‹ Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne (volume 3)Chapitre 32 sur 85 · LE LUTIN DES ÉCURIES · texte numérisé non relu

LE LUTIN DES ÉCURIES

SPNES écuries ont un lutin spécial qui se JR nomme Muitre-Jean, Petit-Jean ou Jeannot.

ESA On l’appelle aussi le Zutin des chevaux.

Quand il se plaît dans un endroit, tout y réussit: il va chercher l’avoine des chevaux qu’il aime, et il les soigne mieux que le meilleur valet de ferme ; aussi sont-ils en parfait état, gras, le poil luisant et bons marcheurs.

A Ercé, Petit-Jean passait par une fenêtre étroite de l'écurie pour soigner un cheval. Un jour il y avait quelqu'un couché dans l'écurie, qui vit le lutin faire mine de sacquer sur le veau qu'était en train de faire une vache. Le garçon se leva pour aller aider ; mais aussitôt il entendit rire le lutin et ne vit plus ni vache ni veau.

(Conté en 1879 par Françoise Dumont.)

Petit-Jean est en effet très-espiègle, et il n’est pas toujours de bonne humeur.

C’est lui qui va la nuit arracher le crin des chevaux ; d’autres fois, il se plaît à emmêler la crinière et la queue des « bêtes chevalines », de telle sorte qu’on ne peut débrouiller les crins et qu’on est forcé de les couper. Il a parfois la forme d’une bête, sans qu’on puisse préciser au juste s’il ressemble à un chien ou à un veau. (E.)

Les lutins des écuries passent leur vie dans les greniers ; mais quand arrive l’heure où les bêtes doivent manger, ils descendent et leur apportent de la nourriture. A leur approche, les chevaux se mettent à hennir. , à

Souvent aussi ces lutins tressent le crin du cheval en forme d’étrier, et les paysans ne peuvent en défaire les mailles.

(Recueilli aux environs de Moncontour par M. Bourie.)

« Le Boudic, pluriel Boudiket, qu’on nomme Bom-Noz dans les environs de Quimper, est un esprit qui prend surtout plaisir à tourmenter les chevaux. Si vous trouvez un matin leur crinière tellement embrouillée qu’il vous soit impossible de la démêler, soyez sûr que c’est un boudic qui a fait le coup. » (Le Men, p. 422.)

Cette croyance au lutin des chevaux est très-répandue en dehors de la Bretagne. On la retrouve en Berry (cf. G. Sand, Lég. rust., p. 75), en Normandie (Amélie Bosquet, p. 128), dans

Je Doubs (cf. D. Monnier, p. 640-645), dans le Bassigny champenois (cf. Sarcaud, p. 17).

On prétend en quelques pays que le lutin qui brouille les crins des chevaux a des jambes de

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bouc et que, s’il les emmêle ainsi, c’est pour se faire des étriers et monter plus commodément à cheval.

A la Meule, il y avait un cheval qui avait les crins brouillés. Tous les soirs, vers dix heures, on l’entendait hennir; le fermier disait : « Voilà le lutin. » On ne le voyait point; mais le lutin embrouillait les crins, et il se servait de ces crins quasiment tressés en guise d’étriers.

(Conté en 1880 par Zoé Ledy, d’Ercé.)

Croyance analogue en Berry (cf. G. Sand, Légendes rust., p.75), dans le Doubs (cf. Monnier, p. 645). Le drac, qui est un lutin du Midi, se sert aussi des chevaux des fermiers (cf. Babou, les Païens innocents, p. 29-35).

En Normandie (cf. A. Bosquet, p. 103), ce sont les fées qui nouent les crins des chevaux pour leur servir d’étriers.

Les lutins allaient lutiner les chevaux; ils brouillaient leurs poils ou les leur arrachaient brin par brin.

Un jour des gens dont les chevaux étaient lutinés mirent du bran (son) sur le dos de leurs chevaux et dirent aux lutins :

— Lutins lutineurs, vous serez obligés de manger du bran, et vous ne sucerez plus leur sang. :

(Conté par François Marquer, de Saint-Cast.)

Quand les chevaux ont les crins emméêlés, il

faut bien se garder de les débrouiller, car les lutins iraient fouler dans leur lit ceux qui l’auraient fait.

C'est ce qui arriva à un garçon de ferme:

toutes les nuits le lutin venait le fouler. On lui dit de se coucher sur le ventre au lieu de se coucher sur le dos. Le lutin vint rôder auprès de lui, mais il ne le foula plus.

(Conté en 1880 par Françoise Dumont, d’Ercé.)

En d’autres pays, on croit qu’il est dangereux de défaire l’ou-

vrage du lutin; en Jura (cf. D. Monnier, 645), si on défaisait les tresses des lutins, les chevaux mourraient.

Ce même lutin se plait aussi parfois à prendre par la bride les chevaux qui couchent dehors, et à les faire passer en dommage. (E.)

