I. — LES DEMEURES DES FÉES
ES fées avaient pour demeures des éndroîts qui, par leur aspect singulier, devaient frapper l'imagination des paysans ou des marins. Elles habitaient des lieux élevés, des tertres naturels ou des fumuli (cf. la Fée de Crében, 2° s., no xx1), des landes couvertes de brouillards, de gros rochers naturels, des roches aux fées ou des dolmens, des grottes creusées dans les falaises.
Dans un bois qui m’appartient, et qui est près du village du Limbé, commune du Gouray, il y a de gros rochers; entre deux des plus forts est un espace vide, long de $ à 6 mètres, haut d’environ 1® 50, et qui forme une sorte de maison. On m’a dit que jadis les Margot la fée y demeuraient ; même maintenant, on n'y passe pas volontiers le soir, après le soleil caché. On m’y a montré, empreint sur le rocher, lé pied des Margot (long de so centimètres environ), les clous de leurs sa- . bots, leur ber (berceau). Il y a deux endroits où elles faisaient du feu, et près de l’un d’eux de grosses pierres sur lesquelles elles s’asseyaient
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pour se chauffer. Un autre rocher est leur lit; un plus petit leur oreiller. Un peu plus loin, séparé du bois par un ruisseau, est une pierre plate sous laquelle la reine des fées est enterrée. (P).
On assure que les pierres de la Brousse étaient les hôtés (maisons) des Margot la Fée; on y voit encore une pierre taillée comme un berceau :
c'était celui dans lequel elles berçaient leurs enfants. Leur puits est couvert d’une dalle qui sonne le creux quand on frappe dessus ; on dit qu’il y a un trésor dessous.
Il y a aussi une pierre qui est faite comme un siége, et l’on dit qu’elles venaient s’y asseoir.
Les anciens prétendaient que les fées avaient été chercher les roches de la Brousse, qui étaient dans les prairies, et que leurs bœufs les avaient montées sur la butte.
De loin on les voyait manier des pierres énormes, comme celles de Crokélien et de la Brousse, et l’on supposait que ces pierres bouchaient l’entrée de leurs souterrains ; mais quand on s’approchait, elles semblaient ne pas avoir bougé de place.
A certains moments, la butte de Crokélien paraissait couverte de beau blé ; mais à mesure qu’on en approchaït, il disparaissait. Les dalles de la Brousse semblaient aussi porter les plus belles fleurs, des fleurs de jardin, des fleurs de prairie
et des fleurs de pommier; mais quand on arrivait auprès, on ne les voyait plus. Il en était de même de belles prairies vertes qu’on voyait de loin sur la butte : à de certains jours, les rochers étincelaient au soleil comme des miroirs.
(Conté en 1880 par François Mallet, du Gouray, né et habitant auprès des Roches aux fées de la Brousse et de Crokélien.)
Un passage de Noël du Faïil, qui était conseiller au parlement de Rennes et né aux environs de cette ville, parle en des termes sensiblement analogues des fées, qui alors (fin du XVIe siècle) se montraient parfois aux paysans.
« Et ainsi occupés à diverses besongnes, le bonhomme Robin (après avoir imposé silence) commençoit le conte de la Cigogne.... de Melusine... des fees, et que souventesfois parloit à elles familierement, mesme la vespree passant par le chemin creux, et qu’il les voyoit dancer au bransle, près la fontaine du Cormier, au son d’une belle veze couverte de cuir rouge, ce lui estoit advis, car il avoit la veuë courte... Disoit (en continuant) que en charriant le venoient voir, affermant qu’elles sont bonnes commeres, et vo— luntiers leur eust dit le petit mot de gueule, s’il eust bien osé, ne se deffiant point, qu’elles ne lui eussent joué un bon tour. Aussi que un jour les espia, lorsqu’elles se retiroïent en leurs caverneux
rocs, et que soudain qu’elles approchoïent d’une petite motte, elles s’esvanouissoient : dont s’en retournoit, disoit-il, aussi sot comme il estoit venu. Et ce disant, faut penser qu’il ne rioit aucunement, ains faisoit bonne pipée. »
(Propos rustiques et facétieux, t. T, p. 40 et 42, éd. Assèzat.)
Je n’ai aucune légende sur les fées des eaux douces; pourtant on m’a dit qu’autrefois il y en avait à mon étang de Kilhouri (communes de Penguily et du Gouray) ; mais comme on voit sur les bords de grosses roches semblables à celles où les Margot font leur demeure, il est possible que ces fées ne fussent pas, à proprement parler, des fées des eaux. Je n’ai pu, au reste, jusqu’à présent, obtenir de détails précis à leur sujet.
Mme de Cerny parle des fées de la Rance, qui, pendant les orages, vêtues des couleurs de l’arc-en-ciel, en suivent une plus belle montée sur une barque faite d’un nautile des mers du Sud, traînée par deux écrevisses (p. 53-62). Je n'ai point trouvé les similaires de ces jolies fées qui, d’ailleurs, sont plutôt des habitantes de la mer que des rivières, la Rance étant à Saint- Suliac un véritable bras de mer.
Mais le groupe le plus important de demeures de fées que j'aie rencontré est celui des Houles.
Sur le littoral de la Manche, on appelle Houles
(cf. l’anglais hole, caverne, grotte) les grottes des falaises ; on en trouve à Cancale, presque à la limite de la Normandie et de la Bretagne ; dans la commune d’Étables, à quelques kilomètres du pays bretonnant, est la Houle Notre-Dame, plus près encore en Tréveneuc, qui touche Plouha, où commence la langue bretonne. Entre Saint-Marc et le Bec-du-Vir se trouve la Houle du Canon. Le Trou-au-Diable, autre houle de la même commune, va, dit-on, jusque sous la tour de Tréveneuc (1 kilom.) ou sous le château de Pomorio (800 à 900 m.).
Entre ces deux points extrêmes, les houles sont nombreuses; j'en connais plus de vingt, et je suis loin de les connaître toutes. J'ai habité Saint- Cast pendant plusieurs étés, croyant qu’il n’y en avait que deux sur les rivages de cette commune : une exploration plus serrée m'a appris qu’il en existait au moins une dizaine.
De ces grottes, les unes, comme celles de la falaise de Fréhel en Plévenon, ont des proportions monumentales : leur entrée est parfois une sorte de voûte cintrée élevée de 10 à 12 mètres; elles se prolongent sous terre si loin, que personne, dit-on, n’est allé jusqu’au fond. D’autres ont une entrée étroite, sorte de longue fente dissimulée entre les rochers, et qui laisse à peine un passage suffisant pour un homme, si on y pénètre, on
trouve parfois une caverne assez spacieuse et qui s'étend assez loin. D’autres houles sont actuellement à l’état de ruines; la falaise en s’éboulant les a comblées, èt leurs voûtes glissant sur les parois sont tombées par terre. Presque toutes celles de Saint-Cast sont ainsi ruinées. Souvent l’entrée des houles est au fond d’une tranchée à parois presque droites qui forment une sorte d’avenue. Les gens du pays, surtout ceux qui sont âgés, disent que, depuis le départ des fées, les houles n'étant plus entretenues, sont tombées en ruines.
Outre le nom de houles, qui est le plus généralement employé, ces grottes des falaises portent aussi celui de Pertus ès Fées ou de Houle, qui est peut-être une altération de houle; parfois aussi on les appelle les Chambres des fées. Il yenaoù l’on voit, dit-on, les tables de pierre sur lesquelles elles mangeaient, leurs siéges et les berceaux en pierre de leurs enfants.