‹ Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne (volume 3)Chapitre 64 sur 85 · I. — LE POUVOIR LES SORCIERS · texte numérisé non relu

I. — LE POUVOIR LES SORCIERS

ES sorciers, quoique n’ayant plus généralement, aux yeux des paysans gallots, le pouvoir de mener les nuées et de faire

périr les hommes, n’en conservent pas moins une certaine puissance. La plupart du temps elle s'exerce sur les animaux, parfois sur les champs, quelquefois, mais plus rarement, sur les « chrétiens ».

À Penguily, une fille avait eu une passée (c’est ainsi qu'on désigne le sort jeté): le pain qu’elle boulangeait ne levait point.

Cf. Bordelon, Histoire de M. Oufle, Paris, 1793, in-80, p. 272, note; la pâte d’un boulanger de Limoges est ensorcelée.

A Trébry, canton de Moncontour, un mendiant entra dans une ferme pour demander la charité ; on ne lui donna rien.

— Vous me refusez, dit-il; vous vous en repentirez.

Il y avait à la ferme une jeune fille qui aimait beaucoup la toilette. A partir de ce jour, ses habits étaient tout déchirés, même ceux qu’elle

ramassait dans sa presse (armoire). Elle les mit avec ceux de son père, pensant ainsi les préserver, mais des mains invisibles les lui déchiraient, sans toucher à ceux de son père. Le recteur vint bénir les vêtements de la jeune fille ; mais cela ne suffit pas pour les désensorceler. C’est une chose véritable, et qui s’est passée à Trébry.

(Conté en 1880 par Pierre Derou, de Collinée.)

Une jeune fille de dix-huit ans, fille d’un fermier du hameau des Basses-Ormes, commune de Rennes, et à trois kilomètres à peine de cette ville, m'a raconté ce qui suit :

Un homme revenait de la foire de Rennes dans sa voiture, avec sa femme, deux où trois autres personnes et un beau cochon qu'il avait acheté sur le champ de foire. Sur la grande route, à la sortie de la ville, un mendiant âgé lui demanda à monter dans sa voiture. Refus du paysan. Une demi-lieue plus loin, la voiture versait dans un fossé, et le fermier se cassaït une jambe. Un mois après, il perdait, dans la même semaine, sa femme et son cochon. Et un beau cochon, dame! qui lui coûtait bien cher... Aussi, pourquoi avait-il refusé au vieux mendiant une place dans sa voiture? Il aurait bien dû penser que c'était un jeteur de sorts.

(Communiqué par M. L. Decombe.)

Cf. dans Fouquet, sous le titre du Meunier qui jette des sorts, un récit analogue ; mais l’ensorcelé trouve moyen de se débarrasser, et mème de se venger.

À Dinan, une femme s'était moquée d’un pauvre, parce qu'il était contrefait ; il la regarda de travers, et tous les enfants qu’elle eut depuis étaient contrefaits. On prétendait que c'était le bon Dieu qui s'était déguisé en pauvre.

Dans le Jerzual, aussi à Dinan, une autre femme, qui avait refusé du pain à un pauvre en se moquant de lui, eut un enfant innocent.

« À Trévérec, en 1824, toute une famille fut atteinte d’un mutisme singulier, qui cessa après la mort du chef de la maison... Les mendiants dirent que, rebuté par le vieillard, un pauvre aura jeté un sort sur lui et que, pour montrer que c'était l’effet d’un anathème, ils parlaient bien entre eux, mais que leurs langues seraient enchaînées jusqu’au dernier soupir du coupable. »

(Note de l'abbé de Garaby, témoin occulaire, dans Jollivet,

Il y a des gens qui soutirent le beurre; ils ont fait un pacte. On les voit se promener par les champs dans les premiers jours de mai; ils ramassent le beurre des vaches d'autrui, et les leurs en ont en abondance.

(Conté en 1880 par Françoise Dumont, d’Ercé.)

DEVPVANWEHNUTE=-BRETAGNE 277

En Basse-Normandie existe aussi la croyance que les sorciers peuvent, au moyen d’un cordeau, ensorceler les vaches, et prendre pour eux tout le lait et le beurre qu’elles donneraïent sans cela. (A. Bosquet, p. 289.) Cf. aussi Mélusine, col. 73. (Morbihan; opération là aussi a lieu le 1°* mai.)

