‹ Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne (volume 4)Chapitre 12 sur 42 · I. — LES DEMEURES DES FÉES · texte numérisé non relu

I. — LES DEMEURES DES FÉES

|ES fées avaient pour demeures des endroits qui, par leur aspect singulier, devaient frapper Timagination des paysans ou d€s marins. Elles habitaient des lieux élevés, d6S tertres naturels ou des tumuli (cf. la FU d$ Créhen, 2« s., no xxi), des landes couvertes de brouillards, de gros rochers naturels, des roches aux fées ou des dolmens, des grottes creusées dans les falaises.

Dans un bois qui m'appartient, et qui est près du village du Limbe, commune du Gouray, il y a de gros rochers ; entre deux des plus forts est un espace vide, long de 5 à 6 mètres, haut d'oiviron 1^ 50, et qui forme une sorte de maison. On m'a dit que jadis les Margot la fée y demeuraient ; même maintenant, on n'y passe pas volontiers le soir, après le soleil caché. On m'y a montré, empreint sur le rocher, le pied des Margot (long de 50 centimètres environ), les clous de leurs sabots, leur her (berceau). U y a deux endroits où elles faisaient du feu, et près de l'un d'eux de grosses pierres sur lesquelles elles s'asseyaient

TRADITIONS ET SUPERSTITIONS 8l

pour se chauffer. Un autre rocher est leur lit; un plus petit leur oreiller. Un peu plus loin, séparé du bois par un ruisseau, est une pierre plate sous laquelle la reine des fées est enterrée. (P).

On assure que les pierres de la Brousse étaient les hôtes (maisons) des Margot la Fée ; on y voit -encore une pierre taillée comme un berceau : c'était celui dans lequel elles berçaient leurs en- Êuits. Leur puits est couvert d'une dalle qui sonne le creux quand on frappe dessus; on dit' qu'il y a un trésor dessous.

Il y a aussi une pierre qui est faite comme un siège, et Ton dit qu'elles venaient s'y asseoir.

î^s anciens prétendaient que les fées avaient été chercher les roches de la Brousse, qui étaient dans les prairies, et que leurs bœufs les avaient montées sur la butte.

De loin on les V03rait manier des pierres formes, comme celles de Crokélien et de la Brousse, et Ton supposait que ces pierres boo^ chsdent l'entrée de leurs souterrains ; mais quand •on s'approchait, elles sembldent ne pas avdr bougé de place.

A certains moments, la butte de Crokélien paraissait couverte de beau blé ; mais à mesure qu'on en approchait, il disparaissait. Les dalles de la Brousse semblaient aussi porter les plus belles fleurs, des fleurs de jardin, des fleurs de prairie

et des fleurs de pommier; mais quand on arrivait auprès, on ne les voyait plus. Il en était de même de belles prairies vertes qu'on voyait de loin sur la butte : à de certains jours, les rochers étiiKelaient au soleil comme des miroirs.

(Conté en 1880 par François Mallet, du Gouray, ne «t habiunt auprès des Roches aux fées de la Brousse et de Crokélien.)

Un passage de Noël du Fail, qui était conseilla au parlement de Rennes et né aux environs de cette ville, parle en des termes sensiblement ana<-> logues des fées, qui alors (fin du XVI<: siècle) se montraient parfois aux paysans.

« Et ainsi occupés à diverses besongnes, le bonhomme Robin (après avoir imposé silence) commençoit le conte de la Cigogne.... de Melusine.... des fées, et que souventesfois parloit à elles familièrement, mesme la vespree passant par le chemin creux, et qu*il les voyoit dancer au bransle, près la fontaine du Cormier, au son d'un» belle veze couverte de cuir rouge, ce lui estoit advis,\^ar il avoit la veuê courte,... Disoit (en continuant) que en charriant le venoient voir^ affermant qu'elles sont bonnes commères, et voluntiers leur eust dit le petit mot de gueule, s'il eust bien osé, ne se defliant point, qu'elles ne lui eussent joué un bon tour. Aussi que un jour les espia, lorsqu'elles se retiroient en leurs caverneux.

rocs, et que soudain qu'elles approchoient d'une petite motte, elles s'esvanouissoient : dont s'en retoUrnoit, disoit-il, aussi sot comme il estoit venu. Et ce disant, faut penser qu'il ne rioit aucunement, ains faisoit bonne pipée. »

(JPnpos rustiques et facétieuXf t. I, p. 40 et 43, éd. Assézat.)

Je n'ai aucune légende sur les fées des eaux douces; pourtant on m'a dit qu'autrefois il y en avait à mon étang de Kilhouri (communes de Penguily et du Gouray) ; mais comme on voit sur les bords de grosses roches semblables à celles où les Margot font leur demeure, il est possible que ces fées ne fussent pas, à proprement parler, des fées des eaux. Je n'ai pu, au reste, jusqu'à présent, obtenir de détails précis à leur sujet.