LE FAUDOUX

Le Faudoux ou Faudeur — de fauder, action de fouler le foin pour l’entasser — est le lutin spécial des greniers à foin ; on l’appelle aussi le lutin des sends (greniers à foin, du vieux français sanail). Le Fouloux est aussi un lutin des senäs, qui semble le même que le Faudoux; il foule les garçons, se couche sur eux, les chatouille, leur dépend l’estomac. Le Fouloux passe même pour

être pédéraste. Ce dernier attribut ne figure pas dans ceux du Faudoux. Mme de Cerny, parmi les lutins connus à Saint-Suliac, cite aussi le Fouleur, « qui s’assied la nuit sur la poitrine de ceux qui dorment sur le dos. » Fouloux est la forme patoise de Fouleur.

« Le Bom-Noz a coutume de se placer la nuit sur la poitrine d’un homme endormi et de le presser de manière à l’étouffer... On ne connaît pas la forme sous laquelle le Boudic commet ses méfaits. Des personnes réveillées en sursaut ayant vivement porté leur main à leur poitrine, ont senti un objet velu qui glissait entre leurs bras et s’échappait. » (Le Men, p. 422.)

En Franche-Comté (cf. D. Monnier, p. 685), le Chauceur (ephialtus, incubus) passe par la serrure et vient fouler les gens.

Un homme qui couchait dans un sends (grenier à foin) était chaque nuit lutiné par le Faudeur.

Une nuit que le lutin était sur lui, l’homme dit :

— Si j’avas mon coutiau…

— Ton kité! qué que tu en feras ? demanda le Faudeur d’une voix grêle et moqueuse.

— Je te saneras (châtrerais).

Le lutin s'enfuit aussitôt, et jamais on ne la revu depuis dans le senäs.

(Conté en 1880 par F. Marquer, de Saint-Cast.)

Le Faudoux allait fauder une femme ; elle prit un bâton, lui frappa un bon coup sur le dos en

lui disant : « Si je t’avais attrapé, je t’aurais tué. » Le Faudoux lui répondit : « Tout mort ». (S.-C.}

Une femme qui avait des petits enfants était souvent réveillée. la nuit, et elle voyait le lutin pénétrer dans la maison par un boulin (petite fenêtre étroite et sans vitres). Une nuit, il vint la fauder, mais il ne faudait point son mari. Elle se dit :

— S'il allait aussi fauder mes enfants qui sont dans le ber, il les étoufferait.

Elle alla consulter une de ses voisines, qui lui dit de mettre des pois dans un chapeau placé en équilibre à l’entrée de la petite fenêtre. Le Faudoux arriva étourdiment et renversa les pois; ïl fut obligé de les ramasser un à un, et le matin ils étaient tous dans le chapeau, qui ne paraissait pas avoir bougé; mais le Faudoux était si füté qu'il ne revint plus.

(Conté en 1880 par Rose Renaud, de Saint-Cast.)

Elle tient ceci de son père qui, en le lui racontant, disait :

« Il y en a qui ne veulent pas y croire, et pourtant c’est bien vrai. »

Pierre Roulié, aubergiste à Bel-Air, recevait chaque nuit la visite du Faudoux, qui lui faisait toutes sortes de misères.

Roulié avait la mauvaise habitude de dormir

les bras croisés sur la poitrine, Or, voici ce qui

se passait : l’animal sorcier prenait l’aubergiste bras-le-corps, et celui-ci ne pouvait se défendre, n'ayant pas l’usage de ses bras. Alors le Faudoux le roulait, le serrait, et quand il avait harassé de fatigue, il le jetait dans la place.

Ce manége continua plusieurs soirs consécutifs ; mais un jour Roulié pinça le Faudoux à son tour.

Il ne dormit pas cette nuit-là et mit ses bras de façon à ce que son ennemi ne püût les embrasser. À un moment, il l’entendit « cotir » dans la paille et vit une masse « verte comme de la porée » (poireau) se précipiter sur lui. La lutte fut de courte durée et à l’avantage de l’homme. Il serra à son tour le Faudoux si fort « qu’il en chut », et il ne le laissa partir qu'après lui avoir fait promettre de ne plus venir troubler son sommeil. Le Faudoux tint parole, et Roulié ne le revit plus.

(Recueiïlli par M. Bourie, de Moncontour.) Le faudoux est vert, mais on n’a pu me décrire sa forme.

Il y avait un homme qui couchait dans un senâs, et il était faudé depuis huit jours; il fit une planche sur laquelle il planta des clous pointus, puis il alla se coucher dans le senäs. Quand il entendit monter le Faudoux, il mit la planche sur son ventre et prit son ballin dans

ses mains. Quand le Faudoux fut sur la planche, il lui dit: « Tu vas mourir cette nuit. »

L'homme le prit avec son ballin (couverture), puis il le frotta si dur que le Faudoux perdit pour jamais l’envie de revenir.

(Conté en 1880 par F. Marquer, de Saint-Cast.)

LE HOUPOUX

Dans la belle saison, les paysans houpent pour s’appeler. Houper, c’est pousser, en la modulant, une exclamation qui se compose de houhou plusieurs fois répété; c’est un cri qui a de l’analogie avec celui du chat-huant.