ÇCà et là, on trouve des réminiscences du sabbat; les sorciers se transportent, eux et leurs adeptes, en un clin d’œil à travers les airs. On trouvera dans la Littérature orale de la Haute- Bretagne, p. 188, un conte dont le récit suivant est peu différent.

Il y avait une fois un homme qui allait chercher du vin pour sa femme. Un de ses amis, qui le rencontra, lui dit:

— Si tu veux, je vais t’indiquer un moyen d’en avoir à bon marché ; mais fais bien attention à ce que je vais te dire. Quand tu arriveras à telle croix, on va te demander: « Où allonsnous ? » Tu répondras : « A Bordeaux, chercher du vin. » Lorsque tu auras le vin, on te dira: « Où irons-nous maintenant ? » Tu auras soin de répondre : « D’où nous venons. » L'homme alla, et cela s’accomplit comme son compère le lui avait dit.

(Conté en 1880 par Scolastique Durand, de Plévenon.)

Une femme avait deux enfants ; quand elle les

avait couchés, elle sortait, et ils ne la revoyaient que le matin. Un des enfants, qui commençait à être grand, fit mine de s'endormir; il vit sa mère aller sous le lit, se mettre toute nue et se frotter d’onguent, puis dire avant de partir :

Par sur haies et bûchons (buissons), Faut que je trouve les autres où qu’ils sont.

Le gars, dès que sa mère fut partie, se frotta aussi avec l’onguent et dit :

Par en travers haies et bûchons, Faut que je trouve les autres où qu’ils sont.

Mais comme il s'était trompé en répétant ce qu’il avait oui dire, il passa à travers les ronces et les haies, et arriva tout sanglant au rendezvous des sorciers. Il les trouva qui dansaient et qui chantaient, et sa mère était avec eux.

(Conté en 1881 par J. M. Comauit, du Gouray.)

À part le balai, c’est tout à fait le moyen classique que les sorcières emploient pour se rendre au sabbat (cf. de Lancre, Bodin, Ch. Louandre, etc.). Quant à la mésaventure résultant des paroles sacramentelles mal prononcées, elle se retrouve dans nombre de contes.

(CF. entre autres Fouquet, Clémence de Cancoët; Dulaurens de la Barre, Veill., La Jument maigre; Carnoy, Le sabbat ; Webster, La Sorcière et le nouveau-né; La Sorcière au sabbat.)

Les paysans qui assistaient à la danse des sorciers usaient en une nuit une paire de sabots.

Les sorciers et les sorcières étaient de belles filles et de beaux garçons. Il y en avait à Hénon, et même tout près de Moncontour.

Pour aller avec eux il fallait se mettre le dos à une mée d’paille et se frotter d’une certaine pommade.

(Communiqué par M. E. Hamonic.)

Jadis les sorciers et les lutins choisissaient les carrefours comme lieux favoris pour danser et pour chanter. C'était afin de s’emparer d’un plus grand nombre de gens. C’est pour délivrer le pays de leur présence que le clergé ordonna d’y élever des croix.

(Communiqué par M. Bourie.)

En Berry, cf. Laisnel de la Salle, t. I, p. 157; c’est aussi aux carrois que se réunissent les sorciers.

Mais il paraît que ce moyen n’a pas toujours été efficace, car nombre de contes parlent de danses autour des croix, et j'ai recueilli deux légendes (Contes pop., 2e série, les Sorciers de Knéa, no uix ; les Chats sorciers, no 1x) où il est parlé de personnages condamnés à danser en répétant les jours de la semaine; mais au lieu de fées (cf. un conte picard de Carnoy, Les Fées et les deux Bossus, Mél., col. 113; Les trois fées et les jours de la semaine, Mëél., col. 241 et note), de

lutins (cf. Souvestre, Les Korils de Plaudren ; Dulaurens de la Barre, Les Korigans de Tréhorenteuc, Bladé, épisode dans le conte du Bätard; Rolland, La danse des Korrigans, Mél., col. 113 et note), dans mes deux contes ce sont des sorciers ou des chats-sorciers qui répètent.

Dans le conte de Cerquand, Les deux Bossus, ce sont aussi des sorciers. Il en est de même dans une légende recueillie dans le Morbihan par d’Amezeuil, Léo. bretonnes, sous le titre des Deux-Bossus de Nivillac.

On croyait même jadis qu'à une certaine époque les sorciers avaient enlevé des petits enfants pour les manger ou pour les faire servir à d’abominables pratiques.

