur dos était couvert de plantes marines, de moules ou de vignots; c'est une manière de désigner leur ancienneté.
A Saint-Cast on dit qu’elles étaient habillées de toile, sans que j'aie pu obtenir des détails plus précis; dans l’intérieur on est plus affirmatif, et voici la déposition textuelle qui m'a été faite, en 1880 :
Elles étaient faites comme des créatures humaines; leurs habits n'avaient point de coutures, et on ne savait lesquels étaient des hommes, lesquelles étaient des femmes. Quand on les apercevait de loin, elles paraïssaient vêtues des habits les plus beaux et les plus brillants. Quand on s’approchait, ces belles couleurs disparaissaient ; mais il leur restait sur la tête une espèce de bonnet en forme de couronne, qui paraissait faire partie de leur personne.
(Conté par François Mallet du Gouray, laboureur.)
Sur la côte, on prétend que les fées appartenaient à une race maudite, et qu’elles avaient été condamnées à rester sur la terre pendant un certain temps.
Vers le Mené, canton de Collinée, les anciens disaient que lors de la révolte des anges, ceux qui étaient restés dans le paradis se divisèrent en deux : les uns prirent parti pour le bon Dieu; les autres restèrent neutres. Ces derniers furent envoyés sur la terre pour un temps, et ce sont ces anges à moitié déchus qui étaient les fées.
(Conté en 1881 par J.-M. Comault, du Gouray.)
Dans la Fée de Créhen, no xx1, 2e série des Contes populaires de la Haute-Bretagne, le prêtre, ‘après avoir baptisé la fée et ses parents, maudit leur grotte. Un conte recueilli à Saïnt-Suliac par
Mme de Cerny raconte aussi que la fée du Becdu-Puy fut exorcisée par le curé de Saint-Suliac. On ne vit rien; mais on entendit un cri de douleur.
(Saint-Suliac et ses légendes, p. 21.)
En général on croit que les fées ont existé, mais qu’elles ont disparu à des époques qui varient suivant les pays. Dans l’intérieur, vers le Mené, d’après ce que j’ai entendu personnellement, depuis plus d’un siècle il n’en existerait plus. Il en est de même aux environs d’Ercé (Ille-et-Vilaine). Sur la côte, où l’on croit fermement que les fées ont habité les houles ou grottes. des falaises, l’opinion générale est qu’elles ont disparu au commencement du siècle. Nombre de personnes, âgées aujourd’hui d’une soixantaine d'années, ont entendu raconter à leurs pères ou à leurs grands-pères qu’ils avaient vu les fées. Jusqu’à présent, j'ai rencontré une seule personne qui croyait à leur existence contemporaine: c'était une ancienne couturière de Saint-Cast ; elle en avait si peur que, lorsqu'elle allait coudre dans les fermes, elle faisait un grand détour pour éviter de passer à la nuit close auprès d’un champ qu'on nomme dans le pays le Couvent des Fées.
I y a À Saint-Cast un autre champ qu’on appelle le Clos
des fées; c’est là que jadis elles venaient danser. A Warloy- Baillon (Somme) est un Champ des fées où elles tenaient jadis leur sabbat. (Cf. Mél., col. 71.)
Une autre femme de Saint-Cast les avait vues une seule fois. Voici comment j'ai eu connaissance de ce fait, assurément curieux :
Rose Renaud, ma conteuse habituelle, ne se souvenait plus que vaguement d’une légende de Houle qu’elle avait entendue dans sa jeunesse. Elle se dit: «Il fautque j'aille voirla bonne femme Chéhu; si elle est dans un de ses bons jours, elle me racontera ce qu’elle sait. »
Elle alla chez la bonne femme Chéhu, âgée de quatre-vingt-huit ans, et aveugle depuis plus de vingt ans, mais qui certains jours a une grande lucidité et se rappelle très-exactement ce qu’elle à vu ou entendu dans sa jeunesse.
Elle lui dit :
— Marie Chéhu, savez-vous encore des contes sur les fées des Houles ? Je voudrais bien savoir celui du Pertus d’Enfer ?
— Non, ma Rosette, je ne sais plus de contes: je te les ai tous racontés; mais j’ai vu les fées.
— Vous avez vu les fées? s’écria Rose Renaud.
— Oui, je les ai vues, aussi vrai que je vous parle. J'avais à peu près huit ans, lorsqu'un jour j'étais à garder mes moutons auprès de la Mare, et à côté de moi il y avait des pâtoures de mon
âge. Tout d’un coup l’une d’elles s’écria : « Voici les fées ! » Je regardai, et je vis deux femmes et un homme habillés tout en toile, qui marchaient sur les rochers comme sur un beausentier.
Nous allâmes pour les voir de plus près, au fil de l’eau, car nous pensions qu’elles devaient passer par là. Quand les fées et le faitaud furent arrivés auprès de nous, il leur tomba sur la tête des binettes (sorte de corbeilles en paille) qui leur cachaient la figure. Nous voulûmes les regarder par dessous ; mais elles soufflaient sur nous, et nous étions prêtes à tomber. Des femmes qui lavaient au doué de la Mare les avaient aperçues aussi, et elles étaient accourues sur la dune pour les regarder. Nous qui pensions que les fées allaient à la Houle de la Corbière, nous primes un sentier qui menait auprès de la redoute sous laquelle se trouve l'entrée de la Houle, et comme nous y arrivions, nous vimes le faitaud et les deux fées qui y entraient.
— C’est bien vrai? demanda Rose Renaud.
— Oui, s’écria la bonne femme, je te jure que c'est vrai. Mais je ne les ai vues que cette fois-là. Elles n’ont pas reparu depuis que le siècle est commenté.
(Conté par Rose Renaud, de Saint-Cast, le soir même.)
Naguèëre encore, une femme de Plévenon racontait que souvent sa mère allait leur causer ; mais depuis elles ont disparu.
Les fées ont disparu depuis que l’on sonne l'Angelus et qu’on chante le Credo; mais par la suite des temps la religion s’éteindra, on ne chantera plus le Credo, on ne sonnera plus lAngelus, et les fées reviendront. (P.)
Les anciens disaient avoir entendu dire à leurs anciens à eux qu'il y en avait eu jusqu’à une certaine époque. Alors elles avaient disparu; maïs au bout d’un certain temps elles devaient revenir. (P.)
Elles sont toutes parties la même nuit; elles reviendront aussi la même nuit. (S.-C.)
J'ai retrouvé la même croyance, avec plus de précision, vers Ercé-près-Liffré (Ille-et-Vilaine).
Les fées reviendront le siècle prochain, parce que le chiffre du prochain siècle est un chiffre impair. Le siècle actuel est le siècle invisible, c’està-dire celui où on ne voit pas les esprits : on les reverra dans le prochain.
PRPRDPPDP PP PE