II. — LES PACTES
s<œUAND On appelle le diable, il arrive assez (2) souvent, surtout s'il sait que celui qui A l’invoque est disposé à tout accepter. Il n’a point un aspect rébarbatif;, au contraire, ïl semble disposé à rendre service par pure bienveïllance, moyennant certaines conditions dont l’échéance est d’ordinaire éloignée. Si on accepte ses propositions, il fait signer un contrat avec une goutte de sang (cf. le Pacte, no xLn, et }’Enfant vendu au diable, no xx1x, Contes pop., 1e série). Parfois aussi il se contente d’une simple promesse, ou se déclare satisfait si, par exemple, on consent à aller jurer et cracher au pied d’une croix (cf. le Pacte, 2e série, no LT).
Quelquefois il suffit, pour obtenir ses faveurs, qu’on veuille bien dire : « À telle ou telle époque je vous appartiendrai » (cf. la Coqueite et le Diable, Litt. orale, p. 166.)
Ce genre de pacte se retrouve en Normandie (A Bosquet, p. 291), en Gascogne, cf. Bladé, Seixe sup., le Retour du Sei-
gneur, p. 16).
Ye A ANS
Mais il est bon de spécifier, car le diable ne compte pas comme les chrétiens: pour lui, le jour et la nuit ne sont qu’un; quand on fait avec lui un pacte de vingt ans, il vient chercher au bout de dix ans. (P.) Il arrive quand on l'appelle; mais si on veut être certain de le voir, il est bon de se procurer une poule noire. (P.)
Un homme et une femme de Conaquen, qui étaient très-pauvres, se plaignaient continuellement. Un jour l’homme rencontra un monsieur qui lui dit, voyant son air triste :
— Qu’avez-vous ?
— Oh! monsieur, répondit-il, nous sommes bien malheureux : ma femme est malade, et je vais au médecin; mais je n’ai point d’argent.
— Eh bien! dit le monsieur, si vous voulez me donner ce que votre femme porte maintenant, je vous en procurerai.
— Ma foi, répondit l’homme, elle ne porte pas grand’chose; elle est dans son lit et ne porte que ses draps, qui ne sont guère valeureux.
— Enfin, reprit le monsieur, donnez-moi ce qu’elle porte. Voici une pièce de cinq francs; tous les soirs vous n’aurez qu’à l’attirer, et le lendemain vous trouverez dix francs.
L'homme, qui ignorait que sa femme fût enceinte, y consentit; mais quand l’enfant vint
au monde, il fut bien marri et bien triste. Il envoya bien vite baptiser le nouveau-né. Sur la route il vint un monsieur qui marchait à côté de la femme qui portait l'enfant, tout près de son épaule, à la toucher: c'était le diable qui se disposait à enlever l’enfant. Mais la petite fille qui devait être la marraine dit à sa mère :
— Regarde donc, maman; ce monsieur-là a un pied de bœuf.
La femme, effrayée, Ôôta vitement l’anneau qu’elle portait à son doigt et le passa à la bride du bonnet de l'enfant. Aussitôt le diable lui donna un grand coup sur l'épaule en s’écriant : — Vous me faites grand tort.
Et il disparut en emportant l’affüteau (manteau) de la femme.
(Recueilli par M1ie Élodie Bernard.)
La femme Deslions, de Calorguen, qui vit encore, a connu ’homme à qui cela était arrivé.
Un homme avait fait un pacte avec le diable, qui devait le transporter dans l’air au sabbat. Une nuit, il se rencontra avec Satan dans la prairie de Morpas.
— Partons, partons, dit le diable ; mais si tu dis le nom de la chose dans laquelle tu pourras butter en traversant le ciel, je reviendrai pour t’emporter.
DELFAYWHAUE-BRETAGNE 187
Ils s’enlevèrent tous les deux; mais l’homme heurta du pied quelque chose de dur quil reconnut pour être le clocher de Gosné. Il fut longtemps sans se vanter de cette aventure; mais un soir, dans un vweillouas (veillée) où il avait un peu bu, il dit qu’il avait une fois butté dans le coq de Gosné. Quelques jours après, il mourut, et le diable l’emporta.
(Conté en 1878 par Jean Piou, de Gosné.)
Un homme avait fait un pacte avec le diable, qui devait le porter partout où il voudrait aller; mais à sa mort, il devait être emporté par le diable, à moins qu’il ne trouvât un endroit où le démon ne püt le porter.
Quand il fut sur le point de mourir, il raconta à son confesseur le pacte qu'il avait consenti, et celui-ci lui dit d’ordonner au démon de le porter en paradis.
Comme le diable ne peut pénétrer en ce lieu, e pacte fut rompu.