Il y avait une fois au Pont-Quinteux, sur la route de Matignon au Guildo, deux pâtours qui gardaient leurs chevaux dans une petite cabane. Au milieu de la nuit, ils entendirent du bruit et eurent peur. L’un resta dans la hutte, où il s’enferma; mais l’autre grimpa dans un chêne. IL vit venir au pied de Parbre où il était des sorciers qui tenaient un enfant et qui disaient :

— Allons-nous le manger tout cru ou le faire cuire ?

— Faisons-le cuire, répondit un des sorciers.

Le pâtour eut si grand’peur qu’il laissa tomber son chapelet, qui chut sur la tête de l’enfant.

Aussitôt les sorciers disparurent, et il descendit de son arbre. Il emporta l’enfant à la ferme et fit mettre de côté les langes, afin qu’on püt le reconnaitre.

Longtemps après, un homme qui passait par là vit l’enfant, qui avait dix ans et gardait ses moutons sur la route. Sa figure lui rappela un autre enfant qu’il avait, du même âge, car ils étaient jumeaux, et dont l’un avait été enlevé sitôt après sa naissance. Il entra à la ferme, et en voyant les langes il reconnut son enfant que les sorciers lui avaient enlevé.

(Conté en 1880 par Jacquemine Nicolas, de Saint-Cast.)

En Normandie, les sorciers enlèvent, dit-on, les enfants de moins de sept jours pour les manger (cf. A. Bosquet, p. 122).

« À la Boissière (Loire-Inférieure) existe la croyance au sorcier de la Divate: on montre la grotte où il vécut. Un ermite le tua en faisant un signe de croix. Le souvenir de ce sorcier est resté comme motif de tous les malheurs qui arrivent dans le pays. Quand un bœuf tombe malade, quand une vache avorte, c’est parce qu’elle a vu l’ombre du sorcier de la Divate. »

(Ogée, nouvelle édition, article La Boissière.)

Il y a trois ans environ, un sorcier jeta une passée (c’est un sortilége) sur une ferme de la

commune de Penguily, canton de Moncontour.

Les vaches, le chat, le chien dépérissaient, et même plusieurs bêtes crevèrent. Les fermiers allèrent consulter le devin, qui leur dit de jeter du lait dans le feu en récitant des oraisons; alors le charme cessa.

Il y a en effet des gens dont le métier est de conjurer les sorts: dans un rayon de quelques lieues aux environs de Rennes, il y a au moins deux personnes qui passent pour avoir ce don.

L'un d’eux est connu sous le nom de « Robert qui défaîne » (être faïné, c’est avoir de la malechance ou du guignon, d’où enfaîner, ensorceler, et défaîner, désensorceler. Faîner est dérivé régulièrement de fascinare).

Dans une grande ferme, le lait ne donnait que très-peu de beurre. On pensa qu'un mendiant rebuté avait jeté un sort sur la maison (car, disait mon narrateur, d’aucuns pauvres enfainent). On envoya chercher le sorcier, qui est connu dans le pays sous le nom de Robert-qui-défaîne; il arriva revêtu d’une peau de chèvre de deux couleurs, et tenant en Jaisse un chien noir. Il examina la baratte, puis, après avoir fait quelques cérémonies auxquelles les assistants ne comprirent pas grand”chose, il leur dit :

— Désormais, vous pourrez baralter : vous êtes défainés. Mais il se fait tard ; venez me reconduire un bout de chemin, mais n’ayez pas peur de ce que vous verrez.

Arrivé à la lisière d’une lande, il siffla, mit la main sur la crinière d’un cheval qui accourut, monta dessus, dit au revoir aux gens, et hue ! au cheval, et il disparut comme un éclair.

(Conté en 1880 par Jean Bouchery, de Dourdain.)

Jl y a un sorcier, le Défainous, qui va défaïner chez les gens qui ne peuvent plus baratter.

Avant de se rendre à la ferme sur laquelle un sort a été jeté, il prend une ardoise de la dimension d’une pièce de cinq francs, et lenveloppe dans un linge qu’il met dans sa poche, où il a d’autres linges pareils.

Quand il est entré, il demande aux gens une pièce de cinq francs qu’il jette en l’air; il fait des signes de croix, à droite et à rebours, puis il leur dit que, pour être efficace, il faut que la pièce soit enveloppée. Il l’enveloppe en effet, subtitue à la vraie pièce son morceau d’ardoise, et le remet à la bonne femme, qui le place dans le fond de sa baratte.

