III. — VILLES ENGLOUTIES, CATACLYSMES
£N plusieurs endroits de la Haute-Bretagne, 10 F AT aie Le la tradition populaire pese À Iles jad TX florissantes, et qui ont été détruites. Je n'ai rien recueilli personnellement à ce sujet; mais divers auteurs, qui semblent tenir ces détails de la bouche des gens du pays, en ont parlé, et on trouvera ci-aprés deux communications qui y font clairement allusion.
« L’étier de Langon (Ille-et-Vilaine) a remplacé, disent les vieilles gens, une belle et grande ville engloutie par les eaux en punition des crimes de ses habitants. »
(Guillotin de Corson, Récits hist., p. 26.)
« Il existe à Langon la tradition d’une ville ancienne dite Langueur, qui se serait abîmée dans l'étier de Langon, appelé au moyen âge l’étier de Heuleix. Des briques trouvées aux environs de ce lieu, des cercueils en calcaire coquillier exhumés dans un jardin du bourg, et le monu-
ment dédié à Vénus que nous avons signalé, sont les débris d’une agglomération romaine d’une
certaine importance. »
(Guillotin de Corson, Mém. de la Soc. arch. d’Ille-et-Vilaine, 1, XL, pe tt,)
« Au hameau du Pussoir fut, au dire des habitants d’Erquy, la ville de Nasado. Le peuple prétend qu’elle a été détruite à cause de la dépravation des mœurs de ses habitants. »
(Habasque, t. III, p. 117.)
En nombre d’autres pays (cf. Martinet, Le Berry préhistorique, p. 487, plusieurs exemples ; Bladé, Seize superstitions, La punition de la ville de Lourdes ; Mélusine, col. 327, La lévende du lac d'Issarlès ; en Auvergne, Revue d'anthropologie, 1880, p. 391-426, etc.), on conserve le souvenir de villes englouties. Il y a en Basse- Bretagne plusieurs cités détruites, dont la plus célèbre est la ville d’Is. Quelques auteurs croient que certaines de ces légendes se rattachent aux cités lacustres.
Engloutissement de la forêt de Scissy (x)
Je demandais un jour à un vieillard de Saint- Briac pourquoi le village de La Chapelle portait ce nom. Il me répondit :
(:) Cet engloutissement paraît avoir eu lieu de 541 à 860. Ce sont les deux dates extrèmes, sur lesquelles on n’est pas bien d'accord (cf. Manet, De l’état ancien de la baie de Cancale, des marais de Dol, etc. Saint-Malo et Paris, 1829, in-8, et A. Burat, Voyages sur les côtes de France. Paris, Baudry, 1880).
« Il y avait autrefois sur nos côtes une immense forêt remplie d’oiseaux, et dans cette forêt, à l’endroit même où s’élève aujourd’hui le village, une chapelle où un vieil ermite célébrait tous les jours l'office. Un matin, au printemps, les oïseaux chantaient tous à la fois et faisaient un tel vacarme que le prêtre, assourdi, s’impatienta au milieu de la messe, et s’oublia jusqu’à interrompre ses oraisons pour maudire les oiseaux et la forêt où ils abritaient leurs nids. Aussitôt il s’éleva un furieux vent du large; la mer montait, et c'était jour de grande marée. Alors les vagues s’élancèrent à travers la forêt, renversant les arbres, la chapelle et jusqu’au vieil ermite. Quand ia mer se retira, il n’y avait plus que les mielles (dunes) que vous voyez aujourd’hui. »
(Communiqué par M. Lucien Decombe.)
« La mare de Saint-Coulman est l’objet d’une foule de contes superstitieux, entre autres celui du Beugle errant. Jadis en ce lieu était la forêt de Scissy, où sur le tombeau de saint Colomban s’éleva une église bientôt entourée d’un village. Les habitants vivaient heureux, lorsque Satan, pour les tourmenter, leur envoya des corbeaux qui se multiplièrent tellement que l’on ne s’entendait plus. Le prêtre mit des hommes pour les empêcher de troubler les offices; mais un jour ils
s’endormirent, et les corbeaux firent un vacarme tel que le prêtre impatienté oublia de consacrer lhostie et dit : « Maudits soient les corbeaux! » A l'instant il s’éleva une tempête, et tout s’abima sous les flots. Depuis on entend sortir de la mare le Bugle de Saint-Coulban, dont on menace les enfants, car il sort la nuit et emporte les mauvais sujets, à moins qu'ils ne fassent le signe de la croix. Suivant d’autres, ce cri est celui du prêtre, qui sortira de l’abîme s’il peut prononcer : Dominus vobiscum. »
(Me de Cerny, p. 63-69, très-abrégé.)
Le lac de Flers en Normandie (cf. A. Bosquet, p. 495) doit aussi son origine à un couvent englouti.
Dans une famille de pêcheurs du village de La Chapelle, près Saint-Briac, je parlais de l’antique forêt submergée dont on retrouve çà et là des débris sur les grèves voisines. À ce propos une jeune fille me dit que le Juif-Errant était passé à La Chapelle l’année précédente.
« C’était un grand vieillard, maigre, avec une grande barbe blanche, me dit-elle d’un air convaincu. Nous lui offrimes de le faire entrer pour se reposer; il resta debout à la porte et nous dit : — Je ne peux pas m’asseoir ; il faut que je marche... Le village de La Chapelle est bien changé. — Vous y êtes donc déjà venu autrefois ?
— Oui, il y a bien longtemps... près de mille ans! Tout ce pays était alors couvert d’une immense forêt dont je ne retrouve plus trace. Mais il ne faut pas que je m'arrête..….. Adieu ! Et il s’éloigna sans rien accepter. »
(Communiqué par M. Lucien Decombe.)
Voici un autre récit recueilli à quelques lieues de là, sur la rive opposée de la Rance.
Un petit garçon de quatorze ans, Guillaume Dioré, fils d’un cantonnier de Châteauneuf (Illeet-Vilaine), m'a raconté ce qui suit :
« On m'a dit, maïs je n’y crois pas, — je pense que c’est une histoire en l'air, — que le Juif-Errant est passé à Châteauneuf il y a quelques années. Il a dit qu’il trouvait le pays bien changé depuis son dernier passage, il y a plus de mille ans. Il y avait alors sur tout le pays une grande, grande, . grande forêt qui était remplie d'animaux féroces et de brigands qui pillaient et désolaient tous les cantons des environs. Les habitants, ne sachant comment s’en débarrasser, allèrent se plaindre à la justice de ce temps-là, qui fit couper une grande digue qui bordait la forêt du côté de la mer. L'eau arriva si vite que les brigands et les bêtes n’eurent pas le temps de se sauver, et qu’ils furent tous engloutis avec la grande forêt. »
(Communiqué par M. Lucien Decombe.)
Dans la Légende du Juif-Errant, celui-ci parle assez souvent des changements opérés depuis son dernier passage. D’après un gwerz breton, Histoire admirable du Boudedeo, publié par Luzel dans le Conteur breton, 27 janvier 1866, « Morlaix n’était alors qu’une forêt. J'ai vu la Bretagne couverte de boïs et de forêts; les hommes vivaient comme des sauvages ; bien des changements ont été faits depuis que je suis parti d'ici... Je vois beaucoup de villes qui ont été bâties. » (CE. aussi une légende du Valais, recueillie par Grimm et citée par Champfleury, Nouvelle interpréfation de la legende du Juif-Errant, dans la Revue germanique, 1er août 1864, p. 315.)
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