LUTINS DIVERS
Le Ronjous est un lutin qu’on voit surtout le soir, à la tombée de la nuit ou à l’aube matinale, Cela aboie comme un chien, et ce n’est pas un chien ; cela est gros comme un chien, mais n’est pas un chien; et cela ronge toujours on ne sait quoi, disent les paysans. (Environs de Dinan.)
On appelle Rongeur d'os un homme transformé en chien par les sorciers, qui se promène la nuit dans les rues de Bayeux en rongeant des os et en trainant des chaînes (cf. A. Bosquet,
Le Faux singe est un Mait'Jean constitué comme un homme, qui courait après les femmes pour les violer.
Le Veau blanc est un lutin qui, sous la forme que désigne son nom, frappe au ventre les femmes enceintes pour les faire avorter; quelquefois il tette les femmes ou emporte leur enfant.
(Conté en 1880 par J. Legendre, de Saint-Brieuc-des-Iffs.)
La Bête blanche, qu'on appelle aussi l’Ourse blanche, était une bête blanche ou grise, qui sau-
tait sur le dos des hommes, les volait ; elle s’attaquait aussi aux femmes pour les violer. (E.)
Un fermier nommé Lorre, qui habitait Quévert, près Dinan, il y a environ trente ans, voyait tous les soirs, à la tombée de la nuit, une bête blanche un peu plus grande qu’un veau, qui rôdait autour de sa maison. Lorre, qui était un ancien soldat, mit une balle dans son fusil et tira sur la bête, mais sans lui faire du mal, et elle continua pendant assez longtemps à venir se promener autour de la ferme.
La Guenne se présente tantôt sous la forme d’un bouc, tantôt sous celle d’un chien ou d’un mouton. Elle dévorait tout, et personne ne pouvait lui résister : elle tenait tête à sept ou huit hommes.
C'est probablement ce qu’on appelle ailleurs, par corruption, la Diane.
(Conté en 1880 par J. Legendre, de Saint-Brieuc-des-Iffs.)
es
(LEYROXCEIO CERN LES (LEYIO) AIO) CETRO)
S Il. -— LES ANIMAUX LUTINS
côté des lutins qui ont leurs noms et leurs fonctions spéciales, il en est d’autres qui n’ont point de noms particuliers, mais qui peuvent se montrer sous les formes les plus diverses, sous celles d'hommes, sous celles de bêtes; même parfois ils prennent l’apparence d’objets inanimés.
Les lutins bretonnants jouissent aussi de cette faculté de transformation, ainsi qu’on le verra par les extraits qui suivent :
« Les lutins sont des esprits méchants... qui prennent toutes sortes de formes, celles d’un taureau ou d’un bélier, qui tuent les passants à coups de cornes, ou d’un lièvre qui passe entre les jambes de ceux qui traversent un pont et les fait tomber dans l’eau, »
(Le Mén, p. 419.)
Une note de Souvestre (Foyer breton, t. 1, p. 114) rapporte que saint Ronan fut accusé, dit Albert de Morlaix, « d’estre sorcier et négroman-
tien; faisant comme les anciens lycanthropes qui, par magie et art diabolique, se transformoient en bestes brutes, couroient le garou et causoient mille maux dans le pays. » Bien que cette accusation ait été reconnue fausse plus tard, l’opinion que saint Ronan avait le pouvoir de se transformer en animal est établie dans nos campagnes. Il ne faut point oublier, du reste, que les druides et les bardes passaient pour avoir le privilége de se transformer à leur gré. Les premiers apôtres qui se substituèrent à leur autorité durent nécessairement avoir ce pouvoir. Le barde Taliésin se vante, dans un de ses chants (Myvirian, T, p. 20), de pouvoir devenir à son gré biche, coq ou chien.
Un autre conte de Souvestre (t. I, p. 199) montre le teuz-ar-pouliet sous la forme d’une belle grenouille verte.
« — Je prends, dit le lutin, successivement toutes les formes que je veux, à moins que je ne préfère me rendre invisible.