Ces cinq francs s'ajoutent aux dix que le sorcier prend pour défaîner.

(Conté en 1880 par J. Legendre, de Saint-Brieuc-des-Iffs.)}

Pour défaîner, on prend un manche de ribot en genêt; les enfainous n’ont pas droit sur le genêt.

On préserve aussi la baratte des enfaînements en mettant du sel en croix dans le fond de la baratte. (E., P.)

Un matin, une petite fille de dix ans sortit de son lit et alla à la porte « faire une nécessité ». Pendant l'opération, elle reçut une « brouée » de vent si forte, qu’elle tomba dans sa nécessité et ne put se relever. Elle cria, appela ses parents, qui la transportèrent dans la maison. Là, elle se plaignit d’éprouver une forte douleur dans le côté et surtout dans la jambe.

La souffrance persista en dépit des soins du reboutoux ; les parents lui firent dire des messes : rien n’y fit. L'enfant ne pouvait exécuter un mouvement. À quelque temps de là passa un bonhomme bien vieux, bien fatigué, qui demanda lPhospitalité. En voyant les parents de la petite fille tristes et affigés, il leur en demanda la cause. Quand l'explication lui eut été donnée, il se fit apporter l’enfant; il l’examina et dit:

— Jela guérirai et sans messe ; mais la « passée » (le coup de vent sorcier) a été terrible : elle était à mort, mais la petite fille n’en a eu que du bord. Malgré tout, elle clochera pendant tout le restant de sa vie.

Les parents n'étaient pas trop rassurés en entendant le bonhomme dire qu'il ôterait la passée sans messe; mais comme il était savant, il compzit leur pensée et ajouta :

— Quand quelqu'un a reçu un sort d’un sorcier mauvais, aucune pratique de dévotion ne peut le détruire; quand il est jeté de la part de Dieu, les messes en débarrassent.

Les parents étaient bien contents et dirent au bonhomme qu’ils avaient grande confiance en lui. Alors celui-ci leur dit:

— Apportez-moi une casserole, de la graisse, des clous de latte et une tenaille, et faites du feu.

Le bonhomme mit la casserole sur le feu et y jeta la graisse et les clous. Quand le mélange commença à bouillir :

— Allez chercher votre fille, et mettez-la sur le dos de votre bête la moins dommageable (la moins bonne).

— Faut-il prendre une poule ? demandèrent les parents ?

— Oui, oui, répondit le bonhomme.

Le père et la mère soutinrent la jeune fille sur le dos de la poule, pendant que le bonhomme Ôtait les clous un à un de la casserole avec les tenailles et les clouait sur le manteau de la cheminée. À mesure qu’il les cognait, la jeune fille

se sentait mieux, et la poule geignait. Quand tout fut fini, la fille se leva en clochant, et la poule passa cul par sur tête. Elle était morte. Alors le bonhomme dit : à

— Le sorcier qui 4 fait le coup est enfoncé avec les clous dans la cheminée, et vous pouvez être bien sûrs qu’il ne vous fera jamais rien.

(Recueilli par M. Bourie, aux environs de Moncontour.)

Thiers, Trailé des superstitions, ch. xv, cite, au nombre des pratiques qui avaient cours de son temps, celle qui consistait à « attacher à une cheminée certaines parties d’un animal mort par maléfice..…… et à les piquer avec des épingles ou des aiguilles. afin que Îe sorcier qui a jeté le maléfice sèche peu à peu et meure enfin misérablement. » Ce mème chapitre contient plusieurs exemples de maléfices ôtés à une personne et passés à une autre,

Il y a plusieurs moyens de se préserver des sorcelleries, soit qu’on emploie des talismans qui neutralisent le pouvoir des sorciers, soit qu’on ait recours à eux pour être débarrassé.

Quand on a un serpent sur soi, les sorciers ne peuvent vous charmer la vue, et tous les objets paraissent sous leur forme naturelle.

On met aussi ses chausses (bas) ou ses habits au envers pour se préserver des maléfices. (M., E.)

Même croyance en Normandie (cf. A. Bosquet, p. 294).

Le sureau autour des maisons, des grains de

sel placés dans le fond des barattes, empêchent les sorts.

Quand on tire du fumier d’une étable, on y jette du sel pour détourner les ensorcellements.

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