(Conté par Jean Bouchery, de Dourdain, 1878.)
Un homme avait un pré à faucher, et il était si difficile à tondre, qu’il appela le diable à son secours.
— Je veux bien faire ta besogne ; mais si tu ne peux me dire le nom de l'instrument dont je me servirai pour cela, tu seras à moi.
Le paysan raconta cela à sa bonne femme, qui lui dit de porter dans le milieu de la prairie un vieux trépied, et de l’enfoncer un peu en terre.
La nuit venue, le diable se mit à la besogne, et quand il heurta le trépied, il commença à jurer et dit :
— Voilà ma faux toute ébréchée |
L'homme, qui était caché, entendit cela et nomma facilement l'instrument dont le diable s'était servi.
(Conté en 1878 par Jean Bouchery, de Dourdain.)
Le diable se met assez fréquemment au service des gens (cf. les Femmes et le Diable, 1° série n° xzrv ; Le Matelot Jean-Jacques, n° xLvi; Fouquet, La légende de Kerleau; Dulaurens de la Barre, Fantômes bretons : Ravage.
Dans un conte de la Haute-Bretagne, intitulé les Femmes et le Diable, n° xriv, 1'e série, j'ai réuni plusieurs récits similaires où le démon est trompé par les femmes. Il en est de même à peu près partout, témoin La Chose impossible de Lafontaine, Le Diable de Papenfiguière de Rabelais, qui tous deux ont êté puisés dans la littérature populaire du moyen âge.
Les pactes sont rompus quand le diable, qui est toujours scrupuleux observateur des conventions, ne peut exécuter une des conditions promises dans un marché (cf. les Femmes et le Diable), par les exorcismes (cf. la Coquette et le Diable, Lit. orale, p. 170), qui sont parfois pénibles pour les prêtres qui les font. Cela les tire dur, me disait un de mes conteurs. Quelquefois l’eau
bénite seule suffit. Mais il y a encore d’autres moyens :
Quand un homme avait fait un pacte avec le ‘diable, il était muni d’une jarretière rouge. Pour que le démon n’eût plus pouvoir sur lui, il fallait que l’homme, portant sa jarretière rouge, passât devant une croix et eût le temps de se signer avant que le diable, qui le guettait, eût pu mettre la main sur lui. Les pactes étaient aussi rompus quand un proche parent du possédé le blessait à la figure.
(Conté par Joseph Legendre, de Saint-Brieuc-des-Iffs, 1880.)
Dans le Morbihan, le sang en coulant défait les pactes (cf, Fouquet, La Jument du diable, qui reprendsa forme humaine dès que son sang a coulé.)
Mais d’autres fois les pactes sont moins faciles à rompre, et le diable emporte les gens, ainsi qu’on le verra dans le conte qui suit :
On connaît l’histoire du philanthrope Marot de la Garaye et de sa femme, qui établirent au siècle dernier un hôpital dans les dépendances de leur château. C’est après une jeunesse dissipée qu'ils prirent cette résolution; mais la tradition populaire, qui se plaît à mettre du merveilleux partout, artribuait la conversion du comte à une aventure surnaturelle.
Mne de la Garaye, ne pouvant avoir d’enfant,
avait adopté une nièce, fort jolie personne, et déjà en âge d’être mariée. Quand elle atteignit dix-huit ans, ses parents adoptifs donnèrent un bal magnifique où fut invitée toute la noblesse des environs. Au milieu du bal se présenta un inconnu qui murmura des paroles d'amour à l'oreille de la jeune fille; elle consentit à suivre : son danseur, qui n’était autre que le diable, et il l’emporta, s’en allant en fumée et en feu qui consuma l’aile gauche du château.
(Recueilli à Dinan par Mme Daumer, 1879.)
Mme de Genlis dit que la fille adoptive de M. de la Garaye mourut subitement au milieu d’un bal.
Dans plusieurs de mes contes de marins, le diable intervient aussi, soit qu’on l'ait appelé, soit de lui-même (cf. Contes de Marins, Mathurin, qui fait faire des pêches miraculeuses au navire sur lequel il est embarqué; Le Diable à bord de la frégate, qui fait accomplir en peu de temps une traversée très-longue; il en est de même dans le conte du Saint-Marquand, où le diable envoie un vaisseau tout noir qui remorque le « Saint-Marquand » et le fait arriver avant tous les autres). On trouvera aussi des détails sur le diable des marins dans les contes du même recueil intitulés : Le Diable laboureur et marin, Le Navire du diable,
Mercredi, Pierrot, Le Capitaine sous la protection du diable.
Les marins lui jouent de tels tours que le diable finit par jurer de ne plus jamais s’embarquer, et même de ne pas recevoir de marins en enfer.