Pendant le jour, il n’y a aucun danger à faire entendre cette exclamation joyeuse ; mais quand la nuit est close, et surtout aux approches de minuit, il faut bien se garder de répondre quand on entend houper, car c’est le Houpoux, esprit malin de la nuit, qui imite la voix des hommes pour les tromper.

Un soir que des laboureurs d’Yffiniac étaient aHés se coucher dans le sends, — c’est le grenier à foin, — ils entendirent houper à une petite distance. Pensant que ce cri était poussé par

quelque voisin attardé, ils répondirent à son

appel. Aussitôt ils se sentirent renversés et secoués avec violence ; des mains invisibles les accablaient de coups, et le grenier paraissait tout en feu, bien que le foin ne brüûlât pas.

(Conté en 1862 par Émile Frostin, de Matignon.)

C'est aussi le Houpoux qui se plaît à attirer sur le bord des mares et des doués ceux qui sont assez imprudents pour se laisser entraîner. Et souvent, pour mieux séduire les jeunes garçons, il module son cri et lui donne le son argentin et frais d’une voix de jeune fille. (M.)

Le Houpoux rôde la nuit ; il se met en mouton, en chien, etc. Il a un cri comme le chat-huant, ou encore comme les gens qui s'appellent.

(Conté en 1880 par J. Legendre, de Saint-Brieuc-des-Iffs.)

Un soir un homme de Plévenon, qui montait au grenier pour aller chercher à manger à ses chevaux, entendit houper à quelque distance. Il répondit; mais avant qu’il fût arrivé en haut de

son échelle, le lutin était au bas.

(Conté en 1880 par Scolastique Durand, de Plèvenon.)

Le Houpoux me semble présenter beaucoup d’analogie avec le Lupeux berrichon, auquel il faut bien se garder de répondre, et qui entraîne les gens dans les mares (cf. G. Sand, si rust., p. 107 et suiv.). à

Mais il est plus étroitement encore apparenté avec les Hoppers ou lutins appeleurs de la Bretagne bretonnante, avec lesquels il a à

la fois ressemblance de nom et.de gestes. « Un des hoppers les plus connus et les plus redoutés dans les environs de Quimper est Ian an Od (Jean du Rivage). Il se tient toujours sur le bord des rivières, faisant entendre continuellément le ou houhou! cri guttural familier aux paysans bretons lorsqu'ils rentrent le soir. Si quelque passant répond à ce cri, Ilan an Od franchit en un clin d’œil la distance qui le sépare de l’imprudent et répète le même cri. Si le passant y répond encore, il franchit la moitié de l’espace qui lui reste À parcourir, Enfin, s’il y tépond une troisième fois, Ian se trouve subitement près de sa victime, qu’il étrangle ou qu’il noie, s’il est dans le voisinage d’une rivière. » (Le Men,

En Picardie existe aussi un lutin appelé le Houpeur ou Houpeux: (Communiqué par M. H. Carnoy.)

L'ÉCLAIREUR OU ÉCLAIROUS

Vers le Gouray, on le nomme Füilleux; vers Ploërmel, la Buette (Bluette). La vue du feu follet est très-redoutée, en certains pays surtout, où on la considère comme un présage de mort. Pour les Gallots, le feu follet n’est point un météore, mais une entité, revenant ou lutin, dont il n’est pas prudent de s’approcher.

Vers Bécherel, on dit que l’Éclairous ou Éclaireur — c’est le nom donné au feu follet — est un prêtre qui a perdu. une hostie dans l’eau, et qui est condamné à la chercher jusqu’à ce qu’il l'ait trouvée. C’est pour sa pénitence qu’il erre

ainsi. On aurait la vue brûlée, si on avait l’imprudence de lui faire mrmee chose ou de lui parler.

Quelquefois on voit le prêtre lui-même avec son étole violette ou noire au cou, et son ciboire.

(Conté en 1880 par Joseph Legendre, de Saint-Brieuc-des-Iffs.)

Dans l’Orne, les feux follets sont des Âmes de prêtres qui se sont damnés en péchant contre la chasteté. En Haute-Normandie, ce sont des femmes qui ont eu commerce charnel avec un prêtre, (Cf. A. Bosquet, p. 247.) En Franche-Comté, cesont des âmes en peine. (Cf. Perron, p. 29.)

Mais le feu follet est plus généralement un lutin qui a de grandes affinités avec le lutin breton qu’on désigne sous le nom de Paorik he skod tan, le petit homme au tison enflammé ..…. « C’est un petit lutin qui tient à la main/un tison allumé et qui voltige, comme un papillon de nuit, au-dessus des prairies et des maraïs, en brandissant son tison..….. J'ai entendu dire que ces mauvais esprits ont souvent égaré et quelquefois noyé des gens ivres ou des téméraires qui les avaient poursuivis en voulant les atteindre. ».

(Luzel, Veillées bretonnes, p. 64. Cf. aussi Le Men, p. 422.)

5 Éclairous, à ma connaissance du moins, n’est pas un lutin foncièrement méchant. Il ne noie

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