I. — LE DIABLE PARIEUR ET LUTTEUR
E diable n’est généralement pas heureux dans ses paris, ni dans ses luttes. Il est vrai que les paysans lui attribuent une dose de stupidité peu ordinaire. Un jour pourtant il rencontre un géant plus sot que lui: c’est Gargantua; il le défie de remplir une auge avec
son sang. Gargantua accepte; le diable fait un
trou dans l’auge, et Gargantua meurt au bout de son sang.
Mais, le plus habituellement, il est dupé, comme le jour où il défia saint Michel de faire un édifice aussi beau que le sien. Saint Michel fit un palais tout en glace, et le diable contruisit l’abbaye. Il la montra au saint après lui avoir fait promettre de ne point faire le signe de la croix, ni sur sa personne, ni sur les murs; mais saint Michel éluda la promesse en désignant avec la main quatre pierres défectueuses qui formèrent un signe de Croix.
(Voir plus loin ce conte, au chapitre des saints.}
Une des légendes que j'ai entendu le plus souvent conter, c’est celle que Rabelais a immortalisée dans le Diable de Papeñfiguière, liv. IV, chap. 47 et 48, et dont le thème est très-répandu dans des pays variés. Je l’ai retrouvée un peu partout, avec de très-légères variantes.
Voici d’autres contes où le diable n’a guère de chance dans ses paris et dans ses luttes :
Le mont Dol se compose d’une petite montagne de granit. Sur la pointe la plus élevée, du côté du mont Saint-Michel, apparaît la griffe du diable. Cette entaille du rocher à l’endroit le plus abrupt attire toujours les visiteurs, auxquels on raconte que Satan partit de là ou s’appuya sur ce sommet, dans sa lutte contre l’archange saint Michel. Les jeunes filles bravent le danger et le vertige pour examiner cette griffle gigantesque qu’elles croient fermement être celle du diable.
(Communiqué par M. B. Robidou.)
Un charretier s’embourbait toujours au même endroit, ce qui le faisait jurer très-fort.
— Si je savais, dit-il un jour, quel diable me fait emmoler ma charrette, je lutterais avec lui, et je lui donnerais une frempe dont il se souviendrait.
A ses pieds il trouva un paquet de filasse qu’il poussa du pied en disant :
— Est-ce toi ?
Aussitôt le paquet se mit à lutter; mais l’homme fut le plus fort. Il prit le paquet sous son bras et revint à la maison, laissant là sa charrette.
— Ouvre-moi, dit-il à sa femme; je tiens le diable.
Dès que l’homme fut entré dans la ferme, le paquet se glissa sous le lit et se transforma en homme. Comme le charretier prenait un bâton pour le frapper, il entendit une voix qui disait :
— Ne me fais pas de mal, et tu t’en trouveras bien. s
— Je te laisserai aller, repartit le fermier, mais à la condition que jamais tu ”’emmoleras ma charrette.
Le diable le promit et tint parole ; il ramena même l’attelage du charretier jusqu’à la maison.
(Conté en 1878 par Jean Bouchery, de Dourdain.)