M«e de Cemy parle des fées de la Rance, qui, pendant les orages, vêtues des couleurs de l'arc-en-ciel, en suivent une plus belle montée sur une barque faite d'un nautile des mers du Sud, traînée par deux écrevisses (p. $3-62). Je n'ai point trouvé les similaires de ces jolies fées qui, d'ailleurs, sont plutôt des habitantes de la mer que des rivières, la Rance étant jà Saînt- Suliac un véritable bras de mer.

Mais le groupe le plus important de demeures de fées que j'aie rencontré est celui des Houles. . Sur le littoral de la Manche, on appelle Houles

(cf. Tanglaîs boh^ caverne, grotte) les grottes des £slaises ; on en trouve à Cancale, presque à la limite de la Normandie et de la Bretagne ; dans ht commune d'Ëtables, à quelques kilomètres du pays bretonnant, est la Houle Notre-Dame, plus près encore en Tréveneuc, qui touche Plouha, où commence la langue bretonne. Entre Saint-Marc et le Bec-du-Vir se trouve la Houle du Canon. Le Trou-au-Diàble, autre houle de la même commune, va, dit-on, jusque sous la tour de Tféveneuc (i kilom.) ou sous le château de Pomorio (800 à 900 m.).

Entre ces deux points extrêmes, les houles sont nombreuses; j'en connais plus de vingt, et je suis loin de les connaître toutes. J'ai habité Saint- Cast pendant plusieurs étés, croyant qu'il n'y en avait que deux sur les rivages de cette commune : une exploration plus serrée m'a appris qu'il en existait au moins une dizaine.

De ces grottes, les unes, comme celles de fia Glaise de Fréhel en Plévenon, ont des proportions monumentales : leur entrée est parfois une sorte de voûte cintrée élevée de 10 à 12 mètres; elles se prolongent soœ terre si loin, que personne, dit-on, n'est allé josqu^u fond. D'autres ont une entrée étroite, «orte de longue fente dissimulée entve les rochers, et qui laisse à peine un passage suffisant pour un homme ; si on y pénètre, on

trouve parfois une caverne assez spacieuse et qui s'étend assez loin. D'autres houles sont actuellement à l'état de ruines ; la falaise en s'éboulant les a comblées, et leurs voûtes glissant sur les parois sont tombées par terre. Presque toutes celles de Saint-Cast sont ainsi ruinées. Souvent l'entrée des houles est au fond d'une tranchée à parois presque droites qui forment une sorte d'avenue. Les gens du pays, surtout ceux qui sont âgés, disent que, depuis le départ des fées, les houles n'étant plus entretenues, sont tombées en ruines. Outre le nom de houles, qui est le plus généralement employé, ces grottes des falaises portent aussi celui de Pertus es Fées ou de Houle, qui est peut:-étre une. altération ^ de houle; parfois aussi on. les appelle les Chambres des fées. Il y en a où l'on voit, dit-on,, les tables de pierre sur lesquelles elles mangeaient, leurs sièges et les berceaux en pierre de leurs enfants.

s II. — LES TRAVAUX DES FÉES

IN attribue aux fées plusieurs travaux remarquables par leur difficulté ou par leur élégance. On a déjà vu, au chapitre des monuments préhistoriques, et dans le présent chapitre, page 8i, que la construction de nombre de mégalithes leur est attribuée ; void quelques autres travaux qu'elles ont accomplis.

A Ercé, on racontait autrefois que l'étang de Grafard, situé entre cette commune et celle de Gosné, avait été creusé la nuit par des fées qui, a3rant désobéi à une fée supérieure, avaient été condamnées à faire ce travail.

A Saint-Cast, on prétend que ce sont elles qui ont bâti la tour de Cesson. Cette tradition existe aussi vers Jugon, et voici ce qu'on raconte : la fée qui faisait construire la tour aperçut sur sa rpute une pie morte. — Pourquoi cet oiseau ne bouge-t-il pas ? demanda la fée. — C'est qui est mort, lui répondit-on. — Ah 1 puisqu'on meurt, cessons, dit la fée. Et c'est depuis ce moment que la tour de Cesson porte ce nom.

(Conté en z88o p«r Jeanne-Marie Chesnais, de Jugon, do»

-mesdque.) A Saint-Glen, près Montcontoar, j'ai aussi retrouvé <ette légende.

La légende de la pie morte, outre ce récit et le suivant, se

retrouve ailleurs en Bretagne (cf. Guillotin de Corson, p. 176-

177, où la rencontre d'une pie morte empêche la dame de la

Thébaudaye d'achever son parc, et la reine Anne de terminer un

<hemin).

ce La chapelle de Saint-Jacques-le-Majeur en Saint-Alban a un portail d'une élégante architeo

tecture Ce sont les fées, dirent àHabasque

^t. in, 170) les femmes du hameau, qui par enchantement ont élevé ce beau portail; mais par malheur, comme elles étaient occupées de leur travail, elles aperçurent une pie morte. — On meurt donc dans ce pays-ci ? — Oui, reprit-on. Cette réponse les déconcerta, et elles s'en allèrent sans achever leur travail. »

En Normandie, la construction de certains édifices est aussi Attribuée aux fées (cf. Amélie Bosquet, p. 100) ; il en est de même dans les Vosges (cf. Joanne, Vosges -Alsace, p. 96, «II, us, 2^€).

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