« —. Mais ne peux-tu te montrer sous l’apparence ordinaire à ceux de ta race?
« -— Sans doute, si cela te fait plaisir.
« À ces mots la prenouille sauta sur le dos d’un des chevaux, et se changea subitement en un petit nain vêtu de vert et portant de belles guêtres cirées, comme un marchand de cuir de Landivisiau.
« Tu sais sans doute que les korigans du pays du blé blanc et de Cornouailles ont déclaré la guerre à notre race, parce qu’ils l’accusaient d’être favorable aux hommes. Nous avons été obligés de nous réfugier dans l’évêché de Léon, où nous nous sommes d’abord cachés sous différentes formes d'animaux. Depuis, nous avons continué à prendre ces formes, par habitude ou par fantaisie. » (P. 200.)
Les transformations des lutins gallots ne sont pas moins variées; on les voit prendre plusieurs formes d’animaux: il y en a qui se changent en chevaux, en petits chiens, en moutons, en lièvres, et parfois même en pourceaux.
« On les rencontre sous la figure d’un lièvre blanc, d’un chien noir, d’une chèvre blanche, d’un écureuil, d’un beau cheval blanc qui offre sa croupe. » (Mme de Cerny.)
On trouvera ci-après, au chapitre des Mammi- Jères domestiques, deuxième partie, les transformations en lutins de chacun des animaux dont la monographie s’y trouve. Voici diverses formes que prend Mourioche, animal lutin très-connu en Haute-Bretagne. J'ai mis à la suite quelques autres transformations de bêtes en lutins ou de lutins en bêtes, car il n’est pas aisé de savoir quelle est au juste l’opinion des gens à ce sujet.
MOURIOCHE, LA FAUSSEROLE, ETC.
Mourioche à généralement l'apparence d’un poulain d’un an; mais il peut revêtir d’autres formes. Il y a des lieux qu'il affectionne, et j'ai connu plusieurs personnes qui affirmaient lavoir vu. Quoiqu’on ne sache pas au juste quel mal il peut faire, il est très-redouté, ce qui vient peut-être de ce qu’on en fait une sorte de Croquemitaine dont on menace les petits enfants pour les faire rentrer le soir. À Matignon, on disait autrefois aux enfants qu’on voulait coucher de bonne heure : « Hattaï (viens, hâte-toi), #10n p'tit gars; Mourioche te prenrait ! » à moins qu’on ne leur assurât que « la grande nuit de Pléboulle (pays situé à l’ouest) allait venir les emporter. »
On dit parfois en proverbe: « Il a eu peur comme s’il avait vu Mourioche. »
En rendant compte d’une de mes précédentes publications où était cité ce proverbe, M. Fitzgerald fait observer qu’en Irlande, pour dire qu’un homme a eu peur, on se sert de l’expression : « He saw Morogh, il a vu Morogh. » Ce personnage irlandais était, paraît-il, Morogh O’Bryen, baron célèbre par ses dépréda-
tions (cf. Academy, 30 juillet 1881).
D’après Habasque (Notions historiques), Mou-
rioche prenait jadis un grand nombre de formes aux environs d’Erquy. « Mourioche, qui revêt toutes les formes; Mourioche, la monture du diable, qui vole avec la rapidité de l'éclair, que parsèment des points lumineux, et qui s’allonge tant que l’on veut, assez du moins pour porter quatre personnes. Malheur à qui se trouve sur son passage | mais doublement malheur à l’imprudent qui aurait la témérité de vouloir monter ce coursier d’étrange espèce ! IL serait précipité dans un abîme, ou il aurait le cou tordu; aussi personne n'ose sortir de sa maison quand on sait Mourioche dans le pays. »
Vers Jugon, Mouriaoche s’appelle Mourioche ou la Guenne; il se présente souvent sous la forme d’un cheval. Si on a l’imprudence de monter sur son dos, il vous jette dans l’étang de Jugon.
Parfois aussi il est semblable à un mouton qui grossit, grossit et devient haut comme une montagne.
Il y a une formulette pour le maudire, on lui crie :
Mourioche, Le diable t’écorche. (D.)
Voici quelques récits où Mourioche est mis en scène :
Mourioche prend la forme de cochon, de mouton ou de bête blanche.
Un homme de Catuelan rencontra au ras de la .Pierre-Plate, au-dessus de Beausoleil, le diable Mourioche sous la forme d’un mouton blanc qui avait des espèces de bras. Mourioche le prit à bras-le-corps et le jeta par dessus un fossé. L'homme croyait en être quitte; mais Mourioche revint et le jeta encore. Cela se passa plusieurs fois; mais le mouton blanc finit par disparaître
sans avoir rien dit. (P.)
Il y avait une fois un homme qui était un petit chaud de boire. Comme il allait passer un échalier, il vit dessus un petit chat.
— Hau\ dit-il, on prétend qu’on voit ici Mourioche. Je crois que le voici. Al’ous-vous tirer de là, Mourioche, pour me laisser passer ?
Mais, ouah ! Mourioche ne bougeait point.
— Wallex vous tirer d’là tout comme, répéta l’homme.
Mais le petit chat ne se dérangeant pas, il prit un bâton et en frappa deux ou trois coups sur la tête du lutin, qui roula sur lui-même et devint gros comme une belle génisse, puis disparut.
A l’échalier suivant, la génisse était là.
— V'allez vantiez (peut-être) ne pas vous tirer d'ma vée, Mourioche ; j'allons cor veir.
Il frappa la génisse d’un coup de bâton qui la fit dérouler jusque dans le creux du fossé. Il passa l’échalier et ne vit plus rien.
À l’échalier d’après était une bête grosse comme une vache. L'homme commençait à avoir peur; mais pour se rassurer, il cria bien haut :
— Mourioche, v'allez cor vous tirer de ma vée, que je vous dis.
Il frappa de nouveau la bête qui disparut; mais plus loin, il la vit qui était grosse comme un bœuf : elle marchait sur ses talons. Il rentra chez lui, et quand la porte fut. fermée, il entendit la bête qui courait et criait en faisant du bruit comme quelqu'un qui déchire de la toile.
(Conté en 1881 par J. M. Comault, du Gouray.)
Mourioche était une bête qu’on rencontrait le soir dans les chemins et dans les sentiers les plus fréquentés ; elle n’avait pas le droit d’aller à travers champs, parce qu’ils étaient bénits.
Tous ceux qui la voyaient s’enfuyaient à son approche; mais il y avait des gens qui disaient qu’ils n’avaient pas peur de Mourioche, et que si jamais ils le rencontraient, ils verraient par euxmêmes s'il était à poil ou à plume.
Un soir, l’un d’eux s’en revenait du bourg de
Plévenon par un sentier très-étroit, lorsque tout à coup, au moment de passer un échalier, il vit une bête énorme qui se planta devant lui en lui barrant le passage.
L'homme n'eut pas peur; il cracha dans sa main pour mieux tenir son bâton à marotte, et il franchit le talus. La bête resta un moment surprise; mais elle se trouva encore devant lui à l’échalier suivant. Il passa comme la première fois par dessus le talus, sans frapper la bête, mais en se promettant bien de ne pas l’épargner s’il la revoyait encore.
Au troisième échalier, elle lui barrait le passage. Le fossé du talus était profond et trop large pour pouvoir être sauté, et comme on était en hiver, l’homme ne se souciait pas de prendre un bain.
Il s’élança sur la bête qui lui barrait le passage, et pendant une demi-heure il la frappa à coups de bâton. Tout à coup, elle poussa un grand cri et lui dit :
— Arrête, et ne me frappe plus !
Et soudain elle changea de forme, et à sa place il vit un de ses voisins qui était blessé au front et le supplia de ne jamais raconter sous quelle forme il l'avait vu.
Il le remercia d’avoir eu le courage de le délivrer en le blessant, car, sans cela, il serait resté
sous la forme de Mourioche et aurait appartenu au diable.
L'homme tint parole à son voisin, et il ne raconta l’aventure que six mois après sa mort, et encore il ne dit point son nom.
(Conté en 1880 par Élie Ménard, de Plévenon.)
D’après ce dernier récit, Mourioche ne serait autre chose qu’une des formes du loup-garou,
Autrefois Mourioche était un homme ou une femme qui s'étaient vendus au diable. Celui qui avait conclu ce pacte se frottait avec une liqueur et pouvait se changer en la bête qui lui plaisait. Il avait alors, outre sa force ordinaire d’homme, celle de la bête dont il avait pris la forme; mais il ne pouvait en user pour faire mal à des hommes.
(Conté en 188r par Isidore Poulain, de Plévenon.)
Un soldat qui revenait du régiment disait, en parlant de Mourioche :
— Je voudrais bien le voir
Le soir même il vit Mourioche qui l’attendait sur un échalier. Ils se colletèrent tous les deux ; mais si l’homme n’avait pas appelé le bon Dieu à son secours, il était perdu.
(Conté en 1879 par Pierre Derou, de Collinée.)
Mais üil paraît que si on a le courage de lui
résister et qu’on parvienne à lui faire peur, le lutin se montre plus docile, ainsi qu’on le verra dans les deux contes qui suivent.
Un tailleur qui s’en venait de coudre se trouva, en passant un échalier, à cheval sur Mourioche, qui se mit à l'emporter :
— Où me mènes-tu ? dit le tailleur.
— Je vais te noyer, répondit Mourioche.
— Situ ne me conduis pas bien droit à ma porte, je te couperai les oreilles avec mes ciseaux.
Le lutin eut peur, et il déposa le tailleur à sa porte.
Cf. le Fersé, Cent. popul., 2° série, n° Lvir : c’est un lutin en forme de poulain qui, menacé par un tailleur, le reconduit à sa porte sans lui faire de mal. Cf. aussi Goudé, Léy. de Chäteau-
briant, p. 39 ; la bête de Béré est vaincue par un gars hardi qui lui tient tête.
Mourioche monta une fois sur le dos d’un homme qui n’avait pas peur. En arrivant dans l'aire, il cria à sa femme: « Viens voir, j'ai apporté Mourioche; » mais quand elle vint pour le voir, il avait disparu.
(Conté par F. Mallet, du Gouray.)
Voici un autre récit où Mourioche semble une transformation du diable :
Il était une fois un homme de la Ville-Orien en Saint-Cast qui s’en revenait de Matignon.
Non loin de sa maison, il rencontra une bête qui était, à ce qu'il croyait, une brebis. Il l’emmena chez lui et l’enferma dans son étable.
Le. lendemain, quand il alla la voir, au lieu d’une brebis, il vit une vache; le jour d’après, c'était un cheval. II commença à se repentir de l’avoir emmenée, et il pensa que peut-être elle jetterait des sorts sur sa maison. Il la laissa encore toute cette nuit dans son étable, et le lendemain, quand il y retourna, elle était rede-
venue brebis. Quand elle le vit, elle se mit à rire et lui dit :
— Pourquoi viens-tu me voir ainsi tous les matins ? Tu es bien curieux !
L'homme fut bien ébahi d'entendre la bête parler; mais quand il regarda dans l’étable, il vit tout son troupeau crevé.
— Ah! s’écria-t-il, tu as tué toutes mes bêtes. Tu vas sortir de l’étable!
Mourioche s'enfuit aussitôt, enlevant la moitié de l’étable et les trois enfants de l’homme, qui ne les revit jamais.
Le fermier voulut reconstruire son étable ; mais ce que les maçons faisaient pendant le jour, Mourioche venait le défaire pendant la nuit.
Un jour que l’homme était à se désoler, il trouva dans un coin le collier que Mourioche avait laissé; il le vendit, et comme il était tout